
Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 19
Carthage : de la fondation phénicienne à la destruction par Rome
Sonntag, 18. Oktober 2026 · 51 min
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Shownotes
Comment Carthage, simple colonie phénicienne fondée sur les côtes de l’Afrique du Nord, est-elle devenue la plus grande rivale de Rome ? De la légende de la reine Didon et de la ruse de la peau de bœuf à l’essor d’un puissant empire maritime, découvrez l’histoire de Carthage, une civilisation punique qui domina le commerce en Méditerranée occidentale.
Cet épisode explore la religion carthaginoise, le mystérieux tophet de Salammbô, la constitution admirée par Aristote, les conflits en Sicile et les trois guerres puniques. Suivez Hamilcar Barca, le serment d’Hannibal, la traversée des Alpes avec les éléphants, les victoires de la Trébie, du lac Trasimène et de Cannes, puis le duel décisif entre Hannibal et Scipion à la bataille de Zama.
Pourquoi Hannibal n’a-t-il pas marché sur Rome après Cannes ? Les Carthaginois pratiquaient-ils réellement des sacrifices humains ? Comment Rome a-t-elle réussi à vaincre une puissance navale aussi redoutable ? De la fondation phénicienne à la destruction de Carthage en 146 avant notre ère, plongez dans le destin tragique d’une métropole antique dont l’héritage continue de fasciner historiens et archéologues.
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En 146 avant notre ère, une ville brûle pendant 17 jours. Pas un quartier, pas un faubourg, une ville entière, avec ses temples, ses archives, son double port, ses marchés et 700 ans d'histoire accumulée. Quand les flammes s'éteignent enfin, Carthage a cessé d'exister comme cité indépendante, mais la langue et la culture puniques lui survivront pendant des siècles. De sa tradition écrite, presque rien ne nous est parvenu. même si certaines bibliothèques ont été remises à des souverains africains et si le traité agronomique de Magon a été traduit en latin sur ordre du Sénat romain. Cette ville, c'est Carthage.
Et pour comprendre pourquoi sa destruction a troublé même certains des Romains qui l'avaient ordonné, il faut revenir au commencement, à une princesse phénicienne en fuite, à la peau d'un bœuf et à une colline vide sur la côte africaine. Imaginez que tout commence par un crime familial. Un roi qui assassine le mari de sa propre sœur pour consolider son pouvoir. Une femme contrainte de fuir dans la nuit avec une poignée de fidèles et une partie du trésor d'un temple. Une traversée de la Méditerranée vers une côte inconnue.
Et imaginez que de cette fuite naisse, sur une colline africaine, une cité destinée à tenir en échec l'empire le plus puissant du monde occidental pendant un siècle entier. C'est l'histoire de Carthage. Et elle commence non pas par la conquête, mais par une ruse qui tient dans la peau d'un seul bœuf. Nous sommes aux alentours de 814 ou 813 avant notre ère, selon la tradition antique, même si les historiens modernes divergent sur cette date précise. Le cœur du monde phénicien bat sur la côte du Liban actuel, dans la cité-île de Tyre, une métropole commerçante d'une richesse prodigieuse dont les navires sillonnent la Méditerranée d'un bout à l'autre.
C'est là que naît Elissa, fille du roi de Tyr et épouse d'un grand prêtre du dieu Melkart, une femme de sang royal dont la vie bascule à la mort de son père. Son frère Pygmalion s'empare du trône et fait assassiner le mari d'Elissa pour consolider sa position. Elle se retrouve veuve, dépouillée, et comprend très vite que sa propre survie ne tient plus qu'à un fil. Ce qui se passe ensuite, nous le connaissons essentiellement à travers les récits de Virgile, de Justin, et de quelques autres auteurs antiques, des textes écrits plusieurs siècles après les événements qui mêlent inextricablement histoire et légende. Mais même en faisant la part des embellissements, le portrait d'Elissa qui en ressort est celui
d'une femme d'une intelligence redoutable. Elle feint d'accepter les décisions de Pygmalion, gagne sa confiance et organise en secret sa fuite avec un groupe de nobles tyriens qui partagent ses craintes. Elle emporte avec elle une partie du trésor du temple de Melkart. Puis, une fois en mer, fait jeter par les serviteurs de Pygmalion qui l'accompagnent des sacs remplis de sable, feignant de sacrifier les richesses à l'ombre de son arie, tandis que le véritable trésor demeure caché à bord. Une tromperie fondatrice, la première d'une longue série. La petite flotte d'Elissa longe les côtes, fait escale à Chypre, recrute des compagnons supplémentaires, puis met le cap vers l'ouest. Elle aborde finalement les côtes de l'Afrique du Nord, non loin de
ce qui est aujourd'hui la ville de Tunis, et négocie avec les chefs berbères locaux un droit d'établissement sur leurs terres. Sa demande semble dérisoire. Elle veut seulement une parcelle dont la surface ne dépassera pas celle que peut couvrir une peau de bœuf. Les chefs acceptent, amusés par cette modestie calculée.
Et c'est alors qu'Elissa révèle l'étendue de son génie. Elle découpe la peau en lanières si fines et si continues qu'elles encerclent une colline entière. Cette colline, que les Carthaginois appelleront la« birsa», voit son nom associé dans la légende au mot grec« birsa», qui signifie« peau», même si son étymologie réelle, probablement punique, reste discutée. Elle domine une baie naturellement abritée. C'est sur elle que naîtra Carthage, dont le nom en phénicien,« carte ad asht», signifie simplement« la ville nouvelle».
Ce récit de la peau de bœuf, aussi pittoresque soit-il, cristallise quelque chose d'essentiel sur l'identité cartaginoise que la suite de notre histoire va confirmer à maintes reprises. La ruse vaut plus que la force brute. L'intelligence du contrat l'emporte sur la violence de la conquête. Les phéniciens, dont Carthage est l'héritière directe, ne sont pas d'abord des guerriers. Ils sont des navigateurs, des marchands, des bâtisseurs de réseaux, dont le génie consiste à tisser des relations là où d'autres construisent des forteresses. Leur compréhension des routes maritimes comme vecteurs de puissance est une révolution conceptuelle que leurs contemporains ne mesurent pas encore pleinement. Elissa, que les Romains appelleront Didon
dans leur propre version de la légende et dont Virgile fera le personnage central des premiers livres de l'Enneïde, disparaît de l'histoire après la fondation de la cité. Les récits antiques lui attribuent une mort volontaire plutôt que de se soumettre à un roi berbère qui veut l'épouser. Mais les historiens modernes soulignent qu'il est impossible de distinguer le fait historique de la construction mythologique dans ce récit. Ce qui importe, c'est l'héritage qu'elle laisse. Une cité bâtie sur l'intelligence, sur la mer et sur la conviction que la négociation peut accomplir ce que la guerre seule ne peut pas. Cette conviction-là va modeler l'histoire de Carthage pendant sept siècles et expliquer,
en partie, pourquoi elle a presque mis Rome à genoux. Un récit transmis par le périple d'Anon, dont la datation et la base historique restent débattues, mérite d'être évoqué quand on parle de l'Antiquité. À une date incertaine, traditionnellement située vers le Vème siècle avant notre ère, un navigateur cartaginois nommé Anon aurait longé les côtes africaines vers le sud, dépassé les zones sahariennes et peut-être atteint, selon l'une des hypothèses avancées, une région qui correspond à peu près au golfe de Guinée, à la hauteur de l'Afrique de l'Ouest actuelle.
Le texte, qui pourrait avoir fait l'objet d'une réélaboration littéraire jusque dans son prolongement méridional, décrit des volcans en éruption dans la nuit, des eaux inconnues et des créatures couvertes de poils que ces interprètes désignent en grec par le terme« goriaï», ce qui constitue le premier emploi documenté de ce terme dans toute la littérature que nous connaissons, même si l'identification exacte de ces créatures reste incertaine aux yeux des chercheurs modernes. Si l'on retient la reconstruction la plus méridionale de cet itinéraire, l'Europe ne reviendra sur ses côtes, selon les sources disponibles, qu'au XVe siècle de notre ère, avec les navigateurs portugais. Dans cette hypothèse, près de 2000
ans séparent ces deux explorations. Cela donne la mesure de ce que pouvait être Carthage à l'apogée de sa puissance maritime. Pour comprendre cette puissance, il faut remonter aux origines phéniciennes de la cité. Les habitants de Tyre, Sidon et Byblos avaient compris, plusieurs siècles avant la fondation de Carthage, que la mer n'est pas un obstacle, mais un réseau d'opportunités.
Leur navire, à voile carré et à coque arrondie, conçu pour la capacité de charge, reliait l'Égypte à la péninsule ibérique, Chypre à la Sardaigne, le delta du Nil aux bouches de l'Ebre. Carthage hérite de ces techniques et les perfectionne avec constance. développant à la fois une flotte marchande d'une capacité impressionnante et une flotte de guerre dont la mission est autant de protéger les routes commerciales que d'en barrer l'accès à la concurrence. Au VIe et au Ve siècle avant notre ère, Carthage n'est plus seulement une cité prospère.
Elle est le nœud organisateur d'un réseau de comptoirs et de colonies qui s'étirent sur l'ensemble de la Méditerranée occidentale. Au-delà des colonnes d'Hercule, le détroit que nous appelons aujourd'hui Gibraltar, Gadès, l'actuel Cadix, est intégré à sa sphère commerciale et lui ouvre l'accès à l'Atlantique et aux immenses ressources minières de la péninsule ibérique. Argent, cuivre, étain. Sur la côte africaine, Utique, Adrumet et Leptis Magna sont autant de relais qui lui permettent de capter les richesses de l'arrière-pays. En Sardaigne et en Sicile occidentale, ces garnisons et ces marchands coexistent, non sans tensions régulières, avec les populations locales et les colons grecs.
Ce réseau n'est pas simplement une infrastructure commerciale. C'est une architecture de pouvoir soigneusement construite et défendue. Carthage impose à ses alliés et à ses colonies des traités qui lui réservent les positions les plus avantageuses. Les métaux d'Espagne, la pourpre issue d'un artisanat phénicien spécialisé et particulièrement lucratif, l'ivoire et l'or qui remontent de l'intérieur du continent africain, les céréales des plaines libyennes. Les sources antiques rapportent que les marchands cartaginois pratiquaient avec certaines populations atlantiques ce que l'on appelle un commerce silencieux. Ils déposaient leurs marchandises sur la plage, s'éloignaient et attendaient que les autochtones placent en échange ce
qu'ils offraient. Un commerce sans contact direct ni langue commune, d'une régularité et d'une durée qui attestent son efficacité remarquable. La cité elle-même est organisée autour de son port, qui est une merveille d'ingénierie antique. Les sources textuelles et les fouilles archéologiques du XXe siècle ont révélé deux bassins distincts, l'un commercial, ouvert sur la mer, l'autre militaire, circulaire, capable d'abriter plus de 200 navires de guerre simultanément, selon les estimations antiques, avec des ateliers de construction et de réparation intégrés dans son enceinte. Ce port militaire circulaire, que les Romains appelleront le coton, est à la fois un chef-d'œuvre d'architecture navale et un symbole de la philosophie stratégique cartaginoise.
Une puissance qui pense en termes de maîtrise des mers et organise sa grandeur autour du contrôle des routes plutôt que des conquêtes territoriales. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les récits de voyages d'exploration. Selon le périple qui porte son nom, Anon serait descendu vers le sud le long des côtes africaines avec 60 navires et des milliers de colons destinés à fonder de nouveaux comptoirs, même si l'historicité et l'ampleur de cette expédition restent discutées. Himilcon, présenté comme son contemporain, pousse vers le nord, le long de la côte atlantique, atteint vraisemblablement la Bretagne armoricaine et peut-être les côtes de l'actuelle Grande-Bretagne, bien que la portée exacte
de ce voyage reste débattue par les historiens. Ensemble, Ils incarnent un projet de connaissance systématique du monde au service du commerce. Et cette connaissance-là, Carthage la protège avec une vigilance farouche, allant, selon les sources antiques, jusqu'à dérouter ses propres navires pour qu'aucun concurrent ne découvre ses routes secrètes vers l'Atlantique. La maîtrise de l'information géographique est une arme commerciale aussi redoutable que la flotte de guerre qui la défend.
En décembre 1921, Des vestiges découverts dans le quartier de Salambo, sur le site de l'ancienne Carthage, révèlent un sanctuaire qui va déclencher une controverse historique et scientifique encore vive aujourd'hui. Les fouilles systématiques, commencées en janvier 1922, mettent au jour des milliers d'urnes funéraires, soigneusement enfouies sous des stèles de pierres votives, contenant des ossements calcinés. Le site est alors désigné comme« le Tofé», Un terme archéologique moderne emprunté au nom d'un lieu mentionné dans la Bible près de Jérusalem, et non une appellation punique attestée. Et pendant des décennies, la question a semblé résolue dans l'esprit du grand public comme dans celui de nombreux spécialistes. Les Carthaginois pratiquaient le
sacrifice humain en l'honneur de leur Dieu. Mais depuis les années 90, et plus encore depuis les années 2000, des études ostéologiques et archéologiques approfondies ont profondément compliqué ce tableau. au point que la question reste l'une des plus âprement débattues de toute l'histoire antique. La religion de Carthage est héritée du panthéon phénicien, mais elle s'en distingue progressivement, développant ses propres divinités, ses propres rituels et ses propres codes symboliques au fil des siècles. Au sommet du panthéon carthaginois trônent deux figures majeures, Baal Amon, divinité masculine associée à la fécondité, au cycle naturel et à l'autorité suprême, dont le nom est généralement traduit par« seigneur du brasier» ou«
maître de la chaleur», bien que les étymologies proposées restent discutées entre spécialistes. Et Tamit, déesse que les sources désignent tantôt comme son épouse, tantôt comme une puissance autonome, dont le symbole, un triangle surmonté d'un cercle et d'une barre transversale, est omniprésent sur les stèles retrouvées au Tofé comme sur les autres sites cartaginois fouillés depuis le XIXe siècle. La question du sacrifice humain est l'une des plus chargées de toute l'histoire antique. Les sources grecques et romaines, Diodore de Sicile, Clitarch, Plutarch, décrivent des cérémonies au cours desquelles les Carthaginois auraient offert des vies humaines à leurs dieux dans des moments de crise grave, défaites militaires imminentes, épidémies, catastrophes naturelles. Ces textes
rapportent des sacrifices accomplis par le feu. Diodore décrit notamment une statue de bronze aux bras inclinés au-dessous desquels se trouvait une fosse enflammée. Mais ces témoignages posent un problème historiographique fondamental. Ils proviennent de témoins extérieurs, grecs ou romains, dont certains écrivent bien après les événements relatés, et doivent donc être soumis à un examen critique. La possible hostilité de la tradition transmise à l'égard de Carthage, comme les procédés de diabolisation de l'ennemi bien documentés dans la rhétorique antique, invite à la prudence, sans suffire à démontrer une intention de propagande chez chacun de ses auteurs. Les analyses ostéologiques menées depuis les années 2000 sur les ossements du toffet
ont abouti à des résultats divergents selon les équipes de recherche, ce qui illustre bien la complexité de la question. Certains chercheurs soutiennent que la convergence des données textuelles et archéologiques est suffisante pour envisager sérieusement l'existence d'un sacrifice rituel, tout en précisant que des pratiques analogues sont attestés dans d'autres cultures méditerranéennes archaïques. D'autres avancent l'hypothèse que le toffet était avant tout un espace funéraire particulier, réservé à ceux qui mouraient prématurément, avec un rite d'incinération et d'offrandes votives qui n'impliquaient pas nécessairement de mise à mort rituelle. La question ne peut être pleinement tranchée avec les sources dont nous
disposons aujourd'hui, et c'est cette incertitude elle-même qui est historiquement honnête. Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c'est la place centrale de la religion dans l'organisation de la vie publique cartaginoise. Les prêtres et les prêtresses jouissent d'un prestige considérable dans la hiérarchie sociale de la cité, et les grandes familles aristocratiques monopolisent souvent les fonctions sacerdotales les plus importantes, au point que religion et pouvoir politique se confondent régulièrement dans les périodes de crise. Avant toute expédition militaire d'importance, Des sacrifices et des consultations sont organisées pour s'assurer de la faveur divine. Après une défaite, les généraux doivent rendre
des comptes non seulement devant le tribunal politique de la cité, mais aussi devant une opinion publique qui interprète parfois l'échec militaire comme le signe de la défaveur divine. Une pression supplémentaire sur des hommes déjà soumis à un contrôle institutionnel très sévère. Les stèles votives du Teufet et des autres sanctuaires, couvertes d'inscriptions en langue punique progressivement rendues accessibles grâce au déchiffrement de l'écriture phénicienne, donnent une image vivante de la piété ordinaire. Les cips gréco-phéniciens de Melkart, découverts à Malte, fournirent à Jean-Jacques Barthélémy, en 1758, la principale clé de ce premier déchiffrement, ensuite précisé à l'aide d'autres textes bilingues,
notamment en Sardaigne et en Afrique du Nord. Ces inscriptions mentionnent le nom des dédicants et consignent des formules d'accomplissement d'un vœu et de gratitude envers Baal, Hamon et Tanit. Cette religion irrigue l'ensemble de la vie sociale cartaginoise, des grandes familles aux simples artisans du port, et constitue le ciment invisible d'une communauté dont la cohésion sera bientôt mise à l'épreuve des guerres les plus dures que l'Antiquité méditerranéenne ait connues. Voici un fait qui surprend presque tout le monde au premier abord. Au IVe siècle avant notre ère, Aristote, le philosophe qui a posé les fondements de la logique occidentale, qui a été le précepteur d'Alexandre le Grand et dont
l'influence sur la pensée européenne est encore palpable 25 siècles plus tard, consacre une analyse approfondie à la constitution de Carthage dans son traité La Politique et la classe parmi les meilleures qu'il connaisse, aux côtés de celles de Sparte et de Crète. Pour les cités grecques de Sicile, Carthage est alors un adversaire géopolitique majeur, une puissance orientale qui convoite l'île et menace l'équilibre de la Méditerranée occidentale. Et pourtant, cette puissance rivale suscite chez le plus rigoureux des philosophes de son temps une admiration politique réelle et documentée. Ce paradoxe, à lui seul, oblige à regarder la civilisation punique avec des yeux différents. La structure politique de Carthage constitue une
variante singulière de constitutions mixtes, qui présente néanmoins des parallèles antiques, notamment à Sparte et en Crète. Ce n'est pas une monarchie au sens institutionnel durant la période classique. Carthage ne connaît alors plus de roi, même si l'existence d'une phase monarchique ancienne et l'interprétation des« rois» mentionnés par Aristote restent débattues.
Ce n'est pas davantage une démocratie au sens athénien du terme, où l'assemblée du peuple dispose d'un pouvoir de décision direct et régulièrement exercé. Carthage est une oligarchie sophistiquée, gouvernée par un équilibre entre plusieurs institutions dont l'interaction produit une stabilité remarquable, que les siècles de conflits extérieurs mettront certes à l'épreuve, mais qui résiste beaucoup plus longtemps qu'on ne l'attendrait d'une simple structure de pouvoir concentré. À la tête de l'État se trouvent deux magistrats élus annuellement, que les textes latins désignent sous le nom de« suffaite». Il s'agit d'un mot d'origine sémitique, apparenté au terme hébreu« chauffette», qui signifie« juge»
ou« chef» dans les textes bibliques. Ces deux suffettes exercent conjointement le pouvoir exécutif, se contrôlent mutuellement et sont élues chaque année pour prévenir toute concentration durable du pouvoir dans une seule main. La ressemblance avec les deux consuls de la République romaine est frappante. et les auteurs antiques l'ont souvent noté sans parvenir à trancher la question d'une éventuelle influence réciproque. À une époque tardive, le commandement militaire paraît avoir été généralement distinct de la suffeture. Mais cette séparation, sa chronologie et la possibilité qu'un suffète ait également commandé une armée restent débattues. Cette distinction pouvait contribuer à empêcher qu'un général victorieux prenne le contrôle de l'État. une préoccupation
que l'histoire montrera être loin d'être purement théorique. Le véritable centre de gravité du pouvoir cartaginois est le Conseil des Anciens, que les auteurs latins comparent volontiers au Sénat romain. Composé des représentations des grandes familles marchandes et aristocratiques, ce Conseil délibère sur les questions de politique étrangère, sur la guerre et la paix, ainsi que sur les traités commerciaux. Ses membres siègent à vie, ce qui lui confère une continuité institutionnelle et une mémoire collective que les magistrats annuels ne peuvent pas posséder. Les historiens modernes soulignent souvent que cette domination des grandes familles commerçantes imprime à la politique extérieure de Carthage une coloration conservatrice et pragmatique. On préfère la
négociation à la guerre ouverte, le traité commercial à la conquête coûteuse, quand la situation le permet. Un troisième pouvoir joue un rôle important dans cet équilibre. Le tribunal des 104, qu'Aristote rapproche des efforts de Sparte. Cette institution judiciaire, composée de 104 membres choisis parmi les notables de la cité, a pour mission de juger les généraux au retour de leur campagne. Un commandant qui a subi une défaite, qui a outrepassé ses instructions ou qui n'a pas su transformer une victoire en résultat politique concret peut être traduit devant ce tribunal et condamné à des peines sévères. Ce mécanisme de contrôle civil de l'armée est à la fois une garantie institutionnelle contre l'ambition militaire débridée est une source de
pression permanente sur les généraux. Ils savent que la défaite peut leur coûter bien plus que leur réputation, ce qui les conduit parfois à des prises de risques que la seule logique militaire ne justifierait pas. Derrière ces institutions formelles, il existe enfin une assemblée populaire représentant les citoyens cartaginois, dont le rôle dans les sources disponibles reste limité mais réel.
Elle peut être convoquée en cas de désaccord irréductible entre les suffêtes et le Conseil des Anciens, et son vote peut alors trancher. Son influence évolue cependant. Selon Polybe, au début de la Deuxième Guerre punique, le peuple exerce déjà un rôle prépondérant dans les délibérations publiques. Le poids des grandes familles et de la richesse ne doit donc pas masquer la place croissante de la participation populaire dans les institutions cartaginoises. Le même jour, selon une tradition rapportée par Diodore de Sicile, une coïncidence que les historiens modernes examinent avec prudence, C'est le même jour de l'an 480 avant notre ère que se déroulent deux batailles décisives aux deux extrémités du monde grec. À l'est, au Thermopyle, les soldats
de Léonidas retardent au prix de leur vie l'avancée perse de Xerxes, entrant dans la légende impérissable du sacrifice héroïque. Et à l'ouest, à Imer, en Sicile, le tyran de Syracuse, Gélon, écrase une armée cartaginoise dans une défaite qui arrête pour environ 70 ans les grandes offensives cartaginoises, sans pour autant éliminer les possessions puniques de Sicile occidentale. Hérodote rapporte toutefois une autre version, qui fait coïncider la bataille d'Himer avec la victoire grecque de Salamine. Les auteurs antiques ont été frappés par ces rapprochements et y ont volontiers vu un signe des dieux. Pour Carthage, en revanche, la défaite d'Himer n'est qu'un premier acte dans une guerre qui va durer
près de trois siècles. La Sicile occupe, dans la géographie de l'Antiquité méditerranéenne, une position stratégique sans équivalent. Plantée au centre de la mer, elle contrôle le passage entre ses deux bassins, et ses terres agricoles fertiles peuvent ravitailler des armées entières. Pour Carthage, la Sicile occidentale est une sphère d'influence naturelle et ancienne. Ses comptoirs y sont établis depuis des générations, ses populations alliées y pétribuent, ses marchands y font escale depuis l'époque de la fondation. Pour les cités grecques de Sicile, Syracuse, Agrigente, Célinonte, Imère, l'expansion cartaginoise représente une menace directe pour leurs débouchés commerciaux et leur sécurité.
Entre ces deux mondes, la Sicile devient l'arène d'un conflit structurel que ni les victoires ni les défaites ne règlent jamais durablement. La défaite d'Imère est donc une parenthèse, non une conclusion. Il faut attendre environ 70 ans pour qu'une nouvelle offensive cartaginoise d'envergure se déploie sur l'île. En 409 avant notre ère, un général portant le nom d'Annibal Magon, à ne pas confondre avec le grand Annibal Barca qui viendra deux siècles plus tard, débarque en Sicile avec une armée considérable et détruit Célinonte et Imère, en partie pour venger la défaite de ses ancêtres sur ce même sol.
S'ensuit une longue période de guerres intermittentes, où Carthage et Syracuse alternent offensive et repli, signe des paix qui ne durent jamais, et reprennent les hostilités à la première occasion. La ligne de partage de l'île oscille dans un sens, puis dans l'autre, sans que ni l'une ni l'autre des deux puissances ne parviennent à une domination définitive. Dans cette longue guerre, une figure se détache par une audace absolument singulière, Agathocle de Syracuse. Issue d'origine modeste et parvenue au pouvoir par une combinaison de talents militaires et de violences politiques, Agatocle est acculée en 311 avant notre ère par une armée cartaginoise qui assiège Syracuse et semble sur le point
de l'anéantir. Sa réponse stupéfie le monde antique. L'année suivante, en août 310 avant notre ère, plutôt que de défendre la cité dans une guerre d'usure condamnée, Il embarque ses meilleurs troupes et débarque directement sur la côte africaine, aux portes de Carthage elle-même. C'est la première fois qu'un ennemi de Carthage porte la guerre sur son propre territoire. Et la terreur qui s'empare de la cité est suffisante pour qu'une partie de ses forces quitte la Sicile par mer afin de défendre la métropole, tandis que l'armée d'Amilcar reste sur l'île et poursuit le siège de Syracuse. Agafoclée ne parvient pas à vaincre définitivement. mais il aura démontré une vérité stratégique essentielle. Carthage, si redoutable qu'elle soit en Méditerranée,
n'est pas inattaquable chez elle. Cette leçon, un certain Scipion s'en souviendra un siècle plus tard. La dernière grande figure de ces guerres de Sicile avant l'irruption de Rome est Pyrrhus d'Épire, ce roi grec doté d'une ambition démesurée, en qui certains auteurs antiques voient une sorte d'écho d'Alexandre le Grand à l'ouest. Invité vers 278 avant notre ère par les cités grecques de Sicile à les délivrer de la domination cartaginoise, il débarque sur l'île, refoule les armées puniques jusqu'à leur dernier bastion de Lilibé à la pointe occidentale et semble un instant sur le point de mettre fin à la présence cartaginoise en Sicile. Puis, en 276 avant notre ère, il choisit de regagner l'Italie du Sud pour
reprendre la guerre contre Rhône, qu'il avait commencé dès 280 avant notre ère. Son départ libère Carthage d'un péril immédiat, mais ouvre simultanément la voie à la confrontation la plus décisive de toute l'histoire méditerranéenne, une confrontation que ni Rome ni Carthage ne peuvent désormais éviter. En 264 avant notre ère, lorsque les premières légions romaines débarquent en Sicile, elles franchissent pour la première fois une frontière que Rome n'avait jamais osé traverser, celle de la mer ouverte. Ce geste déclenche une guerre de 23 ans. l'une des plus longues et des plus coûteuses du monde antique, dont l'issue ne devait pas, selon toute logique militaire du moment, être favorable à Rome.
Car au début de ce conflit, Carthage règne sur la mer depuis des générations. Ses amiraux sont aguerris, ses ports fortifiés, et sa doctrine navale, forgée par des siècles d'expérience, n'a pas d'équivalent dans le monde occidental. Cette supériorité apparemment définitive... Rome va la retourner contre elle avec une obstination et une ingéniosité qui méritent d'être racontées. Le prétexte immédiat du conflit est une querelle sicilienne. La cité de Messines, menacée par Syracuse, se divise et différents groupes de Mamertins font appel à Carthage et à Rome. Les deux puissances répondent et leur coexistence sur l'île est structurellement impossible. Pour Rome, qui vient d'achever l'unification de la péninsule italienne, la Sicile
représente un débouché naturel vers la Méditerranée et une réserve agricole d'une richesse depuis longtemps convoitée. Pour Carthage, l'île est une sphère d'influence héritée de plusieurs siècles d'histoire, un espace tampon entre son empire maritime et les ambitions d'une puissance italienne dont la croissance commence à alarmer ses stratèges les plus lucides. Dès les premiers mois de combat, Rome comprend une vérité inconfortable. Ses légions peuvent tenir le terrain en Sicile, mais elles ne peuvent pas vaincre une puissance qui se ravitaille et manœuvre librement par la mer. L'historien Polib rapporte que les Romains utilisent une quinquérème cartaginoise échouée et capturée comme modèle pour construire leur flotte, tandis que les futurs
équipages s'entraînent à ramer sur des bancs installés à terre, avant la mise à l'eau des navires. La véracité de ce récit d'une création soudaine de la flotte romaine est toutefois contestée, car Rome avait déjà mené des activités navales auparavant. En moins d'un an, Rome aligne des dizaines de navires de guerre. Mais ses équipages manquent encore d'expérience dans les manœuvres navales complexes que maîtrisent parfaitement les Carthaginois. Aussi, les ingénieurs romains inventent-ils une réponse aussi brutale qu'efficace. Le corvus, un pont d'abordage articulé muni d'un grappin de fer qui s'abat sur le navire ennemi et transforme instantanément la bataille navale en combat terrestre, domaine dans lequel les légions n'ont
pas d'égal. Cette invention retourne une faiblesse structurelle en avantage tactique immédiat. À Milet, en 260 avant notre ère, le consul Gaius Duilius remporte la première grande victoire navale romaine et fait graver sur une colonne à Rome l'inventaire détaillé de ses prises, une manière d'annoncer à la Méditerranée entière que l'ordre marin avait changé de main. Au Cap-Ecnome, quelques années plus tard, une victoire plus décisive encore ouvre la voie à un débarquement en Afrique sous le commandement de Marcus Attilius Regulus. Un instant, la guerre semble sur le point de se terminer sur le sol africain lui-même. Mais Regulus est défait et capturé par un général lacédémonien au service de Carthage, et l'expédition africaine tourne au désastre. Ce
qui s'ensuit est une longue alternance d'espoirs et de catastrophes. Des flottes entières sont englouties par les tempêtes. Les offensives terrestres piétinent en Sicile. Et le conflit s'enlise dans une guerre d'usure que ni l'une ni l'autre des deux puissances ne peut soutenir indéfiniment. En 241 avant notre ère, la bataille des îles Zégates met fin au conflit. La flotte cartaginoise, affaiblie et mal ravitaillée, est défaite. Carthage signe la paix et cède la Sicile, la première province romaine de l'histoire.
Mais la catastrophe ne s'arrête pas là. Dans les années qui suivent, les mercenaires africains, ibères et gaulois qu'elle avait employés pendant la guerre, se soulèvent après des retards de paiement, une tentative de cartage pour revoir leurs soldes à la baisse et l'échec des négociations, dans un conflit d'une brutalité extrême que Polybe lui-même qualifie de guerre inexpiable et que Gustave Flaubert immortalisera environ 21 siècles plus tard dans son roman Salambo. Pendant trois ans, Carthage lutte pour sa survie contre ses propres anciens soldats. C'est dans le feu de cette crise qu'Amilcar Barca s'impose comme le général intraitable qui sauve la cité, avant d'entreprendre en Ibérie une politique de
conquête destinée à restaurer la puissance cartaginoise. Cette nouvelle base ne constitue pas encore un plan de revanche arrêté, mais elle donnera bientôt à Carthage les moyens de défier Rome. De cette entreprise naîtront un empire ibérique, le récit d'un serment prononcé devant les dieux, et l'ascension d'un fils dont le prénom est déjà Hannibal. Selon un récit déjà rapporté par Polybe, le jeune Hannibal aurait, avant de partir avec son père pour Libérie, juré de ne jamais être l'ami des Romains. Polybe présente cette histoire comme un souvenir qu'Hannibal aurait lui-même raconté à Antiochus, sans que nous puissions en vérifier les circonstances exactes. Les historiens modernes divergent sur sa
réalité littérale. mais qu'il soit rigoureusement exact ou partiellement légendaire, ce serment dit une vérité profonde sur l'homme cannibale va devenir et sur la logique implacable qui le conduira, vingt ans plus tard, à franchir les Alpes en automne avec des éléphants de guerre. Amilcar Barca, le père, entre dans l'histoire comme une figure de contradiction productive. Général intraitable qui n'a jamais été vaincu sur le terrain en Sicile, il a lui-même négocié une paix préliminaire avec Lutasius avant qu'une commission romaine n'endurcisse les conditions. Sa réaction à la défaite n'est pas la résignation, c'est la reformulation du problème. Carthage, privé de la Sicile et de ses ressources, contrainte de
payer des indemnités de guerre et de naviguer désormais sous la surveillance croissante de Rome, ne peut pas se reconstruire en restant confiné en Afrique. Il lui faut une nouvelle base, une nouvelle source de richesse, un nouveau tremplin. Les mines d'argent de la péninsule ibérique et les populations guerrières qui habitent ces plateaux constituent une réponse à cette équation stratégique.
En 237 avant notre ère, Amilcar embarque pour l'Espagne avec son armée, son gendre Asdrubal et le jeune Hannibal. Les années suivantes sont une course contre la montre. Il soumet les peuples locaux par la force ou par la diplomatie, fonde des comptoirs, ouvre les mines, lève des soldats parmi les populations ibères et celtibères, et construit méthodiquement ce que les historiens modernes désignent parfois comme l'Empire Barcide, un empire personnel au service de Carthage, mais structuré autour de l'autorité et du prestige de sa famille plutôt que des institutions de la cité-mère. Amilcar meurt en 228, noyé dans une rivière lors d'une campagne. Son gendre Asdrubal lui succède, négocie avec Rome un traité interdisant aux Carthaginois de franchir l'Ebre
en armes puis continue l'œuvre pendant huit ans supplémentaires. L'identification exacte du fleuve, la portée géographique et juridique de cette clause, ainsi que ses conséquences pour Sagonte, demeurent toutefois débattues. Quand Asdrubal est assassiné en 221 avant notre ère, c'est l'armée elle-même, composée de professionnels aguerris qui servent ensemble depuis des années, qui choisit son successeur. Elle choisit Hannibal. et l'Assemblée du peuple à Carthage confirme unanimement cette désignation. Il a 26 ans.
Ce choix n'est pas seulement dynastique. Hannibal a grandi dans les camps militaires espagnols depuis l'enfance, a participé aux campagnes de son père et a assimilé une doctrine du commandement qui privilégie la souplesse, la surprise et la compréhension psychologique de l'ennemi à la puissance brute. Il est aussi un chef qui inspire une loyauté personnelle intense. une qualité irremplaçable dans une armée composée de soldats de dizaines d'origines différentes qu'aucune obligation civique ne lie à Carthage, mais que la confiance dans un homme peut retenir là où les institutions échouent.
Après plusieurs campagnes contre les peuples de l'intérieur de la péninsule ibérique, Hannibal se tourne vers Sagonte, une cité côtière placée sous la protection de Rome. Rome envoie des ambassadeurs. Hannibal ne les reçoit pas. Il est au siège. Sagonde tombe en 219 après plusieurs mois de résistance. Rome exige que Carthage livre Hannibal. Carthage refuse. En 218, la guerre est déclarée. Au printemps de cette même année, Hannibal quitte Carthagène et marche vers les Pyrénées. Ce qu'il a en tête n'est pas une défense des positions espagnoles. Ce qu'il a en tête, c'est Rome elle-même, atteinte par un chemin que personne du côté romain n'a encore imaginé possible. Voici ce cannibale fait en 218 avant notre ère, alors que
les armées romaines s'apprêtent à le combattre en Espagne ou à débarquer en Afrique du Nord. Il marche vers le nord. Il traverse les Pyrénées. Il longe le Rhône. Il franchit le fleuve face à des tribus gauloises qui tentent de lui barrer le passage. En envoyant une partie de sa cavalerie prendre les défenseurs à revers par l'amont, pendant que le gros de ses troupes traverse sur des radeaux de fortune.
Et puis... En plein automne, il attaque les Alpes. Les historiens débattent encore aujourd'hui du col exact qu'il a emprunté. Le col de Montgenèvre, le col du Clapier, le col de la Traversette ont chacun leur défenseur dans la littérature scientifique. Et la question n'est pas définitivement tranchée. Selon Polybe, la traversée des montagnes dure 15 jours. Quant aux pertes causées par le froid, les glissements de terrain, les avalanches et les attaques des tribus alpines qui guettent le passage des colonnes, Les estimations modernes varient, les chiffres antiques parfois invoqués pour les évaluer après de la moitié des effectifs restant discutés.
Ce qui descend en Italie du Nord est une armée diminuée, épuisée, dont les éléphants de guerre, ils étaient plusieurs dizaines au départ, ont survécu à la traversée, mais ont presque tous péri au cours des mois suivants. Et cette armée-là va infliger à Rome, en moins de deux ans, trois des défaites les plus humiliantes de toute l'histoire romaine. La première a lieu en décembre de la même année, à la Trébie, un affluent du Pau. Hannibal pousse les Romains à traverser la rivière à Jeun, dans un froid glacial. Pendant la bataille, le détachement de Magon, dissimulé près d'un cours d'eau, attaque leur centre par l'arrière. Le désastre est complet. La deuxième catastrophe survient au printemps 217, au lac Trasimène. Hannibal attire
le consul Gaius Flaminius dans un défilé longeant la rive du lac, et fait surgir ses troupes des collines environnantes sur toute la longueur de la colonne, dans le brouillard matinal. En moins de trois heures, environ 15 000 soldats romains périssent, dont le consul lui-même. C'est l'une des plus grandes embuscades de toute l'histoire militaire. Mais c'est Cannes, en août 216, qui entre dans la légende, et dans les académies militaires du monde entier jusqu'au XXe siècle de notre ère. Face à une armée romaine d'environ 80 000 hommes, le plus grand rassemblement de légions que Rome ait jamais constitué jusqu'alors, Hannibal déploie une formation en arcs convexes au centre et des escadrons de cavalerie aux extrémités. Le centre gaulois et
hibert reculent sous la poussée romaine. L'infanterie africaine se rabatte alors sur les deux flancs des légions, tandis que la cavalerie victorieuse les attaque par l'arrière et achève l'encerclement. En quelques heures, une armée de 80 000 hommes est encerclée. comprimés si étroitement que les soldats ne peuvent plus lever leurs armes. Cette manœuvre de double enveloppement sera encore étudiée 2000 ans plus tard dans les états-majors de la Première Guerre mondiale comme le modèle absolu de la destruction d'une force supérieure en nombre. Hannibal est au sommet de sa puissance.
Des cités alliées de Rome en Italie du Sud, Capoue en tête, font défection et rallient son camp. Philippe V de Macédoine lui propose une alliance. Et pourtant, Hannibal ne marche pas sur Rome. Cette question obsède les historiens depuis deux millénaires. Son chef de cavalerie, Maharbal, selon la tradition antique, lui aurait dit« Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire». Les réponses que les historiens modernes proposent sont multiples et toutes plausibles. Il manque de machines de siège adaptées à l'assaut d'une grande cité fortifiée.
Ses lignes de ravitaillement depuis l'Espagne demeurent précaires, et il espère que la défection des alliés italiques suffira à asphyxier Rome sans combat direct. Ce qu'il sous-estime peut-être, c'est la capacité proprement extraordinaire de Rome à encaisser des défaites que n'importe quelle autre puissance antique aurait trouvées fatales. Et a recommencé.
Pendant six ans, Hannibal reste en Italie. Il remporte des victoires locales, ravage les campagnes du sud, maintient la cohésion de son armée par la seule force de son autorité personnelle. Mais Rome ne capitule pas. Elle adopte la stratégie du dictateur Fabius Maximus, surnommé le Temporisateur par une opinion publique qui lui reproche d'éviter la bataille rangée, consistant à harceler les lignes d'Hannibal sans les affronter de face, couper ses ravitaillements, à reprendre une à une les cités qui avaient fait défection.
L'étau se resserre année après année. Et en 207 avant notre ère, l'espoir de recevoir des renforts massifs depuis l'Espagne s'effondre définitivement. Le frère d'Anibal, Asdrubal Barca, qui avait traversé les Alpes avec une nouvelle armée, est défait et tué au fleuve Métor par deux armées consulaires qui ont fait jonction pour l'intercepter. Les Romains annoncent brutalement à Hannibal la mort de son frère. Cette brutalité calculée dit clairement à Hannibal que Ron a décidé de l'enfermer sur sa propre presqu'île jusqu'à ce qu'il devienne inutile. Le retournement de la guerre prend le visage d'un homme que personne n'attendait. Publius Cornelius Scipion. 25 ans à peine lorsqu'il reçoit le commandement
en Espagne. Fils et neveu de généraux romains morts en combattant Carthage sur ce même sol. Il a combattu à Cannes vu comment Hannibal pense, comment il exploite les réflexes prévisibles de l'adversaire. Et il en tire une conclusion que peu d'autres ont osé formuler. On ne bat pas Hannibal en l'affrontant selon ses propres règles, sur son propre terrain.
On le bat en lui retirant les raisons de rester en Italie, en menaçant Carthage chez elle. En 209 avant notre ère, Scipion s'empare de Carthagène en Espagne dans une opération surprise, privant Carthage de sa principale base ibérique et de ses réserves d'argent. Il remporte ensuite les batailles de Baécula, puis d'Ilipa, et chasse progressivement les forces puniques de la péninsule.
Puis il franchit l'étape suivante. Il débarque en Afrique en 204 avant notre ère, avec une armée dont la mission est d'attaquer Carthage sur son propre sol, sans attendre. L'effet est exactement celui qu'il avait calculé. La terreur s'empare de la cité. Les partisans de la paix s'agitent au Conseil et l'ordre de rentrée est donné à Hannibal après 16 ans de campagne italienne. Il débarque en Afrique à l'automne de 203 et reconstitue son armée avec les moyens disponibles.
Ses vétérans sont revenus d'Italie avec lui, mais le reste de ses forces se composent de contingents moins fiables et de recrues récentes qui n'ont jamais connu une grande bataille. La rencontre des deux hommes a lieu à Zama, à l'automne de l'an 202 avant notre ère. Selon Polybe, Ils se rencontrent brièvement avant la bataille, en terrain neutre. Hannibal propose des conditions de paix. Scipion les refuse. La bataille s'engage.
Les éléphants d'Hannibal ouvrent l'assaut. Mais Scipion a formé ses légions pour laisser passer les bêtes dans des couloirs prévus à cet effet, les retournant en partie contre leur propre ligne. Puis, les cavaliers numides de Mazinissa, autrefois alliés de Carthage, désormais passés du côté de Rome, font basculer le destin en revenant envelopper l'armée cartaginoise par derrière au moment décisif. La symétrie est saisissante. Ce qui avait fait la gloire d'Anibal à Cannes se retourne contre lui. Carthage capitule. Les conditions sont sévères. Abandon de toutes ses possessions espagnoles, réduction de la flotte à dix navires de guerre, livraison des éléphants et une indemnité de 10 000 talents d'argent à verser
au rythme de 200 talents par an pendant 50 ans. Surtout, Carthage perd le droit de faire la guerre sans l'accord préalable de Rome, ce qui signifie, concrètement, qu'elle n'est plus souveraine. Hannibal lui-même, à la sortie de la guerre, se consacre à réformer l'administration de la cité et réussit à en redresser les finances avec assez d'efficacité pour que Rome commence à s'en alarmer. Menacé par les intrigues de ses adversaires intérieurs auprès de Rome, il quitte Carthage en 195 avant notre ère, et se réfugie auprès du roi Antiochos III, puis, plusieurs années plus tard, auprès de Prusias, roi de Bithynie.
Quand ce dernier cède aux pressions romaines et envoie ses soldats l'arrêter, Hannibal avale le poison qu'il porte avec lui depuis des années, et meurt peu après. Il y a quelque chose de troublant dans l'image d'un vieillard qui se lève au Sénat de Rome, quelle que soit la question en discussion. Un différent sur les acducs, une loi agraire, un vote de remerciement pour un général? et qui termine invariablement son discours par un appel à détruire Carthage, traditionnellement résumé bien plus tard par la formule« Carthago delenda est»« Carthage doit être détruite». Cet homme, c'est Marcus Porcius Caton, dit« l'Ancien», censeur de la République, figure morale d'une intransigeance que ses contemporains eux-mêmes admiraient parfois à contre-coeur. Il répète
cet appel, selon les sources, à chaque discours au cours des dernières années de sa vie. comme si cette obsession résumait à elle seule tout ce qu'il estimait nécessaire à la sécurité durable de Rome. Caton est mort en 149 avant notre ère. La même année, Rome déclare la Troisième Guerre punique. Il a peut-être eu le temps d'apprendre la nouvelle.
Pour comprendre ce qui conduit à cette Troisième Guerre, il faut mesurer à quelle vitesse Carthage s'est relevé après Zama. Privée de ses provinces espagnoles, réduite à ses territoires africains, contrainte de payer une indemnité écrasante, elle aurait pu s'éteindre lentement. Elle ne le fait pas. Son arrière-pays agricole est d'une fertilité remarquable. Ses marchands reprennent leur route dès la paix signée et ses artisans et ses financiers reconstruisent avec l'émergie de ceux qui n'ont plus rien à perdre. La cité retrouve une prospérité suffisante pour que Rome commence à s'en alarmer bien plus qu'elle ne se serait alarmée d'une menace militaire déclarée. Car Carthage, aux yeux de certains sénateurs romains,
est plus dangereuse, riche et pacifique que vaincue sur un champ de bataille. Rome trouve son prétexte en 149. Carthage a levé des troupes contre son voisin numide Massinissa sans l'autorisation de Rome, violant les termes du traité de paix. Les ambassadeurs romains arrivent et exigent 300 otages parmi les familles nobles. Carthage s'exécute. Ils reviennent avec de nouvelles exigences.
Livrer toutes les armes, toutes les machines de guerre, tout l'armement stocké dans la cité. Carthage s'exécute à nouveau, livrant des milliers d'armes et des centaines de machines de siège. Et alors vient la véritable demande, que Rome avait attendue le moment d'annoncer. La ville entière doit être abandonnée et rasée, ses habitants autorisés à se déplacer à l'intérieur des terres africaines, mais à plus de 80 stades de la mer. Pour une cité dont l'identité entière s'est construite autour du port et des routes maritimes pendant sept siècles, c'est une mort civique que l'on leur propose, non une survie. La réponse de Carthage désarmée à cette exigence ultime est l'une des pages les plus sombres et les plus admirables de son histoire.
Elle choisit de résister. Les habitants remettent leurs bijoux et leurs ornements pour financer la défense, tandis que le fer et les autres métaux utilisables sont rassemblés et forgés en armes. Des temples sont transformés en ateliers de forge. Les sources antiques rapportent, avec peut-être une part de rhétorique, que des cordages furent tressés avec les cheveux des femmes de la cité.
Un détail qu'on ne peut pas vérifier, mais qui dit quelque chose de la détermination collective que l'archéologie confirme par d'autres indices. Le siège dure trois ans. Les deux premières années, les assauts romains sont repoussés et plusieurs généraux romains y laissent leur réputation. Ce mec avec six pions émiliens fils biologique de Paul-Émile, le vainqueur de Pydna, et petit-fils adoptif du Scipion qui avait brisé Hannibal à Zama, que le siège aboutit enfin. En 546 avant notre ère, ces soldats entrent dans la ville par une brèche dans les murailles.
Les défenseurs se replient rue par rue, maison par maison, jusqu'à la citadelle de la Birsa, la colline fondatrice, celle sur laquelle Élissa avait posé les premières pierres de Carthage, sept siècles auparavant. Six jours de combat dans les ruelles. Quand tout est fini, Polybe rapporte que Scipion-Émilien, contemplant les flammes, aurait pleuré et récité des vers d'Homère sur la chute de Troie, songeant peut-être, selon certains auteurs, que la même chose arriverait un jour à Rome. Selon Horose, auteur du Vème siècle, l'incendie aurait duré 17 jours. Selon une tradition tardive rapportée par Macrob, le site aurait fait l'objet d'un rituel de malédiction, dont l'historicité et le lien avec les
événements de 146 restent discutés. La Carthage indépendante est anéantie, mais la civilisation punique lui survivra en Afrique du Nord. La plus grande partie de la tradition écrite carthaginoise, ses registres commerciaux, ses textes religieux et les ouvrages de ses bibliothèques, ne nous est pas parvenu. Certaines collections furent cependant emportées et remises à des souverains numides, tandis que le traité agronomique de Magon fut sauvé et que Rome le fit traduire en latin. Nous connaissons Carthage presque exclusivement à travers le regard de ses ennemis grecs et romains, ce qui constitue un biais historiographique d'une ampleur considérable. Un biais que les archéologues, depuis le XIXe siècle, s'efforcent de corriger, stèle
par stèle, épave par épave, quartier par quartier, sous les couches successives laissées sur ce même sol par Rome, Byzance et l'Islam. Ce que l'archéologie nous restitue lentement, c'est le portrait d'une civilisation plus complexe, plus nuancée et plus vivante que ce que ses vainqueurs ont voulu en laisser. Un peuple de navigateurs et de bâtisseurs qui avait traversé sept siècles de Méditerranée, de la peau d'un bœuf découpé sur une colline africaine jusqu'aux flammes de 146. Et peut-être que c'est cela, le vrai sens de l'histoire de Carthage. La preuve que les civilisations ne meurent pas vraiment, qu'elles s'enfouissent sous la terre et sous le silence, et qu'elles attendent patiemment que quelqu'un leur redonne la parole. Si cette traversée
de sept siècles vous a accompagné jusqu'ici, abonnez-vous à Histoire des civilisations. Chaque épisode est un monde à découvrir, et les prochains vous attendent déjà.