
Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 25
La chute de la monarchie en 1792 : des Tuileries à la République
Montag, 26. Oktober 2026 · 50 min
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Shownotes
Comment Louis XVI a-t-il perdu sa couronne ? En 1792, la Révolution française bascule : le palais des Tuileries est pris d’assaut, la famille royale emprisonnée et la monarchie abolie. De la fuite à Varennes à la naissance de la Première République, découvrez les événements, les décisions et les colères qui ont précipité la chute du trône.
Dans cet épisode d’Histoire des Civilisations, plongez au cœur d’un tournant majeur de l’histoire de France. Louis XVI et Marie-Antoinette affrontent une défiance grandissante, tandis que la guerre contre l’Autriche et les menaces du manifeste de Brunswick attisent la peur du complot. Dans les rues de Paris, les sans-culottes, les sections et les fédérés réclament la déchéance du roi. Comment cette mobilisation devient-elle une insurrection capable de renverser la monarchie constitutionnelle ?
Revivez la journée du 10 août 1792 : la marche sur les Tuileries, le refuge du roi à l’Assemblée législative, le combat des gardes suisses et la suspension de Louis XVI. Suivez ensuite la famille royale au Temple, puis explorez les massacres de Septembre, la victoire de Valmy et l’abolition de la royauté par la Convention nationale, le 21 septembre 1792.
Au-delà des grandes dates, ce récit interroge les espoirs, les rapports de force et les violences qui accompagnent la naissance de la République française. À quel prix passe-t-on du pouvoir d’un roi à la souveraineté d’une nation ?
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Imaginez un homme qui se lève chaque matin dans un palais immense, entouré de courtisans, de gardes, de domestiques qui s'inclinent sur son passage. Et qui sait, au fond de lui-même, qu'il ne peut pas ouvrir une fenêtre sans que quelqu'un le remarque, qu'il ne peut pas signer un décret sans que les clubs révolutionnaires ne l'analysent mot à mot, qu'il ne peut pas prier selon sa foi sans que cela soit interprété comme une trahison. Cet homme s'appelle Louis XVI, roi des Français. un roi constitutionnel désormais. Nous sommes à Paris, en cette année 1792, et le souverain héritier de l'une des plus longues dynasties d'Europe est en train de devenir le personnage le plus vulnérable de sa propre histoire. Ce
que vous allez entendre, c'est l'histoire d'une chute, pas soudaine, pas accidentelle, mais lente, implacable, construite pierre à pierre par des hommes et des femmes qui ont décidé que l'ordre ancien n'avait plus sa place dans le monde nouveau. Bienvenue dans Histoire des civilisations. La question qui ouvre ce récit est à la fois philosophique et terriblement concrète. Comment gouverner quand la Constitution vous confie encore le pouvoir exécutif, mais que votre marge de manœuvre politique se réduit chaque jour?
C'est dans cette tension que Louis XVI se trouve au début de l'année 1792, installé aux Tuileries. Non pas Versailles, ce monument à la grandeur absolue de la monarchie française, mais un palais parisien que la famille royale a été contrainte de rejoindre en octobre 1789, après que la foule a marché sur Versailles et ramené le roi dans sa capitale comme on ramène un fugitif chez lui. Les Tuileries, c'est le décor de tout ce qui suit. Magnifique, certes, avec ses jardins et ses galeries ornées, mais un palais dont Louis XVI n'est pas vraiment le maître. Un palais devenu symbole d'une captivité que personne n'ose encore appeler par son nom. car la constitution de 1791 a tout changé.
La monarchie absolue de droit divin, celle que Louis XVI a héritée de ses ancêtres et qu'il considère comme un devoir sacré autant qu'un droit naturel, n'existe plus. À sa place, une monarchie constitutionnelle, dans laquelle le roi dispose d'un droit de veto suspensif, mais ne gouverne pas seul, dans laquelle les ministres rendent compte à une assemblée élue, dans laquelle la souveraineté n'appartient plus à un homme par la grâce de Dieu mais à la nation tout entière. Pour un homme comme Louis XVI, ce changement n'est pas seulement politique, c'est un bouleversement de l'ordre naturel des choses, une violence faite à ce qu'il croit être la volonté divine. Pour comprendre ce qui va se passer en 1792, il faut
comprendre qui est vraiment Louis XVI. Non pas la caricature, le roi indécis que la propagande révolutionnaire a construit, mais l'homme. Il a 37 ans cette année-là. Il est sincèrement pieux, d'une honnêteté personnelle que même ses ennemis reconnaissent parfois. Passionné de géographie, de serrurerie, de navigation, les passions d'un homme curieux du monde concret, pas d'un conquérant ni d'un stratège.
Il est timide en public, maladroit dans les relations sociales, incapable de la brillance rhétorique que la situation exigerait. Et il est profondément convaincu que la monarchie de droit divin est non seulement son droit, mais son devoir. que trahir ce principe reviendrait à trahir Dieu lui-même. Cette conviction fait de lui un acteur imprévisible. Il n'est pas un tyran cynique.
Il n'est pas non plus un homme prêt à tout abandonner pour survivre, mais un homme coincé entre sa conscience et une réalité qui le dépasse. À ses côtés, Marie-Antoinette porte une autre croix. Née archiduchesse d'Autriche, donnée en mariage à l'héritier du trône français pour sceller une alliance dynastique, elle est devenue le visage de tout ce que la Révolution déteste. Le luxe sans mesure, l'influence étrangère, l'insouciance d'une aristocratie qui dansait pendant que le peuple mourait de faim.
On l'appelle l'Autrichienne. Et dans ce mot, il y a toute la haine que Paris lui voue. Elle n'est pas vraiment française. Elle est avec eux, avec les rois ennemis, avec les armées qui menacent les frontières. La méfiance populaire à l'égard de la reine n'est pas seulement politique. Elle est viscérale, ancrée dans des années de rumeurs et de pamphlets, et elle va jouer un rôle décisif dans les mois qui suivent. La fracture entre la cour et le peuple de Paris est profonde et double. Il y a la fracture politique, le roi d'un côté, l'assemblée de l'autre, et la fracture symbolique, presque affective, entre un mode de vie royal que les Parisiens ne supportent plus de financer et une misère populaire que le roi ne perçoit pas vraiment
depuis l'univers feutré des Tuileries. Dans les rues, les brochures s'arrachent, les orateurs enflamment les salles, les sections parisiennes débattent chaque soir du sort de la nation. Et là, derrière les grilles et les gardes, un roi essaie encore de croire qu'il peut gouverner un pays qui ne veut plus de lui.
C'est ici que commence notre histoire. Non pas à Versailles, dans la gloire, mais aux Tuileries, dans l'incertitude. Et la question qui traverse tout ce récit est simple mais vertigineuse. Comment un roi, encore officiellement sur le trône, peut-il perdre sa couronne en moins d'un an? La nuit du 21 au 22 juin 1791, une berline de voyage s'approche de Varennes en Argonne, à quelques heures à peine de la frontière avec les Pays-Bas autrichiens. Sur la route, un maître de poste nommé Jean-Baptiste Drouet a reconnu les traits d'un homme déguisé en domestique, des traits reproduits sur les billets d'assignats qui circulent partout en France. Il chevauche à bride abattue pour alerter les autorités de Varennes. Et dans l'obscurité
de la nuit, la berline est arrêtée. Le roi de France vient d'être rattrapé par son propre peuple, à quelques heures de la liberté. Ce moment va changer la Révolution française plus profondément que presque n'importe quel autre événement des années qui précèdent. Cet épisode, la fuite à Varennes, s'est produit un an avant la chute de la monarchie. Et pourtant, Il est impossible de comprendre le 10 août 1792 sans revenir à cette nuit de juin 1791, parce que Varennes n'est pas simplement un échec logistique. C'est le moment où la confiance entre Louis XVI et la nation française s'est brisée définitivement, et où le concept de république est passé du domaine de l'impensable à celui du possible. Depuis l'automne 1789,
Louis XVI vit aux Tuileries, sous la surveillance constante de Paris. Il a juré fidélité à la Constitution. Il a prononcé des serments en public. Mais en privé, dans des lettres que les révolutionnaires ne liront que bien plus tard, il exprime un tout autre sentiment. Il écrit à des souverains étrangers pour plaider sa cause. Il espère une intervention armée qui lui rendrait son autorité réelle. Il ne reconnaît pas intérieurement la légitimité de la Révolution. Et en juin 1791, il décide de fuir, avec l'aide du comte de Fersen, un officier suédois proche de la famille royale. Le plan prévoit de rejoindre le marquis de Bouillé, commandant militaire royaliste positionné à Montmédy, non loin de la frontière. De là,
avec l'appui des troupes françaises fidèles à Bouillé, Louis XVI espère négocier depuis une position de force, ou simplement attendre que les révolutionnaires se déchirent entre eux. Il compte aussi sur le soutien des souverains étrangers. La fuite commence dans la nuit du 20 juin. Mais plusieurs heures de retard s'accumulent dès les premières heures. La berline est trop lourde, trop lente, trop voyante pour passer inaperçue sur les routes de France. Les relais de cavalerie prévus n'attendent plus, dispersés par la méfiance de populations locales qui trouvent suspects les mouvements inhabituels de soldats. Chaque heure qui passe rogne les marges de sécurité. Et à Varennes, tout s'arrête. Le roi
est reconnu. Les autorités locales se mobilisent. Les gardes nationaux bloquent la route. La liberté était à quelques lieux. Elle ne sera jamais atteinte. Le 22 juin, la berline royale repart vers Paris, en sens inverse. Le retour prend trois jours. Trois jours pendant lesquels toute la France apprend ce que son roi a fait, ou tenté de faire. Le 25 juin, à l'arrivée dans la capitale, une foule immense et silencieuse garde ostensiblement ses chapeaux, dans une sorte de colère froide.
comme si ce refus muet de saluer le roi était plus humiliant que n'importe quelle insulte criée. Et la lecture est univoque dans les clubs révolutionnaires, dans les cafés, dans les assemblées de section. Le roi a fui vers les armées étrangères, vers les ennemis de la révolution. Il a trahi son serment constitutionnel. Il a montré que tout ce qu'il avait dit depuis 1789 n'était que mensonge. L'Assemblée nationale, pour sauver la monarchie constitutionnelle à laquelle elle croit encore, adopte une version officielle extraordinairement fragile. Le roi n'a pas fui.
Le roi a été enlevé. Cette construction ne convainc personne, mais elle permet de ne pas briser immédiatement le cadre constitutionnel. Une partie des Jacobins s'y oppose ouvertement, et la question du sort du roi divise le club. Les défenseurs de la monarchie constitutionnelle le quittent pour former celui des Feuillants.
Les Cordeliers rédigent des pétitions républicaines qui circulent dans tout Paris. et pour la première fois de façon massive, le mot« république» s'installe dans les clubs et les rues comme une perspective réelle, pas comme une utopie abstraite réservée aux philosophes. Ce qui s'est cassé à Varennes ne se répare pas.
Louis XVI reprend sa place aux Tuileries, il jure à nouveau fidélité à la Constitution, il règne encore. Mais quelque chose d'essentiel a disparu. La possibilité d'un accord sincère. la fiction partagée qu'un roi et une nation révolutionnaire pouvaient coexister. Varem a rendu visible ce que beaucoup pressentaient sans vouloir le nommer, que Louis XVI n'avait jamais vraiment joué le même jeu que le peuple français, et que tôt ou tard, la rupture serait complète. L'ombre de Varennes plane sur toute l'année 1792. Chaque décision du roi, chaque veto, chaque déclaration est désormais lue à travers ce prisme. La question n'est plus de savoir si le roi est de bonne foi.
Elle est, que faire d'un roi en qui on ne peut plus avoir confiance? Imaginez une décision prise en apparence à l'unanimité par des hommes qui voulaient tous quelque chose de radicalement différent. C'est ce qui s'est passé le 20 avril 1792, quand la France a déclaré la guerre à l'Autriche. Les Girondins la voulaient pour consolider la révolution ou forcer le roi à se démasquer. Les partisans les plus intransigeants de la royauté l'espéraient parce qu'une défaite française contraindrait les révolutionnaires à rendre le pouvoir au souverain. Et Louis XVI lui-même?
Louis XVI l'a souhaité pour des raisons très proches de celles des royalistes les plus intransigeants. il espérait secrètement qu'une défaite française lui permettrait de retrouver son autorité. Voilà le plus parfait des pièges. Un mécanisme que chacun croyait contrôlé et qui allait dévorer tout le monde. Pour comprendre comment la guerre est devenue le catalyseur de la chute de la monarchie, il faut revenir aux ambitions des Girondins, ce groupe de députés brillants et éloquents, souvent issus de la bourgeoisie provinciale, qui domine l'Assemblée législative en ce début d'année 1792.
Leur figure de proue la plus véhémente, Jacques-Pierre Brissot, défend une thèse qui fait mouche dans les clubs. La révolution est encerclée par des monarchies hostiles qui soutiennent les princes émigrés depuis l'étranger. Et elle ne peut survivre qu'en portant la guerre à ses ennemis avant qu'il ne la porte à elle. La guerre sera une croisade révolutionnaire. Les peuples d'Europe se soulèveront contre leurs tyrans, les armées françaises les libéreront et la révolution triomphera sur tout le continent. C'est une vision romantique et dangereuse à la fois. Mais elle séduit, portée par une énergie rhétorique que ses opposants peinent à contrer.
Robespierre est l'un des adversaires les plus constants de la guerre, aux côtés de Marat, de Desmoulins et de Biovaren, qui s'y est opposé avant lui. Il affirme l'inverse. Aucun peuple n'aime être libéré par une armée étrangère, et une France en guerre est une France exposée au despotisme militaire. Mais sa mise en garde, juste et lucide, est balayée dans l'enthousiasme général. De l'autre côté, dans les appartements des Tuileries, Louis XVI et Marie-Antoinette font leurs calculs en sens inverse.
La reine correspond avec Vienne, les historiens ont retrouvé ces lettres, pour tenir informé son entourage viennois de l'évolution de la situation française. Elle espère sincèrement une victoire autrichienne modérée qui forcerait la France à renégocier avec son roi, à lui rendre une partie de son autorité. sans provoquer pour autant une occupation humiliante. C'est un calcul infiniment périlleux, fondé sur l'illusion de pouvoir maîtriser une guerre que personne ne contrôle vraiment.
Dans les clubs, ce type de correspondance est soupçonné, murmuré, nommé, même si les preuves formelles manquent encore au printemps 1792. Le 20 avril, Louis XVI se rend à l'Assemblée et propose lui-même la déclaration de guerre contre le roi de Bohème et de Hongrie, titre que porte François qui ne sera élu empereur du Saint-Empire qu'en juillet. Il fait ce geste en sachant qu'il joue un jeu extrêmement risqué, mais en espérant que des défaites françaises viendraient permettre de renégocier les termes de la Révolution avant que quiconque n'ait le temps de s'en prendre à lui personnellement. L'Assemblée vote avec enthousiasme.
La France est en guerre. Les premières semaines sont catastrophiques. Les armées françaises, mal organisées, privés de nombreux officiers partis en émigration et commandés par des hommes dont certains sont suspectés de sympathie royaliste, s'effondrent dès les premiers affrontements. Des régiments battent en retraite dans le désordre. Certains soldats tuent leurs propres officiers en les accusant de trahison. À Paris, la panique se mêle à la rage et les regards se tournent de plus en plus vers les tuileries. Le mot« trahison» circule partout. On parle du« comité autricien», une expression qui désigne, dans l'imaginaire populaire, un réseau secret au palais royal qui saboterait la défense nationale depuis l'intérieur. La
méfiance envers le roi, déjà considérable depuis Varennes, franchit un nouveau seuil. Chaque veto de Louis XVI, et il en use pour bloquer des décrets sur les prêtres réfractaires et sur la création d'un camp de fédérés armés près de Paris, est interprété non comme l'exercice légitime d'un droit constitutionnel, mais comme la preuve supplémentaire de sa duplicité. La guerre n'a pas seulement créé un contexte militaire difficile. Elle a créé une atmosphère de crise permanente, d'urgence absolue, dans laquelle les nuances politiques disparaissent au profit d'une logique binaire. On est avec la révolution ou contre elle. Et dans cette logique-là, un roi qui oppose son veto à des lois défensives, qui correspond avec l'ennemi, qui a déjà tenté de fuir,
ce roi ne peut plus prétendre à la neutralité. La guerre, voulue par ses partisans à la cour comme parmi les révolutionnaires pour des raisons opposées, est en train de détruire tout le monde, sans exception. Le piège se referme, et dans les faubourgs de Paris, on commence à parler ouvertement d'un tout autre avenir pour la France. Le 20 juin 1792, une foule armée de piques et de faux pénètre dans le palais des Tuileries. Les portes cèdent. Les couloirs se remplissent de gens ordinaires portant des bonnets rouges et brandissant des pancartes. Et quelqu'un coiffe Louis XVI, roi de France, encore officiellement, d'un bonnet phrygien rouge, symbole de la liberté révolutionnaire.
Le roi le porte. Il lève un verre et boit à la santé de la nation. Ce jour-là, Louis XVI tient bon, stoïque, presque serein face à la foule. Mais ceux qui ont observé la scène comprennent une chose clairement. Ce ne sera pas la dernière fois que ces hommes entrent dans ce palais. Et la prochaine fois, ils n'entreront peut-être pas juste pour parler. Pour comprendre le 10 août, il faut d'abord comprendre qui l'a fait. Ce n'est pas une foule anonyme surgit du néant un matin d'été. Ce sont des hommes et des femmes organisés, politisés, avec des leaders, des structures, des revendications précises, une culture politique élaborée. Ce sont les sans-culottes de Paris, non pas des misérables réduits à l'instinct par la faim, mais un milieu social complexe, Artisans,
petits commerçants, ouvriers qualifiés, journaliers, porteurs d'eau, le Paris des gens ordinaires, ni aristocrates, ni grands bourgeois. La structure politique de ce Paris populaire, c'est le système des sections. En 1792, Paris est divisé en 48 sections, chacune dotée de sa propre assemblée qui se réunit régulièrement, parfois quotidiennement, pour débattre des affaires de la cité et de la nation. Ces sections sont le cœur battant de la démocratie directe parisienne, turbulente, passionnée, parfois violente dans leurs débats, mais réelle. C'est là que se forgent les opinions, que se prennent les décisions collectives, que se mobilisent les hommes. Et en 1792, ces sections basculent progressivement vers des positions de plus en plus radicales,
portées à la fois par la crise économique, par la guerre et par la conviction grandissante que le roi les trahit. La crise économique est un facteur qu'on ne peut pas ignorer. La signia, la monnaie papier de la Révolution, gagée sur les biens nationaux confisqués aux clergés, a perdu une part importante de sa valeur, et les prix du pain et des denrées de première nécessité ont augmenté en conséquence. Dans ce contexte, la colère populaire trouve ses cibles naturelles. Les aristocrates qui ont émigré et dont on dit qu'ils complotent depuis l'étranger les prêtres réfractaires qui refusent le serment de fidélité imposé par le décret du 27 novembre 1790 dans le cadre de la constitution civile du clergé, et surtout
le roi et sa cour, symbole d'un luxe qui semble obscène face à la misère des faubourgs. Les clubs révolutionnaires amplifient et orientent cette colère. Les jacobins construisent un réseau de filiales dans toutes les villes de France, transformant l'indignation locale en force politique nationale. Les cordeliers, plus radicaux encore, sont le terrain d'expression de figures comme Danton, Marat et Desmoulins, des hommes qui n'hésitent pas à appeler à des mesures extrêmes dans leurs journaux et leurs discours. Dans ces espaces, le roi est constamment présenté comme un traître potentiel, comme le principal obstacle entre la nation et son salut. C'est dans ce contexte que, le 20 juin 1792, des délégués
des sections parisiennes décident de marcher sur les tuileries pour présenter leurs griefs directement au roi. La journée commence paisiblement, une manifestation politique au fond. Mais elle prend une toute autre tournure quand les portes du palais sont enfoncées et que la foule envahit les appartements royaux. Ce qui frappe dans les récits de témoins oculaires, c'est la réaction de Louis XVI. Impassible, il écoute, il répond, il accepte de coiffer le bonnet rouge, il boit avec la foule. Ce n'est pas de la couardise. une forme de courage physique que ses contemporains reconnaissent, y compris parmi ceux qui ne lui veulent pas que du bien. Mais politiquement, cette journée confirme ce que tout le monde pressentait. Les tuileries ne
sont plus inviolables. Le 20 juin est une répétition. Une démonstration que les forces populaires parisiennes ont les moyens d'aller jusqu'au bout si elles choisissent de le faire. Et dans les semaines qui suivent, dans les assemblées de sections, dans les clubs, dans les arrières boutiques et les cours d'immeubles, cette conviction ne fait que se renforcer. Ce que nous appelons aujourd'hui le 10 août n'est pas une explosion spontanée née de nulle part. C'est l'aboutissement d'une longue accumulation de colère, de méfiance et d'organisation patiente. Il manque encore une dernière étincelle.
Et elle ne va pas tarder. Voici l'une des grandes ironies de l'histoire. Un document rédigé pour sauver la vie d'un roi a précipité sa chute avec une efficacité que ses pires ennemis n'auraient pas pu calculer. Le 25 juillet 1792, le duc de Brunswick, commandant en chef des armées alliées austro-prussiennes massées à la frontière, publie un manifeste. Ce texte menace Paris de représailles militaires totales et de vengeance exemplaire si la famille royale vient à subir la moindre atteinte.
Et quand ce document parvient à Paris, au tournant du mois d'août, il va transformer une crise politique en détonateur, parce qu'il arrive dans une ville déjà convaincue que son roi est le complice des armées d'invasion. La logique du manifeste était, en théorie, simple. intimider les révolutionnaires en leur montrant que toucher au roi équivaudrait à provoquer une catastrophe militaire.
Les conseillers émigrés qui ont soufflé ce texte au duc de Brunswick croyaient sincèrement que cette démonstration de force calmerait les ardeurs parisiennes. Ils avaient tout faux. Dans un Paris qui avait déjà vécu Varennes, qui croyait fermement à l'existence d'un réseau de trahison aux Tuileries et qui voyait les armées étrangères approcher de ses frontières, Ce manifeste n'a pas eu l'effet dissuasif escompté. Il a produit l'effet exactement contraire, celui d'une confirmation que le roi était bien de mèche avec l'ennemi. À Paris, le manifeste attise une radicalisation déjà engagée.
Dès le 29 juillet, Robespierre a appelé à la déchéance du roi. Le manifeste est lu publiquement dans les sections, commenté dans les clubs, reproduit dans les journaux révolutionnaires avec des gloses incendiaires. Marat écrit que la preuve est désormais faite. Dans les sections de Paris, les appels à la déchéance se multiplient. Dès le 3 août, Pétion présente à l'Assemblée législative une demande de déchéance du roi au nom de 47 des 48 sections de Paris. Un basculement politique qui révèle l'ampleur de la rupture entre la capitale et la monarchie.
Le général Lafayette, figure du libéralisme constitutionnel, avait déjà tenté, quelques semaines avant la publication du manifeste, une dernière démarche pour sauver la monarchie constitutionnelle à laquelle il avait consacré une grande partie de sa vie. Venu à l'Assemblée en personne le 28 juin pour dénoncer les agissements des clubs jacobins et appeler à un retour à l'ordre constitutionnel, il avait reçu les applaudissements et le soutien d'une part importante des députés, tout en se heurtant à l'opposition de la gauche.
La parole modérée conservait donc des appuis dans une Assemblée profondément divisée. Et le manifeste de Brunswick venait maintenant rendre définitivement vaine cette tentative de médiation. Les sections ne voulaient plus de compromis. Elles voulaient la déchéance. Dans les nuits de la fin juillet et du début août, Paris est une ville qui ne dort plus vraiment. Les sections tiennent des assemblées permanentes, délibèrent jusqu'à l'aube. Le comité insurrectionnel se constitue en secret, rassemblant des représentants des sections les plus radicales et des fédérées. ces volontaires provinciaux venus à Paris pour la fête de la Fédération du 14 juillet et qui sont restés, décidés à en découdre. Les fédérés marseillais,
arrivés à Paris fin juillet en chantant un hymne de guerre qui s'appellera bientôt la Marseillaise, apportent avec eux une énergie combative qui change l'équilibre des forces dans la capitale. Des négociations de dernière minute s'engagent ici et là, entre des représentants modérés et des intermédiaires proches de la Cour, pour voir si une formule de compromis est encore envisageable.
Une régence provisoire, peut-être, ou de nouvelles concessions constitutionnelles. Ces tentatives sont trop tardives et trop timides, et elles se heurtent à la méfiance absolue des sections qui ne croient plus à aucune parole royale. Chaque heure qui passe rétrécit l'espace du possible. Dans la nuit du 9 au 10 août, le toxin commence à sonner dans les clochers de Paris.
Ce n'est pas une alarme accidentelle, c'est un signal. un signal que des milliers de Parisiens attendaient et que d'autres redoutaient. Les gardes nationaux loyalistes prennent leur poste. Les fédérés et les sans-culottes armés commencent à marcher vers le palais. Aux Tuileries, les gardes suisses et les gentils hommes fidèles se préparent à défendre leur roi. Et dans ces appartements, Louis XVI essaie de comprendre ce qui est en train de se passer et ce qu'il lui reste à faire. Il n'y a plus rien à faire. Le manifeste de Brunswick, en voulant protéger le roi, a allumé la mèche. Dans quelques heures, tout va basculer. Plusieurs témoins rapportent la même scène. Peu avant l'aube du 10 août 1792, Louis XVI sort de
ses appartements pour passer en revue les défenseurs massés dans la cour des Tuileries. Il avance entre les rangs. Les gardes suisses présentent les armes, les fidèles royalistes se tiennent droits. Et les témoins décrivent un homme méconnaissable, vieilli en une seule nuit, les cheveux mal poudrés, les traits tirés, le regard absent. Un garde national lui lance une apostrophe hostile.
La revue tourne court et le roi rentre dans le palais. Plus tard dans la matinée, après des discussions avec ses conseillers, il traverse les jardins avec sa famille et marche vers l'assemblée législative, sans donner à ses propres défenseurs un ordre de repli coordonné. Des hommes vont mourir pour tenir un palais que leur commandant en chef vient d'abandonner. La nuit précédente a été d'une tension absolue. Depuis minuit, le toxin sonne dans les clochers de Paris et la ville est en marche. Les fédérés marseillais se sont formés en colonnes dans les rues sombres. Les compagnies de gardes nationaux des sections armées les ont rejoints, traînant des canons sur les pavés.
Du côté du palais, environ 900 gardes suisses, soldats professionnels, disciplinés, entraînés à tenir une position sous le feu, ont pris leur poste, complétés par des gentils hommes fidèles et quelques centaines de gardes nationaux encore royalistes. La nuit entière, les uns et les autres ont attendu dans l'obscurité, chacun sachant ce qui allait venir, personne ne sachant encore comment cela se terminerait. Louis XVI, lui, n'a pas dormi. Dans ses appartements, les rapports contradictoires se succèdent. Les nouvelles arrivent mal, déformées, amplifiées par la peur. Marie-Antoinette veut qu'il résiste. Certains conseillers plaident la fuite immédiate. D'autres assurent que les défenseurs tiendraient.
La revue du petit matin a peut-être ébranlé le roi. Mais, selon le témoignage de Roderer, c'est au terme de ses pressantes démarches, appuyées sur des rapports alarmants sur la fiabilité de la défense, que Louis XVI accepte de gagner l'Assemblée. Sa décision de se réfugier à l'Assemblée s'appuie sur l'inviolabilité constitutionnelle qui protège sa personne. Le raisonnement n'est pas dénué de sens. Placer sa vie sous la protection de l'institution législative pour éviter une boucherie inutile? Mais en pratique, c'est abandonner ses défenseurs à une position qu'ils ont promis de tenir, sans leur transmettre à temps un ordre de repli coordonné.
Louis XVI enverra bien, depuis la loge de l'Assemblée, un billet manuscrit les invitant à cesser le feu. Mais ce message parviendra trop tard pour certaines unités, et l'assaut aura déjà commencé. Les colonnes insurgées déferlent sur les tuileries dans les premières heures du matin. Les grilles extérieures cèdent. Les gardes suisses tiennent d'abord, repoussant les premières vagues avec une discipline qui surprend les assaillants. Mais ils sont en infériorité numérique écrasante, et quand l'ordre de cesser le feu arrive enfin, certaines unités sont déjà encerclées, sans issue. La journée du 10 août coûte la vie à plusieurs centaines de personnes des deux côtés. Le bilan le plus lourd est celui
des défenseurs. Une partie des Suisses avait accompagné le roi à l'assemblée, d'autres étaient restés défendre le palais. Le départ du souverain n'avait pas mis fin à leur résistance. Son ordre de déposer les armes n'était venu qu'après le début des combats. La question que les historiens continuent de poser est simple dans sa formulation, mais vertigineuse dans ses implications.
Si Louis XVI avait clairement ordonné la reddition avant le début des hostilités, une partie de ce bilan aurait-elle pu être évitée? Que sa décision ait tenu à la confusion des premières heures, à une forme de faiblesse, ou à un calcul mal exécuté dans l'urgence, les interprétations divergent et aucune n'est pleinement satisfaisante. Ce qui est sûr, c'est que le palais des Tuileries est pris, mis à sac, ses appartements pillés. Ce palais que Louis XVI n'avait jamais aimé, ce palais imposé dans lequel il vivait depuis trois ans comme en sursis permanent, n'est plus rien. Et tandis que les bâtiments de la place du Carousel, près du palais, brûlent encore, dans la loge du logographe à l'Assemblée législative,
le roi de France est assis en silence, entouré de sa famille. Il n'a plus le droit de prendre la parole. Il n'a plus d'armée à commander, plus de palais à habiter, plus d'autorité à exercer. Les premières motions de suspension commencent à circuler dans la salle. La monarchie qui avait structuré la France depuis plusieurs siècles est finie dans les faits.
Ce qui commence maintenant, personne dans cette salle ne sait encore exactement ce que c'est. Pensez à ce que cela signifie concrètement. Être assis dans une loge étroite, séparé de la salle des débats par une simple balustrade, et regarder des hommes décider de votre sort. La Constitution interdit à l'Assemblée de délibérer en présence du roi. C'est pour cela qu'on vous a placé à l'écart. Vous avez régné sur l'un des plus grands royaumes d'Europe. Vous avez été couronné à Reims selon un rite vieux de plusieurs siècles. Et maintenant, vous êtes là, dans l'espace réservé aux sténographes de séance, sans attribut de dignité, entouré de vos proches dans la chaleur de l'été parisien, à regarder l'histoire se faire sans vous.
C'est la situation de Louis XVI dans les heures qui suivent son arrivée à l'Assemblée législative, le matin du 10 août 1792. Les nouvelles du palais arrivent par vagues dans la salle. Les combats, les morts, l'incendie qui ravage les casernes et les bâtiments attenants du carousel, menaçant de gagner les tuileries. La pression des sections est immense. Des délégués envoient adresse sur adresse demandant la suspension immédiate du roi.
Les tribunes bondées commentent, huent les modérés, acclament les plus radicaux. L'Assemblée se trouve prise en étau entre deux légitimités. La légalité constitutionnelle qu'elle incarne et la légitimité révolutionnaire qui lui échappe et qui gronde dans les tribunes. Le débat qui s'engage est l'un des plus tendus de toute la Révolution française.
La Constitution de 1791 prévoyait des cas où le roi serait réputé avoir abdiqué. Refus du serment, action à la tête d'une armée contre la nation, ou séjour à l'étranger prolongé malgré une sommation officielle de rentrée. Mais la suspension provisoire relève d'une décision extraordinaire. Politiquement, le choix de l'Assemblée se resserre. Maintenir le roi en fonction, ce qui est impossible après la journée du 10 août, ou le suspendre en renvoyant la décision définitive à une convention nationale que le peuple souverain élira. C'est cette voie que l'Assemblée choisit, par nécessité autant que par conviction, et aussi parce qu'elle permet de remettre la décision ultime à une instance dont la légitimité sera incontestable. Le vote de la suspension est
acquis dans la journée même du 10 août. Lui, ce n'est plus roi en exercice. Il est roi suspendu, en attente d'un verdict que tout le monde pressent, mais que personne n'a encore osé prononcer officiellement. Cette formulation juridique froide recouvre une réalité concrète et immédiate. Ses ministres sont remplacés par un conseil exécutif provisoire. Ses décrets n'ont plus de valeur.
Ses gardes sont dispersés. Danton entre au Conseil comme ministre de la Justice. Sa voix qui emplit les salles, sa capacité à agir dans le chaos, son pragmatisme brutal vont en faire l'une des figures centrales des semaines qui suivent. La question pratique qui se pose immédiatement est celle-ci. Que faire du roi, physiquement? On ne peut pas le laisser dans sa loge indéfiniment. On ne peut pas le renvoyer aux tuileries, saccagés et occupés. La solution de l'exil est évoquée par certains. Laisser partir Louis XVI à l'étranger permettrait de se débarrasser du problème sans avoir à le résoudre.
Mais cette option se heurte à des objections politiques considérables. Un roi exilé en temps de guerre deviendrait aussitôt le point de ralliement des armées d'invasion et des émigrés, et il légitimerait la croisade de restauration que l'Europe coalisée est déjà en train de mener. La solution de l'emprisonnement s'impose donc, non par désir de cruauté, mais par une logique que peu d'acteurs ont choisi librement et que tous subissent. Les réactions des provinces à ces événements sont difficiles à saisir dans leur diversité. Paris n'est pas la France et il ne faut jamais l'oublier. Une partie de la France rurale, attachée à la monarchie par tradition ou par méfiance envers les changements trop brusques, apprend la suspension du roi dans
un silence qui n'est pas de l'approbation. D'autres villes, où les clubs jacobins sont solidement implantés, accueillent la nouvelle avec soulagement ou avec un enthousiasme manifeste. Les corps administratifs locaux attendent des directives du nouveau Conseil dans un flottement institutionnel qui dure des semaines. Cette dualité entre Paris révolutionnaire et la France plus hésitante va peser sur tous les débats de la Convention à venir. Ce moment de suspension, au sens propre du terme, est l'un des plus périlleux de toute la Révolution. Il n'y a plus de roi, mais pas encore de république officielle. Il y a un conseil exécutif provisoire, mais pas de convention élue. Et pendant ce temps, l'urgence militaire est absolue. Les Prussiens avancent, les défaites s'accumulent,
Verdun est menacé. Dans ce vide institutionnel, traversé par une pression de guerre permanente, les décisions vont se prendre vite, sous contrainte, avec toute la brutalité qu'une situation aussi extrême peut engendrer. Le pire de ces semaines n'est pas encore derrière. Il est devant. Il existe un paradoxe troublant dans le choix du lieu. Le temple, ensemble fortifié médiéval érigé au XIIe et XIIIe siècles par l'Ordre des Templiers, dont le donjon fut construit vers 1240, accueille Louis XVI et sa famille le 13 août 1792. Ils sont d'abord installés dans les appartements de la Petite Tour, jusque-là occupés par l'archiviste Barthélémy, avant d'être transférés dans la Grande Tour. Il y avait à Paris d'autres endroits où l'on aurait pu loger un
roi suspendu dans des conditions moins sinistres. Le choix du temple n'était pas le fruit du hasard. C'était un message, clair, délibéré, sur ce qu'on entendait faire de Louis XVI désormais. La décision de transférer la famille royale au temple émane de la Commune insurrectionnelle de Paris, qui, depuis le 10 août, a pris une autorité de fait sur la capitale. La commune ne fait pas confiance à l'Assemblée pour surveiller le roi avec la rigueur nécessaire. Il y a un bras de fer silencieux mais réel entre ces deux institutions sur le degré de liberté à laisser aux prisonniers. Et c'est la commune qui gagne ce bras de fer, en contrôlant le lieu de détention et les modalités concrètes de la captivité.
Les premières semaines au temple sont relativement supportables. La famille dispose de quelques pièces communiquantes. Les conditions matérielles sont modestes mais pas inhumaines. Des contacts filtrés avec l'extérieur restent possibles. Louis XVI lit, prie, joue aux cartes. Il observe un certain calme qui surprend ceux qui le surveillent. Comme si, la décision la plus terrible étant prise, une sorte de résignation sereine avait pris la place de l'angoisse. Marie-Antoinette maintient une façade de dignité que les témoins, même les plus hostiles, notent avec une gêne qu'ils ont du mal à dissimuler.
Cette relative douceur ne dure pas. Au fur et à mesure que la situation militaire se dégrade, les conditions de détention se durcissent. Longueuil tombe fin août. Verdun est assiégé début septembre. La route de Paris semble désormais ouverte aux armées coalisées. Les allées et venues au temple se restreignent.
Les courriers sont interceptés plus systématiquement. Les derniers signes extérieurs de respect protocolaire disparaissent. Le gardien ne doit plus dire« sire», il dit« citoyen». Cette petite modification du vocabulaire condense à elle seule tout ce que la Révolution veut signifier à celui qu'elle détient. Tu n'es plus un roi. Tu es un prisonnier dont le statut juridique reste incertain et dont le sort reste à décider. Et c'est là que réside le problème fondamental que beaucoup de contemporains n'ont pas vu venir, ou n'ont pas voulu voir. En emprisonnant Louis XVI en France plutôt que de le laisser partir en exil, la Révolution s'est créée une obligation qu'elle ne peut pas laisser en suspens indéfiniment. Un roi exilé peut devenir, à distance,
un point de ralliement pour les émigrés et les puissances étrangères. Un roi emprisonné au cœur de la capitale est une présence réelle, concrète, qui pose chaque jour la même question sans réponse commode. Qu'est-ce qu'on va en faire? Dans le contexte d'une guerre existentielle et d'une radicalisation politique croissante, Cette question n'admet que peu de réponses, et la plupart d'entre elles mènent au même endroit. Paris, en août et septembre 1792, est une ville à bout de nerfs. Les journaux révolutionnaires dénoncent des complots à chaque édition, dans les rues, dans les sacristies, dans les prisons elles-mêmes. La rumeur qui circule depuis des semaines dit que les détenus emprisonnés depuis le
10 août, prêtres réfractaires, suspects aristocratiques, officiers de la vieille garde royale, attendent la percée prussienne pour se soulever et prendre les patriotes en tenaille. Aucune preuve solide ne vient étayer l'existence d'un tel complot. Ce qui reste incertain, c'est la part respective, dans la propagation de cette rumeur, de la peur collective et de ceux qui ont intérêt à voir une violence éclater. Ce que l'on sait, c'est qu'elle circule, qu'elle est crue, et que dans les couloirs du comité de surveillance de la Commune de Paris, des hommes commencent à parler d'agir avant que la menace ne se concrétise.
À la Tour du Temple, Derrière ces murs épais, Louis XVI ne sait pas ce qui se trame dehors. Mais dehors, quelque chose d'irréversible est en train de se mettre en place. Le 2 septembre 1792, les nouvelles du siège de Verdun et les rumeurs de sa chute alimentent la peur à Paris. La dernière grande forteresse entre les armées austro-prussiennes et la capitale menace de capituler. Les envahisseurs sont encore à plus de 200 kilomètres, mais leur avancée semble désormais difficile à arrêter.
Dans les rues, la panique se mêle à une colère qui cherche à qui s'en prendre. Et dans les heures qui suivent ces nouvelles, une violence va éclater dont la portée et la nature résistent encore aujourd'hui à toute interprétation simple. Les massacres de septembre. Ce qui va se passer entre le 2 et le 7 septembre dans les prisons parisiennes est l'un des épisodes les plus sombres et les plus complexes de toute la Révolution française. Un épisode qu'on ne peut pas éviter d'aborder quand on raconte la chute de la monarchie, mais qu'on ne peut pas non plus réduire à une seule cause, à un seul responsable, à un seul sens. La rumeur qui circulait depuis des semaines à Paris, et que des imprimés révolutionnaires avaient activement entretenu, dit que
les prisons regorgent de traîtres qui n'attendent que l'arrivée des Prussiens pour se soulever. Cette affirmation n'est pas fondée sur des preuves sérieuses, mais elle se répand dans une ville où la peur collective a rendu l'esprit critique quasi inopérant. Et dans cet état de tension extrême, des groupes d'hommes armés commencent à investir les prisons parisiennes l'une après l'autre.
Les massacres se déroulent sur cinq jours, dans plusieurs établissements. L'abbaye, la conciergerie, la force, les carmes, bicêtres et d'autres encore. Des détenus sont tirés de leurs cellules, présentés devant des tribunaux improvisés qui siègent quelques minutes, condamnés sans procédure véritable, puis exécutés. Parmi les victimes, des prêtres réfractaires qui avaient refusé de prêter serment à la Constitution, des suspects nobles emprisonnés depuis le 10 août, des prisonniers de droit commun sans lien aucun avec la politique. Le bilan exact reste débattu parmi les historiens. Les décomptes de Pierre Caron situent le nombre de morts entre environ 1100 et 1400 sur l'ensemble de ces journées, sans permettre un total certain. La
question centrale que deux siècles d'historiographie n'ont pas complètement résolue est celle de la responsabilité. Ces massacres ont-ils été organisés depuis le sommet, commandités par des responsables politiques qui voulaient purger les prisons avant une possible déroute militaire? Ou sont-ils le produit d'une panique collective qui a trouvé ses propres acteurs sans qu'une main unique ait tiré les fils? La réponse, comme c'est souvent le cas pour les événements les plus violents de la Révolution, se situe entre ces deux pôles.
Le comité de surveillance de la Commune de Paris, contrôlé par des hommes proches de Marat, a émis le 3 septembre, alors que les massacres avaient déjà commencé, une circulaire qui justifiait les tueries et invitait à suivre l'exemple de Paris. Cette approbation des violences en cours ne prouve pas à elle seule leur préparation préalable. Danton, ministre de la Justice, appelle le 2 septembre à mobiliser les citoyens contre l'invasion.
Il sera accusé de complaisance envers les massacres. Mais sa responsabilité reste discutée. Ce qu'il savait, les moyens dont il disposait et sa capacité réelle à arrêter ou à limiter les tueries ne font pas l'unanimité parmi les historiens. Robespierre, dans son discours du 5 novembre, a nié toute implication personnelle, tout en défendant la commune et en justifiant la violence populaire par les circonstances. Le consensus historiographique actuel penche vers une interprétation complexe. Ni organisation pyramidale et centralisée, ni spontanéité pure.
Une violence que la désintégration de l'autorité a rendue possible, que la peur collective a nourrie, et que des acteurs politiques ont au moins laissé faire, certains peut-être en escomptant un bénéfice politique difficile à mesurer rétrospectivement. Ces journées de septembre laissent dans la mémoire de la Révolution française une trace indélébile. Quand la Convention se réunira quelques semaines plus tard pour proclamer la République, cette proclamation sera portée par la victoire de Valmy. Mais elle sera aussi marquée par l'ombre de septembre, par le souvenir de ce que la société révolutionnaire avait été capable de produire dans ces moments de panique et de dérèglement de l'autorité. Et cette ombre
ne disparaîtra pas avec la proclamation. Elle reviendra, amplifiée, l'année suivante, sous le nom que tout le monde connaît, la terreur. Ce que les massacres de septembre disent sur la chute de la monarchie, c'est quelque chose que l'enthousiasme républicain des semaines suivantes risquerait de faire oublier. Renverser un ordre ancien ne suffit pas à construire un ordre nouveau. La monarchie est tombée le 10 août. Mais les peurs, les haines et les fractures qui traversaient la société française depuis des années n'ont pas disparu avec elles. Elles ont simplement trouvé de nouvelles formes et de nouvelles victimes. Le 21 septembre 1792, la Convention nationale abolit la royauté à l'unanimité. Le lendemain,
elle décide de dater les actes publics de l'an premier de la République française. Pas de délibérations nocturnes, pas de votes serrés au bord de l'abîme. Mais plusieurs députés prennent la parole et l'on discute de la nécessité même d'un débat. La motion présentée par Collot d'Herbois est rapidement adoptée, sous les applaudissements et les longues acclamations, comme si tous ces hommes réunis attendaient depuis longtemps de pouvoir enfin prononcer ces mots.
Une continuité dynastique vieille de plusieurs siècles vient de prendre fin dans un élan d'enthousiasme unanime. C'est peut-être la chose la plus frappante de ce moment historique. La ferveur de la salle et le calme relatif d'une rupture accomplie par un vote. Ce calme n'est pas de l'indifférence. Il est le produit d'une accumulation, de tout ce que vous avez entendu dans ce récit depuis le début. Varennes, la guerre, le 20 juin, Brunswick, le 10 août, la suspension du roi, le temple, les journées de septembre. La monarchie n'est pas tombée le 21 septembre. Elle était déjà tombée, dans les faits, le 10 août. La Convention du 21 septembre ne fait que nommer ce que la réalité avait déjà décidé. Et
elle le fait au lendemain d'une victoire. Le 20 septembre, à Valmy, les armées françaises ont tenu face aux troupes prussiennes du duc de Brunswick. Ce n'est pas une victoire éclatante. Les pertes sont limitées des deux côtés et c'est davantage une canonade qu'une bataille rangée. Mais symboliquement, c'est un séisme.
la résistance des armées révolutionnaires marque un coup d'arrêt décisif à l'avancée prussienne qui menaçait la révolution. Selon le récit que le poète Goethe en fera des décennies plus tard, il était présent ce jour-là aux côtés de l'armée prussienne, quelque chose avait commencé à Valmy qui appartenait à une nouvelle époque de l'histoire du monde. La formule est peut-être trop grandiose, mais elle capte quelque chose de réel. Une révolution qui avait semblé sur le point de s'effondrer militairement venait de montrer qu'elle pouvait résister. Ce que le 21 septembre représente dans la longue durée de l'histoire des civilisations ne se mesure pas seulement à l'aune de la politique française.
La constitution de 1791 avait déjà placé la souveraineté dans la nation. Le roi n'exerçait qu'un pouvoir délégué. Dans cette salle, des hommes décident au nom d'un peuple entier de supprimer la royauté de cet ordre politique. de donner à la souveraineté nationale une forme républicaine. Cette idée existait avant eux, dans les travaux des philosophes, dans l'expérience américaine, dans les rêves des républiques antiques. Mais la mettre en pratique dans un pays de près de 30 millions d'habitants, au cœur de l'Europe, en pleine guerre ouverte contre les monarchies voisines, c'est tout autre chose. La République naissante porte en elle, dès ses premiers jours, toutes les tensions que la Révolution
n'a pas résolues. Au sein d'une convention hétérogène, la rivalité entre Girondins et Montagnards se développe. Mais les nombreux députés de la plaine, aussi appelés le Marais, occupent le centre, et de leur soutien dépend l'équilibre des forces. Les positions se précisent au fil des affrontements, sous la pression de la guerre et des crises. Et Louis XVI est toujours vivant, toujours à la tour du Temple. Sa présence pose à la Jeune République une question qu'elle ne peut pas éluder.
Que fait-on d'un roi quand on n'a plus de monarchie? Son procès s'ouvrira en décembre 1792. La condamnation à mort sera prononcée le 17 janvier 1793 et l'exécution aura lieu le 21 janvier, exactement quatre mois après l'abolition de la royauté. Les mêmes hommes qui ont voté l'abolition de la royauté voteront pour ou contre la mort du roi. L'histoire se répète rarement dans les formes, mais elle se reconnaît dans les contradictions. Ce que l'année 1792 dit, au fond, sur la façon dont les civilisations basculent d'un ordre ancien vers un ordre nouveau, c'est quelque chose d'universel et d'intemporel. Les grandes ruptures ne se font pas dans la clarté et la sérénité. Elles se font dans la confusion, la peur,
la violence, et avec des hommes qui n'ont pas toujours choisi les rôles que l'histoire va leur attribuer. La monarchie française n'est pas tombée à cause d'un seul homme, d'une seule journée, d'un seul élan révolutionnaire. Elle est tombée parce que les fractures s'étaient accumulées pendant des années, entre le peuple et le roi, entre Paris et le reste de la France, entre un monde ancien et un monde nouveau dont personne ne savait encore exactement ce qu'il serait. Si cette histoire vous a donné envie d'explorer d'autres grandes ruptures de la civilisation humaine, des empires qui s'effondrent, des idées qui changent le monde et des hommes et des femmes ordinaires pris dans des moments extraordinaires. Abonnez-vous à Histoire des civilisations.
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