
Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 22
Les Sumériens : l'histoire de leurs cités, de leurs rois et de l'écriture
Donnerstag, 22. Oktober 2026 · 51 min
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Shownotes
Bien avant l’Égypte des pharaons, la Grèce et Rome, les Sumériens bâtissaient déjà des villes, administraient des royaumes et gravaient leurs idées dans l’argile. Mais comment cette civilisation née entre le Tigre et l’Euphrate a-t-elle transformé une terre hostile en berceau du monde urbain ?
Cet épisode retrace l’histoire des Sumériens, depuis les premières cités de Mésopotamie jusqu’à la chute d’Ur. Découvrez Éridu et Uruk, l’invention de l’écriture cunéiforme, les temples et les ziggourats, la Liste royale sumérienne, les guerres entre Lagash et Oumma, ainsi que l’essor du commerce, de l’irrigation et d’une administration étonnamment moderne.
Nous suivrons aussi Gilgamesh dans sa quête d’immortalité, Sargon d’Akkad dans la création du premier grand empire mésopotamien, Enheduanna, première auteure connue de l’histoire, puis Ur-Nammu et la renaissance sumérienne. Tablettes comptables, récits du Déluge, premiers textes littéraires, codes de lois, mathématiques et astronomie révèlent un peuple dont les innovations façonnent encore notre quotidien.
Pourquoi les Sumériens ont-ils disparu ? Que reste-t-il de leurs rois, de leurs dieux et de leur langue ? Plongez dans une fresque captivante consacrée à la civilisation sumérienne, de la naissance des premières villes à un héritage devenu universel. Abonnez-vous à Histoire des Civilisations pour poursuivre ce voyage aux origines de l’humanité.
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Avant Rome, avant la Grèce, avant les pharons d'Égypte et leur pyramide qui défient encore le temps. Avant tout cela, dans le sud de la Mésopotamie, des communautés avaient déjà bâti certaines des premières villes connues et mis au point l'une des plus anciennes formes d'écriture. Bien plus tard, les Sumériens composeraient de grands textes littéraires et consigneraient des lois sur l'argile. Puis, des siècles encore après eux, les savants de la tradition babylonienne porteraient l'observation des étoiles à un degré de précision qui nous surprend toujours aujourd'hui. Pourtant, à l'époque moderne, les Sumériens n'étaient plus reconnus comme une civilisation distincte, et leur langue, comme leur texte, avait cessé d'être compris.
Durant des siècles, leur monde reposa silencieusement sous des mètres de terre et de sable, dans ce coin du globe que nous appelons aujourd'hui l'Irak du Sud. Leur nom? Les Sumériens. Et ce que vous allez entendre dans les prochaines minutes va peut-être changer définitivement la façon dont vous regardez l'histoire de l'humanité. Bienvenue dans Histoire des civilisations. Aujourd'hui, nous remontons vers l'un des plus anciens foyers indépendants de civilisation urbaine.
Non pas vers l'origine unique d'une nation, d'une religion ou de la civilisation elle-même, mais vers cette période extraordinaire où, en Mésopotamie comme dans d'autres régions du monde ancien, des êtres humains ont choisi de construire ensemble certaines des premières villes connues, avec tout ce que cela implique d'organisation collective, de règles partagées, de division du travail et de vision commune de l'avenir. Le mot Mésopotamie vient du grec, et il signifie très littéralement« le pays entre les fleuves». Ces deux fleuves sont le Tigre et l'Euphrate, et ils coulent aujourd'hui encore à travers un territoire qui correspond en grande partie à l'Irak moderne. Mais ne vous fiez pas aux images contemporaines de ce pays aride, battu par la chaleur
et la poussière. Il y a 6000 ans, ce même paysage était un monde entièrement différent. Le sud de la Mésopotamie était alors une mosaïque de marécages luxuriants, où les roseaux poussaient en forêts épaisses, de plaines alluviales d'une fertilité extraordinaire régulièrement enrichie par les dépôts de limon lors des crues.
de lagunes et de bradeaux qui convergeaient vers le golfe Persique dans un réseau vivant et changeant. C'était un environnement à la fois généreux et brutal, capable de nourrir des populations entières pendant des décennies, puis de tout détruire en une seule saison de crues incontrôlées. Et c'est dans cet environnement difficile, capricieux et imprévisible que s'est produit quelque chose d'unique dans l'histoire de notre espèce. Des êtres humains ordinaires, Sans les forêts de bois de construction de la Méditerranée, sans les carrières de pierre du Proche-Orient, sans les mines de métal des régions montagneuses voisines, on réussit à bâtir certaines des premières villes connues, à inventer les premiers outils
de gestion collective, à poser les fondations de presque tout ce que nous considérons aujourd'hui comme les bases mêmes de la vie organisée en société. Comment? C'est la question centrale de cet épisode. Et la réponse que l'histoire des Sumériens nous suggère est à la fois surprenante et profondément humaine.
L'abondance et les richesses naturelles ne suffisent pas, à elles seules, à engendrer la complexité sociale. Les problèmes à résoudre collectivement, les contraintes et les défis que personne ne peut affronter seul, peuvent aussi pousser les sociétés à innover. Les Sumériens ont développé leur civilisation sous l'effet de nombreux facteurs. Et les contraintes de leur environnement ont probablement compté parmi ceux qui les ont conduits à imaginer des formes d'organisation toujours plus complexes.
La redécouverte des Sumériens au XIXe siècle est elle-même une histoire qui donne le vertige. Des philologues et des archéologues ont commencé à déchiffrer les inscriptions gravées sur des milliers de tablettes d'argile extraites des ruines de la Mésopotamie. Et ce qu'ils ont progressivement reconstitué a constitué l'un des plus grands chocs intellectuels de l'histoire moderne. Des millénaires avant la Bible, avant Homer, avant les premiers philosophes grecs, une société d'une complexité et d'un raffinement remarquable avait déjà existé, pensé, créé et disparu. Il reste une question que les linguistes n'ont jamais complètement résolue et qui donne aux Sumériens une singularité absolue dans le concert des civilisations anciennes, leur langue. Le
Sumérien est ce que les spécialistes appellent un« isolat linguistique». Une langue qui n'est apparentée à aucune autre langue connue dans le monde, ni dans l'espace, ni dans le temps. Pas de lien avec les langues sémitiques environnantes, comme l'acadien. Pas de lien avec les langues indo-européennes, qui viendront plus tard.
Le Sumérien est seul, sans ancêtres identifiés, sans famille connue. D'où venaient ces gens? Les archéologues débattent encore, et les réponses restent partielles. Ce que nous savons, c'est ce qu'ils ont accompli, et c'est suffisant pour être saisis d'admiration. Voici un paradoxe qui devrait vous arrêter net. La plaine mésopotamienne était l'une des terres les plus fertiles du Proche-Orient ancien.
Et pourtant, elle était dépourvue de presque toutes les ressources dont une civilisation a besoin pour se construire. Pas de pierres à bâtir dans cette plaine alluviale plate comme une table à des centaines de kilomètres de toute montagne. Pas de bois de construction, puisque les grands arbres ne prospèrent pas dans ces plaines inondables. Pas de minerais de métal non plus, ni cuivre, ni étain, ni fer accessibles. Et par-dessus tout cela, des inondations capricieuses et violentes, capables de transformer en quelques heures des champs soigneusement cultivés en étendues de boue inutilisables. Comment, dans ces conditions, une civilisation peut-elle m'être?
La réponse que les Sumériens ont apportée à cette question est l'une des démonstrations les plus saisissantes d'intelligence collective que l'histoire nous ait laissée. Le problème central de la vie agricole en Mésopotamie du Sud était l'eau. Ou plutôt, Trop d'eau au mauvais moment et pas assez au bon. Le tigre et le fratte atteignaient leurs niveaux les plus élevés au printemps, alimentés par la fonte des neiges dans les montagnes d'Anatolie et du Zagros, précisément au moment où les céréales semées en hiver arrivaient à maturité et avaient besoin de conditions stables pour être récoltées. Cette caractéristique différenciait radicalement la Mésopotamie de l'Égypte. Le Nil, lui, atteignait sa crue
maximale à l'automne, après les récoltes et avant les semailles, enrichissant les champs de son limon fertile selon un calendrier presque parfait que les agriculteurs pouvaient anticiper et planifier. En Mésopotamie, la nature ne coopérait pas. Elle exigeait d'être domptée. C'est ainsi que sont nés, dans les plaines mésopotamiennes, certains des premiers grands systèmes d'irrigation artificielle de l'histoire humaine. Des réseaux de canaux pour dériver l'eau des fleuves vers les champs, des digues pour contenir les crues des bassins de rétention pour conserver l'eau pendant les mois secs de l'été. Ces aménagements hydrauliques ont débuté modestement, par des solutions locales et pragmatiques à des problèmes immédiats, et se sont développés sur
des générations en un réseau d'une sophistication croissante. À Chogamami, en Mésopotamie centrale, des traces archéologiques attestent ainsi la pratique de l'irrigation vers 6000 avant notre ère, un témoignage ancien de la maîtrise progressive de l'eau dans la région. mais l'irrigation avait une conséquence sociale qui allait se révéler aussi fondamentale que son impact agricole direct. Entretenir un réseau de canaux, c'est un travail qui ne peut pas se faire seul, ni même, lorsque le réseau s'étend, à l'échelle d'un seul village.
Il faut organiser collectivement le curage annuel des canaux pour éviter leur envasement, décider ensemble de la répartition de l'eau entre les différents agriculteurs, gérer les conflits inévitables entre ceux qui se trouvent en amont et ceux qui se trouvent en aval, coordonner les chantiers de réparation après les grandes crues.
Selon une hypothèse longtemps défendue par certains chercheurs, cette complexité aurait favorisé l'émergence d'une autorité centrale capable de prendre des décisions contraignantes pour tous, d'un système d'administration chargé d'enregistrer les droits et les obligations de chacun, et d'une logistique capable de mobiliser des centaines puis des milliers de personnes au service de travaux d'utilité collective. D'autres travaux montrent cependant que des communautés locales pouvaient construire et entretenir elles-mêmes leurs canaux.
En d'autres termes, l'irrigation n'a pas mécaniquement créé l'État, mais elle a contribué à façonner les conditions dans lesquelles des formes d'organisations sociales de plus en plus complexes ont pu se développer. L'absence de matériaux locaux de construction a produit une innovation d'un type différent, mais d'une logique identique. Sans pierre, les Sumériens ont maîtrisé la construction en briques de limon séchées au soleil ou cuites dans un four. Un matériau abondant, façonnable, étonnamment durable dans un climat sec lorsqu'il est bien protégé.
Sans bois local pour les grandes charpentes et les outils, ils ont développé des réseaux commerciaux d'une portée extraordinaire pour l'époque. Dès le quatrième millénaire avant notre ère, du bois était importé des régions montagneuses voisines et des territoires situés au nord-ouest, tandis que des navires commerçaient avec les ports du golfe Persique pour se procurer des métaux, des pierres semi-précieuses et des matières premières indisponibles localement. Ces premiers réseaux d'échange à longue distance se développèrent dès le quatrième millénaire avant notre ère.
Les liens commerciaux entre la Mésopotamie et la civilisation de la vallée de l'Indus, quant à eux, sont solidement attestés surtout au troisième millénaire, même si leur organisation précise et leur éventuelle origine plus ancienne restent débattues parmi les spécialistes. Ce commerce à longue distance n'était pas un luxe de riches marchands. C'était une nécessité vitale. pour une société qui n'avait d'autre choix que de compenser par l'échange ce que la géographie lui refusait. La contrainte, une fois encore, s'était transformée en moteur de développement. Et ce moteur allait bientôt produire quelque chose d'absolument sans précédent, l'un des plus anciens centres urbains du monde. Voici une question qui paraît simple
et dont la réponse est presque vertigineuse. Quelle est la toute première ville construite par des êtres humains? Pas le premier village agricole, pas le premier campement saisonnier, mais la première véritable agglomération urbaine. Un lieu où des milliers de personnes vivent ensemble, travaillent ensemble, vénèrent les mêmes dieux et organisent collectivement leur existence selon des règles communes. Les Sumériens, eux, n'avaient aucun doute sur la réponse. Selon leur tradition, la première cité s'appelait Éridu. L'archéologie confirme l'ancienneté exceptionnelle du site et le place parmi les premières agglomérations organisées de Mésopotamie, sans toutefois permettre d'affirmer qu'il fut, au sens strict, la
toute première ville du monde. Éridu se trouve aujourd'hui enfoui sous un monticule de sable dans le désert du sud de l'Irak, à environ 40 km au sud-ouest de la ville actuelle de Nasiriyah et à environ 25 km au sud-ouest d'Ur. Les fouilles systématiques entreprises par des archéologues irakiens de 1946 à 1949 ont mis au jour une succession ininterrompue de couches d'occupation qui remontent à environ 5 500 ans avant notre ère, plaçant Eridu parmi les plus anciennes agglomérations humaines organisées dont nous ayons la trace matérielle. Mais ce qui est peut-être encore plus saisissant que l'ancienneté du site, c'est ce que les fouilles ont révélé en son centre exact.
Au cœur des réduits, les archéologues ont mis au jour une longue séquence de constructions cultuelles, ou supposées telles, traditionnellement réparties en 17 niveaux superposés, au même endroit et selon un axe d'orientation largement maintenu, sur une période de plus de 2000 ans. L'interprétation des niveaux les plus anciens demeure toutefois discutée. L'un d'eux semble correspondre à un remblai, tandis que le sanctuaire attribué au niveau 12 pourrait avoir été construit ailleurs. Il ne s'agit donc pas avec certitude de 17 reconstructions successives du même temple, mais d'une remarquable continuité du sanctuaire. Chaque génération avait rebâti le temple de son dieu, Enki, le dieu des eaux profondes et de la sagesse, là
où se trouvait celui de la génération précédente, comme si cet emplacement précis dans le paysage était chargé d'une sacralité absolue et intransmissible, qu'aucune destruction ni aucun passage du temps ne pouvaient effacer. Cette continuité rituelle et architecturale sur deux millénaires nous dit quelque chose d'essentiel sur la façon dont les Sumériens concevaient leur rapport au divin. Le lieu sacré n'était pas une construction humaine arbitraire. C'était le point de contact entre le monde des hommes et celui des dieux, et il fallait le préserver coûte que coûte, génération après génération.
Mais si Éridu représente l'origine mythique et compte parmi les plus anciens centres urbains connus de l'archéologie, C'est une autre cité qui incarne la révolution urbaine sumérienne dans toute sa puissance, Uruk. Vers 3500 ans avant notre ère, Uruk est devenu l'un des premiers grands centres urbains incontestables de l'histoire humaine, et probablement la plus grande ville de son temps. Les estimations des archéologues varient selon les périodes et les méthodes de calcul, mais à son apogée, aux alentours de 3000 ans avant notre ère, la cité abritait entre 20 000 et 50 000 habitants à l'intérieur de ces murailles, entourées d'une ceinture agricole encore plus peuplée. Pour mesurer ce que cela représentait
à l'époque, la population d'Uruk était vraisemblablement supérieure à celle de n'importe quelle autre agglomération humaine alors existante dans le monde entier. C'était une rupture absolue avec tout ce qui avait précédé. Qu'est-ce que cela signifiait concrètement de vivre dans cette ville? Uruk était un monde en soi, dense et vibrant.
Ses grands temples, dressés sur de hautes plateformes monumentales en briques crues qui s'élevaient au-dessus de la pleine plate et se voyaient à des kilomètres à la ronde, dominaient un tissu urbain de maisons, d'ateliers et de marchés. Des potiers, des tisserands, des forgerons et des brasseurs de bière travaillaient dans des quartiers spécialisés. Des troupeaux de moutons et de bovins transitaient par les abattoirs rituels annexés aux sanctuaires. Et au cœur de toute cette activité, les grands temples administraient des greniers collectifs et contrôlaient une part importante des ressources agricoles, sans pour autant concentrer nécessairement tous les surplus de la région.
Ces ressources étaient redistribuées selon des logiques complexes mêlant religion, économie et autorité politique. Un système qui ressemblait déjà, de façon troublante, à ce que nous reconnaissons comme un État. Ce monde nouveau et complexe exigeait un outil que personne n'avait encore inventé. un système capable d'enregistrer, de mémoriser et de transmettre des informations à une échelle qui dépassait les capacités de la mémoire humaine. La ville avait engendré un problème que seule l'écriture allait pouvoir résoudre. Et cette invention, l'une des plus décisives de toute l'histoire humaine, allait naître non pas dans la chambre d'un poète, mais dans la salle des contes d'un temple. Voici peut-être la réalité la
plus déconcertante de toute l'histoire de l'écriture, et pourtant la plus vraie. En Mésopotamie, l'un des foyers indépendants où elle est apparue, l'écriture n'a pas été inventée par un poète en quête d'immortalité. Elle n'a pas été inventée par un philosophe cherchant à fixer sa pensée sur un support durable.
Elle n'a pas été inventée par un roi désireux de perpétuer sa gloire. L'écriture mésopotamienne est née dans un milieu administratif et économique, sous l'impulsion de dizaines de scribes anonymes qui travaillaient au sein des grandes institutions d'Uruk, vers 3 200 ans avant notre ère, et qui avait un problème très concret à résoudre. Comment tenir à jour les registres d'un organisme économique si complexe qu'aucune mémoire humaine ne pouvait plus en contenir tous les détails? Cette réalité en dit plus sur la nature de la civilisation que n'importe quelle légende.
Les premières tablettes d'écriture que nous ayons retrouvées, et des milliers d'entre elles ont été exhumées dans les ruines d'Uruk, ne contiennent pas de poèmes. Elles ne contiennent pas de prières, ni de récits mythologiques, ni de proclamations royales. Elles contiennent des listes. Des listes de marchandises. Tant de jars de bière livrés à tel temple. Tant de têtes de bétail reçues de tel village. Tant de rations d'orge distribuées à tel groupe de travailleurs. Ces petites tablettes d'argile, ovales ou rectangulaires, à peine plus grandes que la paume d'une main, sont des reçus, des inventaires, des bons de livraison. Elle témoigne non pas de la grandeur spirituelle des Sumériens, mais de
la sophistication organisationnelle de leur économie. Et c'est précisément cette sophistication qui a rendu l'écriture non seulement utile, mais capable d'élargir considérablement les possibilités de gestion des grandes exploitations et des institutions urbaines. Le système graphique mis au point dans ce milieu administratif s'appelle l'écriture cunéiforme, un terme dérivé du latin cuneus, qui signifie« coin». en référence à la forme caractéristique des petits traits gravés dans l'argile. Dans ses versions les plus anciennes, ce système utilisait des pictogrammes relativement proches des objets qu'il désignait. Une tête de bœuf stylisée pour signifier le bœuf, une jarre schématique pour un contenant de liquide,
une étoile pour le ciel ou le divin. Mais très rapidement, en l'espace de quelques siècles seulement, Ces représentations visuelles se sont simplifiées et abstraites au point de ne plus entretenir aucun rapport visible avec les objets qu'elles désignaient initialement. Remplacées par des combinaisons d'encoches en forme de coin, tracées avec un roseau taillé en biseau sur l'argile fraîche. Avant que la tablette ne soit généralement séchée, seule une partie des documents étant intentionnellement cuite dans un four pour être conservée durablement.
Une autre évolution fondamentale fut l'emploi des signes pour noter des sons et des syllabes. Combiné aux signes représentant des mots, il permettait de transcrire plus précisément la langue, notamment les actions, les relations grammaticales et les idées abstraites. La capacité expressive de l'écriture dépassait alors de loin la simple comptabilité, et les Sumériens n'ont pas mis longtemps à s'en emparer avec une créativité qui continue de nous stupéfier. Au fil de plusieurs siècles d'évolution progressive après cette invention utilitaire, l'écriture a commencé à servir à bien autre chose que des inventaires.
Des hymnes religieux dédiés aux grandes divinités sumériennes voient le jour. Des recueils de proverbes et de sagesse populaire sont mis en mots. Des textes décrivant les plantes médicinales et leurs usages thérapeutiques sont rédigés. Des corpus fixant les règles de la vie en société sont gravés sur tablettes. Et de la littérature, de la vraie littérature, avec des personnages, des émotions, des conflits dramatiques et des récits capables de traverser des millénaires commencent à être produites et conservées avec soin. L'écriture cunéiforme s'est ensuite diffusée bien au-delà de Sumer, adoptée et adaptée par les Acadiens, les Babyloniens, les Assyriens, les Élamites et les Hittites. Au moins une douzaine de peuples différents
sur une ère géographique qui s'étendait de l'Anatolie à la Perse ont utilisé cette écriture née dans le milieu administratif d'Uruk pour consigner leur langue, leurs lois et leurs histoires. Ce qui avait commencé comme un outil pour compter des jars de bière allait devenir, au terme d'une longue évolution de plus d'un millénaire, le vecteur de l'une des grandes œuvres littéraires de l'Antiquité, une épopée dont nous allons bientôt parler et dont le héros s'appelait Gilgamesh. Dans les ruines de l'ancienne Mésopotamie, les archéologues ont mis au jour un document d'argile d'une étrangeté absolument fascinante, que les spécialistes appellent aujourd'hui la Liste royale sumérienne. Ce texte, dont nous possédons
plusieurs copies datant d'époques différentes, recense, depuis le commencement des temps jusqu'à une période historiquement attestée, une succession idéologique de souverains et de dynasties choisies, ainsi que la durée de leurs règnes respectifs. Et le premier de ces rois, un certain Alulim de la cité d'Eridu, a régné pendant 28 800 ans. Son successeur, Al-Algar, de la même cité, a régné 36 000 ans. Les souverains suivants sont du même ordre, des dizaines de milliers d'années de règne, des chiffres qui n'appartiennent manifestement pas à la réalité historique telle que nous la connaissons. Puis, après le grand déluge que le texte mentionne comme une rupture cosmique, Certains rois se voient encore
attribuer des règnes de plusieurs siècles, voire de plus d'un millénaire. Ce n'est que dans les parties plus tardives de la liste que les durées se rapprochent globalement de ce qui paraît historiquement plausible, sans suivre pour autant une diminution régulière, et que les noms commencent à coïncider avec des personnages que d'autres sources archéologiques permettent d'identifier avec une vraisemblance historique croissante.
Qu'est-ce que ce document extraordinaire nous dit sur les Sumériens? Pour les Sumériens, la royauté n'était pas une invention humaine. C'était un don des dieux. La liste royale l'affirme explicitement dès ses premières lignes. La royauté est descendue du ciel, accordée aux hommes par les puissances divines comme un instrument de gouvernance terrestre. Le roi n'était pas simplement un chef militaire efficace ou un administrateur talentueux. Il était le représentant des dieux sur Terre, chargé de maintenir l'ordre cosmique, cet équilibre fragile entre le monde d'en haut et les réalités du monde humain. Cette conception du pouvoir explique les règnes fabuleux des premiers rois de la liste. Dans un temps
primordial où les dieux étaient proches des hommes, les souverains pouvaient vivre et régner des dizaines de milliers d'années. Le contraste entre ces règnes fabuleux et les durées globalement plus plausibles des parties tardives de la liste peut être interprété comme le symbole de l'éloignement des dieux et de l'entrée de l'humanité dans le temps historique ordinaire, plus court, plus fragile, plus humain. Au-delà de sa dimension mythologique, la liste royale nous donne un cadre pour comprendre l'organisation politique de la Mésopotamie durant ce que les archéologues appellent la période dynastique archaïque, qui s'étend approximativement de 2900 à 2300 ans avant notre ère.
Durant cette période, la plaine mésopotamienne n'est pas unifiée sous un seul pouvoir. Elle est fragmentée en une douzaine de cités-états indépendantes qui se font une concurrence acharnée pour la prééminence régionale. Kish, au nord, est souvent désignée comme la première ville à avoir reçu la royauté après le déluge.
Uruk revendique régulièrement sa propre suprématie. Ur, sur les rives du golfe Persique, est un centre commercial et religieux d'une importance capitale. Et les États voisins de Lagash et Douma se disputent avec une ardeur persistante le contrôle de terres agricoles frontalières, une querelle dont nous verrons toute l'ampleur dans le chapitre consacré aux guerres de cités. Au centre de ce paysage politique morcelé se trouve une cité d'un statut tout à fait particulier, Nippour. Nippour n'est pas la plus puissante militairement, et elle ne revendique pas la royauté pour elle-même.
Mais elle abrite le grand sanctuaire d'Enlil, le seigneur des vents et de la tempête, le dieu suprême du panthéon sumérien, dont la bénédiction est indispensable à quiconque aspire à être reconnu comme souverain légitime de toute la Mésopotamie. Le patronage d'Enlil et les travaux entrepris dans son sanctuaire de Nippour contribuent ainsi à renforcer la légitimité des souverains. Cette centralité religieuse fait de Nippour un prestigieux centre sacré dont le contrôle revêt une importance politique majeure. En s'assurant la maîtrise de la ville et en honorant son sanctuaire, les souverains renforcent leur légitimité royale. Ce système de cités-États rivales, avec ses équilibres fragiles, ses guerres récurrentes, Ses alliances changeantes et
ses compétitions permanentes pour la légitimité divine ressemblent par certains aspects à d'autres moments bien connus de l'histoire. La Grèce classique de ses cités en lutte, l'Italie de la Renaissance avec ses principautés rivales. Mais il précède la première d'environ deux millénaires et la seconde de près de quatre millénaires.
Il va engendrer, dans la tension et le conflit, certaines des créations les plus remarquables que l'humanité ait jamais produites. à commencer par une légende que nous allons raconter dans le prochain chapitre. L'histoire d'un roi qui a voulu vaincre la mort et dont le nom résonne encore, 4000 ans plus tard. Il y a près de 4000 ans, des récits sumériens consacrés à un roi d'Uruk ont commencé à être mis par écrit. Au fil des siècles, plusieurs traditions textuelles, des légendes sumériennes indépendantes aux premières versions acadiennes puis à leur rédaction ultérieure, ont façonné l'histoire d'un roi qui, après avoir perdu son meilleur ami, a traversé le monde connu en portant un deuil inconsolable pour trouver l'immortalité, et qui
est rentré les mains vides. Ce texte porte aujourd'hui le nom d'Épopée de Gilganesh. C'est l'une des plus anciennes épopées conservées de l'humanité, mais des textes littéraires sumériens, y compris des récits mythologiques, lui sont antérieurs. Et elle parle de quelque chose que vous ressentez encore aujourd'hui, que vous ayez ou non jamais entendu ce nom. la peur de mourir, et ce que cela signifie de vivre en sachant que nous sommes mortels. Gilgamesh n'est pas seulement une figure de légende, il a vraisemblablement existé. Des listes royales plus tardives et la tradition littéraire situent son règne à Uruk approximativement au 27e siècle avant notre ère, durant la période dynastique archaïque
dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. La tradition ancienne lui attribue la construction des grandes murailles de briques qui entouraient Uruk. l'archéologie confirme l'existence sur le site d'imposantes fortifications, avec un périmètre atteignant environ 9 km, sans permettre toutefois d'en attribuer la construction à Gilgamesh. Ce roi, dont la réalité historique demeure probable mais non définitivement établie selon les spécialistes, a laissé dans la mémoire des générations suivantes une empreinte assez imposante pour qu'elle le transforme en héros d'épopée, puis en figure quasi-divine. L'épopée de Gilgamesh, dans sa version standard la plus complète que nous connaissons, un texte en langue
acadienne dont la bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal à Ninive a conservé des fragments répartis sur onze tablettes, auxquelles fut secondairement jointe une douzième tablette issue d'un récit sumérien et que complète des fragments retrouvés en d'autres lieux, raconte une histoire qui commence comme un récit de conquête et de gloire, et se termine comme une méditation sur la condition humaine d'une profondeur que peu de textes dans toute l'histoire de la littérature mondiale ont égalé. Gilgamesh est roi d'Uruk, puissant et redouté, mais son orgueil écrase ses sujets. Les dieux décident de lui envoyer un égal pour le contenir. Enkidu, un homme sauvage venu des steppes, élevé parmi les animaux,
porteur d'une force et d'une liberté que la civilisation n'a pas encore domestiquée. Leur première rencontre est une lutte, et de cette lutte naît une amitié d'une intensité extraordinaire. Ensemble, ils accomplissent des exploits qui les conduisent jusqu'aux forêts de cèdres lointaines et jusqu'aux frontières du monde connu. Mais les dieux, offensés par leur démesure, décident que l'un des deux doit mourir.
Et c'est Enkidu qui succombe à une maladie longue et douloureuse, laissant Gilgamesh seul avec une douleur qu'il ne savait pas possible d'éprouver. C'est là que l'épopée change de nature. Gilgamesh ne pleure pas seulement son ami. Il comprend pour la première fois, viscéralement et sans recours, que lui aussi va mourir.
Et il refuse cette vérité. Il part en quête de l'immortalité, traversant des montagnes, des étendues d'eau et des zones de ténèbres absolues pour trouver Utanapishti, un homme à qui les dieux ont accordé, ainsi qu'à son épouse, la vie éternelle après le grand déluge. Ce récit du Déluge, dont l'épopée de Gilgamesh offre l'une des plus anciennes versions écrites conservées, présente des similitudes frappantes avec celui que l'on retrouve dans la Genèse biblique. Une convergence qui a constitué l'une des découvertes les plus stupéfiantes pour les philologues du XIXe siècle qui déchiffraient ces tablettes pour la première fois et dont les historiens continuent d'étudier les canaux de transmission. Utana Pishti
révèle à Gilgamesh l'existence d'une plante qui redonne jeunesse et vigueur, cachée au fond de la mer. Gilgamesh la trouve, la ramène et la perd, volée par un serpent après qu'il l'a laissée sur la rive pour se baigner. Il rentre à Uruk les mains vides. Et pourtant, les dernières lignes de l'épopée ne montrent pas un homme brisé. Elles ramènent le regard vers les murs d'Uruk, les rues de la cité, ses temples et ses greniers. On peut y lire l'idée que c'est là, dans ce qu'un homme bâtit et transmet, que réside la seule forme d'immortalité qui lui soit accessible.
Ce texte n'est pas anecdotique dans l'histoire des idées humaines. C'est l'une des plus anciennes réflexions littéraires développées qui nous soit parvenue sur la question de la mort et du sens de la vie humaine face à elle. Héritiers de récits sumériens plus anciens, les auteurs babyloniens de l'épopée ont approfondi cette interrogation sur la condition mortelle, et l'on peut lire dans leur œuvre une réponse à la fois modeste et sublime. Construit, transmet, laisse une trace, c'est assez. L'un des plus anciens conflits frontaliers documentés de l'histoire s'est prolongé pendant près d'un siècle et demi. Il opposait Oumma et Girsou, centre de l'état sumérien de l'Agache, distant de moins de 30 kilomètres l'un de l'autre. Et tout a commencé, selon
les inscriptions que les archéologues ont retrouvées, à cause d'un champ. Pas d'une question d'honneur dynastique, pas d'une ambition impériale, pas d'un conflit de civilisation. Un champ fertile, situé dans la plaine de Guédena, que les deux cités revendiquaient chacune comme sa propriété légitime. Ce détail en apparence trivial nous rappelle quelque chose d'essentiel sur la nature de l'histoire. Les grandes forces, les idéologies, les empires, les épopées, se construisent souvent sur des disputes qui, à leur origine, étaient terriblement concrètes et terriblement ordinaires. La plaine de Guédéna, littéralement« le flanc de la plaine» en sumérien, était une bande de terres agricoles particulièrement productive qui marquait la frontière entre les deux cités.
Des inscriptions monumentales retrouvées à Lagash, datant d'environ 2500 avant notre ère, décrivent avec une précision remarquable la longue histoire de ce différent. Comment le dieu Enlil avait, dans des temps anciens, tracé la frontière entre les deux territoires? Comment des générations de rois d'Umma avaient ignoré ou violé cette limite sacrée? comment des traités avaient été conclus puis trahis, comment la violence avait alterné avec des périodes de paix fragiles.
Cette documentation soutenue et détaillée d'un conflit récurrent fait de cet épisode l'un des premiers affrontements armés de l'histoire humaine dont nous possédons une narration suivie. C'est dans ce contexte que surgit l'une des figures les plus importantes de toute l'histoire sumérienne. Éanatoum, roi de la Gâche aux alentours de 2450 avant notre ère. Et Anathoum ne se contente pas de vaincre Oumma sur le champ de bataille. Il fait graver sur une grande stèle de calcaire le récit de sa victoire, accompagné d'une représentation qui a fait de ce monument l'un des documents les plus étudiés dans l'histoire de l'art militaire, la stèle des Vautours. On y voit, pour la première fois dans l'iconographie humaine connue, des soldats marchant
en formation organisée, des rangs de guerriers équipés de lances et protégés par des boucliers, avançant en unité structurée sur l'ennemi. C'est l'un des plus anciens témoignages connus d'une infanterie avançant en formation dense et organisée, preuve que les Sumériens maîtrisaient déjà des formes élaborées de coordination tactique des siècles avant la naissance d'Athènes. Mais l'agache nous alléguait bien plus que des monuments de guerre. Un siècle environ après Éanatoum, un roi du nom d'Uru-Iningina monte sur le trône et promulgue un ensemble de mesures que certains historiens considèrent avec les précautions d'usage liées à la traduction et à l'interprétation des sources, considère comme le premier programme de réforme sociale documenté de
l'histoire humaine. Ses textes décrivent des abus qu'il prétend corriger, des fonctionnaires qui prélevaient des taxes injustifiées, des puissants qui s'appropriaient les biens de personnes moins bien protégées, des pratiques que le roi déclare contraires au décret du dieu Ningirsu. Uru-Inim-Gina affirme rétablir les lois anciennes protégeant les plus faibles.
Une rhétorique qui va traverser des millénaires et se retrouver, sous des formes diverses, dans des textes bien plus récents de traditions très différentes. Mais cette activité législative à Lagash est brutalement interrompue. Lugal-Zagézi, roi d'Uma, profite de la situation pour lancer une offensive décisive. Il s'empare de Lagash et s'autoproclame ensuite maître de toute la Mésopotamie. étendant son autorité selon ses propres inscriptions de victoire depuis le Golfe Persique jusqu'à la Méditerranée. Des affirmations que les spécialistes examinent avec prudence, les textes royaux de cette époque ayant tendance à l'enthousiasme dans leur description des conquêtes. Mais l'édifice de l'Ugalsagésie est
d'une fragilité extrême. Les guerres incessantes entre cités-États ont pu constituer l'un des facteurs de cette vulnérabilité politique, aux côtés de transformations économiques et institutionnelles dont la nature exacte reste difficile à reconstituer. La Mésopotamie sumérienne, profondément fragmentée, est désormais vulnérable à une force nouvelle qui se lève plus au nord, celle d'Akkad, nouveau centre politique de la Mésopotamie centrale, au nord des cités sumériennes, issu de l'environnement culturel commun de la région et porté par un homme dont une légende tardive raconte qu'il fut, nouveau-né, déposé dans un panier puis abandonné sur le fleuve. Une légende mésopotamienne tardive raconte que Sargon,
issu d'origine modeste, fut recueilli dans son enfance par Aki, le puiseur d'eau, qui l'éleva et fit de lui un jardinier. Une autre tradition le présente comme l'échançon d'Urzababa, roi de Quiche. Et pourtant, il est devenu, vers 2330 avant notre ère, le fondateur de l'une des premières grandes puissances territoriales connues de l'histoire humaine. Son nom était Sargon. un nom acadien qui signifie approximativement« le roi est légitime», ce qui ne manque pas d'ironie pour quelqu'un dont les origines véritables demeuraient obscures même à ses contemporains. Son empire s'étendait, selon les sources qu'il nous a laissées et que les archéologues s'efforcent de recouper avec d'autres données, depuis le golfe Persique jusqu'au
rivage de la Méditerranée. Les historiens soulignent régulièrement les parallèles entre ce récit tardif de la naissance de Sargon et d'autres histoires de fondateurs d'origine modeste, providentiellement élevée, que l'on retrouve dans des traditions culturelles très diverses, dont, bien plus tard, le récit de Moïse dans la tradition biblique. Ces similitudes témoignent avant tout de la puissance durable d'un archétype narratif et illustrent comment s'est construite autour de Sargon une mythologie de légitimité compensant l'absence de lignage royal visible. Selon des traditions littéraires tardives, Sargonne aurait exercé de hautes fonctions à Kish, l'une des grandes cités du nord de la plaine de Basse-Mésopotamie,
avant de s'emparer du pouvoir dans cette ville. La suite est mieux attestée par les inscriptions royales. Ils lancent une campagne militaire systématique contre les cités sumériennes du sud. Lugal-Zagézi, que nous venons de quitter en train de se proclamer maître de Sumer, est vaincu et capturé. Les inscriptions de Sargonne le décrivent enchaînés. conduit jusqu'au grand sanctuaire d'Enlil à Nippour pour y subir une humiliation symbolique. Le roi qui revendiquait la bénédiction divine trémait en captif devant le dieu même dont il invoquait le soutien. En quelques années, Sargon soumet l'ensemble des cités sumériennes et fait d'Akkad la capitale de sa nouvelle puissance. Une ville qui existait peut-être déjà
avant son règne et dont le site précis n'a pas encore été formellement identifié par les archéologues malgré des décennies de recherches. La relation entre Acadiens et Sumériens est l'une des plus fascinantes de l'Antiquité proche-orientale. Non pas une relation de destruction et d'effacement, mais une relation d'absorption réciproque d'une profondeur remarquable. Les Acadiens étaient un peuple de langue sémitique, différente du Sumérien sur tous les plans linguistiques, mais habitant la même région depuis des générations et partageant les mêmes pratiques agricoles, les mêmes traditions religieuses et les mêmes réseaux commerciaux.
Sargon n'a pas détruit la culture sumérienne. Il l'a adoptée, intégrée, promue. Les textes administratifs de l'Empire acadien continuent d'utiliser l'écriture cunéiforme, et le sumérien reste une langue de prestige intellectuel et religieux au sein même de la nouvelle structure impériale. C'est dans ce contexte de synthèse culturelle que surgit l'une des figures les plus étonnantes de toute l'Antiquité proche-orientale, Enheduanna, fille de Sargon lui-même. Nommée grande prêtresse du dieu de la lune Nana à Ur, Enheduanna s'est vue traditionnellement attribuer des hymnes religieux d'une beauté et d'une sophistication stylistiques qui continuent d'être étudiées et admirées par les spécialistes de la littérature ancienne.
Ce qui la rend unique dans l'histoire de l'humanité est à la fois simple et vertigineux. Enheduanna est le plus ancien auteur connu auquel soit traditionnellement attribué un corpus d'œuvres conservées, même si cette attribution demeure discutée. Avant elle, tous les textes évoqués dans cet épisode, comptables, juridiques, littéraires, étaient anonymes.
Avec Enheduanna, pour la première fois, une voix humaine individuelle est associée à une œuvre et dit« C'est moi qui ai écrit ceci». L'Empire acadien, à son apogée sous Sargon, puis sous son petit-fils Naramsin, constitue une rupture politique majeure dans l'histoire mésopotamienne. Il interrompt l'ancien système des cités indépendantes, même si, après sa chute, le pouvoir sumérien connaîtra un renouveau tranquille. L'Empire s'effondre vers 2150 avant notre ère, au terme d'un processus que les chercheurs associent à une combinaison de crises internes, de révoltes régionales et de pressions extérieures, notamment venues des montagnes du Zagros, sans que le rôle exact de chacun de ces facteurs puisse être établi avec certitude.
Un épisode de sécheresse prolongée désorganisant l'agriculture a également été envisagé. Une hypothèse que des chercheurs examinent avec prudence, les preuves climatologiques pour cette période restant sujettes à débat. Le monde sumérien se retrouve de nouveau fragmenté. Mais il n'est pas encore silencieux. Quelques décennies après l'effondrement de l'Empire acadien, à un moment où la Mésopotamie est à nouveau morcelée entre des cités rivales et des pouvoirs locaux fragiles, une dernière lumière sumérienne s'allume. Elle sera la plus brillante, la plus organisée, la plus méthodique de toutes celles que cette civilisation a produite.
Et elle ne durera qu'un peu plus d'un siècle. Vers 2112 avant notre ère, un roi du nom d'Ur-Namu s'empare du pouvoir à Ur et entreprend de reconstituer une domination unifiée sur la Mésopotamie du Sud. Ce qu'il bâtit représente à bien des égards le sommet administratif et culturel de toute la civilisation sumérienne, la dernière grande floraison de cette tradition multiséculaire. Ur-Namu est un bâtisseur au sens le plus littéral.
C'est sous son règne qu'est érigée la grande zigourate d'Ur, dont la partie inférieure, conservée et partiellement restaurée, se dresse encore aujourd'hui dans le désert du sud de l'Irak, tandis que la forme de ses terrasses supérieures, aujourd'hui disparues, ne peut être restituée que de manière hypothétique. L'ensemble atteignait à l'origine une hauteur estimée à une trentaine de mètres, un monument qui témoigne de la capacité d'un État à mobiliser des milliers de travailleurs au service d'un projet de longue haleine.
Mais Urnamu n'est pas seulement un bâtisseur de monuments. C'est à son règne, ou peut-être à celui de son fils Chulgi, qu'est généralement attribué le plus ancien recueil de lois qui nous soit parvenu. précédant de trois siècles le célèbre code d'Amourabi babylonien, auquel on attribue souvent par erreur cette primauté historique.
Ce texte, conventionnellement appelé« Code d'Urnamu» et conservé seulement de façon fragmentaire sur plusieurs tablettes, fixe des pénalités précises pour des délits allant des atteintes corporelles aux conflits de propriété, en passant par les questions d'irrigation et de pratiques commerciales. Ce qui frappe à la lecture de ces textes, c'est le recours fréquent pour diverses atteintes corporelles à des compensations mesurées en argent plutôt qu'à des mutilations équivalentes, sans que l'on puisse pour autant réduire l'ensemble du recueil à ce seul principe, puisqu'il prévoit aussi la peine de mort et l'ordalie, et que son rôle exact dans la pratique judiciaire demeure incertain.
Son fil et successeur, Shulgi, règne pendant environ 50 ans et porte le projet de son père à un niveau d'organisation qui laisse les historiens de l'administration ancienne dans un état proche de la stupéfaction. Chulgi standardise les poids et mesures à l'échelle de tout l'Empire, impose un calendrier administratif unifié et semble avoir promu un programme royal de création d'écoles de scribes, d'estimés à former les fonctionnaires capables de faire tourner la machine bureaucratique ainsi que de systématisation écrite d'un corpus littéraire sumérien, mythes, hymnes, textes de sagesse, que les générations suivantes copieront et étudieront pendant encore des siècles.
Cette politique nous est toutefois connue principalement par des textes idéologiques célébrant le roi, et les sources scolaires conservées pour cette période restent trop rares pour en mesurer précisément l'ampleur. Shulgi va jusqu'à se faire diviniser de son vivant, renouant ainsi avec un précédent royal établi deux siècles plus tôt par Naramsin d'Akkad, et se plaçant lui-même parmi les dieux dont il prétendait tenir son autorité. La cité de Puzrich-Dagan, fondée comme centre de redistribution des troupeaux collectés en impôts à travers tout l'Empire, nous a livré des dizaines de milliers de tablettes comptables. Un chiffre qui n'est pas une image rhétorique. Ces documents d'une précision bureaucratique presque déconcertante enregistrent,
jour après jour, les arrivées et les départs de bovins, d'ovins et de chèvres, les noms des bergers qui les conduisaient, les temples ou les ateliers qui en étaient les destinataires. C'est un État qui ne laisse rien au hasard, qui mesure et contrôle tout ce qu'il peut mesurer et contrôler. Un modèle de gouvernance que des civilisations bien plus récentes auraient reconnu sans peine. Mais cet empire hyper centralisé entre peu à peu dans une crise dont les causes sont multiples.
Le coût de sa vaste administration a pu peser sur sa capacité à maintenir son autorité, tandis que la perte de certaines provinces Les difficultés économiques et la pression militaire fragilisent simultanément ces frontières. À l'ouest, diverses populations amorites, des groupes de langue sémitique occidentale comprenant aussi bien des migrants et des pasteurs que des guerriers et des communautés sédentaires, dont certaines étaient depuis longtemps intégrées aux sociétés mésopotamiennes, occupent une place croissante dans les marges de l'Empire et au-delà.
À l'est, le royaume d'Elam. vieil adversaire de la Mésopotamie installé sur le plateau iranien, attend son heure. Les derniers rois de cette dynastie construisent même une longue muraille défensive pour tenter de contenir les déplacements de groupes amorites, une décision qui témoigne de la pression qu'ils percevaient sur leurs frontières et de l'ampleur des moyens mobilisés pour y répondre.
L'heure du grand effondrement approche, et les Sumériens, pour la dernière fois, vont prendre la plume pour en parler. Dans les décennies qui suivent la chute dure, vers 2004 avant notre ère, probablement alors que la ville se relève sous la dynastie d'Isa, un scribe anonyme prend une tablette d'argile fraîche et transforme la catastrophe en littérature. Il ne rédige pas un rapport militaire. Il ne consigne pas un inventaire de butins ou une liste de destruction. Il écrit un poème.
Un poème pour une ville morte. Dans ce texte que nous pouvons encore lire aujourd'hui, Il décrit les rues vides où plus aucun son de vie ne résonne, les temples profanés dont les dieux ont quitté les hôtels, le dieu de la lune, Nana, qui abandonne sa propre cité en pleurant, et son épouse, la déesse Ningal, qui porte la lamentation de la ville. Ce poème a été composé au début du deuxième millénaire avant notre ère, et il a encore la force de briser quelque chose en vous, si vous l'écoutez vraiment. la chute de la ville est l'aboutissement d'une pression conjuguée qui s'est exercée pendant des décennies. Au cours des 24 années du règne d'Ibissin, les provinces et leurs revenus échappent progressivement au pouvoir central, tandis que les tribus
amorites accentuent leur pression dans les régions du nord et de l'ouest et que la structure administrative bâtie par Chulgi se désagrège peu à peu. Puis, en 2004 avant notre ère, les armées élamites venues de l'est franchissent les murailles dures et porte le coup final à un État déjà exsangue. La troisième dynastie dure, ce dernier grand empire sumérien, cet État bureaucratique d'une précision remarquable, cesse d'exister. Sa disparition ouvre une nouvelle période de rivalité entre les royaumes de Mésopotamie du Sud, dominés successivement par Issine et Larsa, avant que Babylone n'impose sa suprématie. Ce que le scribe anonyme de la Lamentation a mis en mots va bien au-delà d'un événement militaire. Dans la cosmologie sumérienne, ce n'est pas le
conquérant étranger qui détruit la cité en premier lieu. C'est le dieu tutélaire qui l'abandonne, laissant la porte ouverte aux forces destructrices. La catastrophe est donc d'abord une rupture cosmique, et le poème la traite comme telle, avec une solennité et une profondeur de deuil qui l'ont rendue incontournable pour les spécialistes de la littérature ancienne. Sa structure, son langage...
Sa façon d'adresser à une divinité la plainte d'un peuple dépossédé de sa ville et de ses repères sacrés présente des ressemblances troublantes avec les grandes lamentations de la tradition hébraïque, le livre de Jérémie, les lamentations sur la destruction de Jérusalem. Ces parallèles peuvent témoigner d'influences indirectes transmises au fil des siècles de contacts et d'échanges, ou d'une tradition littéraire commune au Proche-Orient ancien, sans qu'une filiation directe puisse être établie avec certitude. Dans les siècles qui suivent, ce sont des dynasties d'origine amorite qui dominent la Mésopotamie, dont la plus célèbre est celle de Babylone, avec son roi Amourabi, dont le code de loi gravé sur une stèle de basalte
noire s'inscrit dans le prolongement de traditions juridiques suméro-acadiennes développées au cours des siècles précédents. Le relais est pris, mais ce relais ne marque pas une rupture, il marque une transmission. Car voici ce que les Sumériens ont légué à l'humanité. et cette liste suffit à justifier qu'on leur consacre un épisode entier. Ils ont inventé l'écriture cunéiforme, qui a permis à des dizaines de civilisations de l'Antiquité proche-orientale de conserver leur mémoire, leurs lois et leurs récits. Ils ont produit certaines des premières œuvres littéraires narratives connues de l'humanité, parmi lesquelles plusieurs poèmes consacrés à Gilgamesh. Ces récits sumériens ont nourri, des siècles plus tard, la grande épopée de Gilgamesh, œuvre
babylonienne composée en akkadien qui continue d'être lue et traduite dans le monde entier. Ils ont produit certains des plus anciens recueils écrits de normes juridiques et de cas judiciaires qui nous soient parvenus. Ils ont dévoilé les premières formes connues de mathématiques en base 60. Par une longue chaîne de transmission, passant notamment par l'astronomie babylonienne, la tradition grecque, puis les savants du Moyen Âge, ce principe de division sexagésimale a laissé une trace jusque dans nos unités de temps modernes. 60 secondes dans une minute, 60 minutes dans une heure. Ils ont posé certaines des bases sur lesquelles s'est développée, bien plus tard, la tradition astronomique mésopotamienne et babylonienne.
C'est au cours des IIe et Ier millénaires avant notre ère que celle-ci a systématisé l'observation du ciel et élaboré des méthodes permettant de prédire certains phénomènes célestes avec une précision que les savants modernes ont retrouvée avec surprise en déchiffrant ces tablettes. Et puis, il y a cette chose singulière.
qui dit peut-être mieux que tout ce que fut l'importance des Sumériens pour les civilisations qui leur ont succédé. Après la disparition politique des cités sumériennes, leur langue a continué d'être utilisée comme langue liturgique et littéraire en Mésopotamie pendant encore près de 2000 ans. De la même façon que le latin a survécu comme langue de l'Église en Europe longtemps après la chute de Rome, le sumérien a survécu comme langue sacrée bien après que plus personne ne l'utilisait dans la vie quotidienne. Copiés, étudiés et vénérés par des générations de scribes babyloniens et assyriens qui y voyaient la langue des origines, celle dans laquelle les premiers humains avaient appris à nommer le monde. De l'argile à l'éternité, c'est
peut-être la formule la plus juste pour résumer ce qu'ils ont accompli. Ils ont pris la matière la plus humble, la plus commune qui soit, la boue des rives de leur fleuve, et ils l'ont transformée en mémoire impérissable. Si ce voyage au cœur de la première civilisation de l'humanité vous a donné envie de continuer à explorer les grandes pages de l'histoire, c'est exactement ce que nous faisons ici, à chaque épisode dans Histoire des civilisations. Abonnez-vous là où vous écoutez vos podcasts pour ne manquer aucune des histoires qui viennent.