Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 17

La chute de Rome : pourquoi l'Empire romain d'Occident s'est effondré

Freitag, 16. Oktober 2026 · 56 min

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Shownotes

Pourquoi l’Empire romain d’Occident s’est-il effondré après des siècles de domination ? De la crise du IIIe siècle à l’abdication de Romulus Augustule en 476, cet épisode retrace les causes profondes de la chute de Rome : instabilité politique, déclin économique, guerres civiles, christianisation, division de l’Empire et migrations des peuples germaniques.

Plongez dans l’histoire de l’Empire romain aux côtés de Dioclétien, Constantin, Théodose, Alaric, Attila et Aetius. Découvrez comment les Wisigoths sont entrés sur le territoire romain, pourquoi le sac de Rome en 410 a bouleversé le monde antique et comment les derniers empereurs sont devenus les instruments de puissants chefs militaires.

Les invasions barbares ont-elles réellement détruit Rome ? Le christianisme a-t-il affaibli l’État romain ? L’effondrement était-il provoqué par la fiscalité, les épidémies, le climat ou la corruption des élites ? À travers les grands débats historiques, nous distinguons les mythes des réalités pour comprendre comment une puissance apparemment invincible peut disparaître.

Un voyage au cœur de la Rome antique, de ses crises et de son héritage, pour découvrir pourquoi l’Empire est tombé sans jamais vraiment cesser d’influencer l’Europe et le monde.

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Imaginons la scène. Le 4 septembre de l'an 476, date traditionnellement retenue, dans la ville de Ravenne, au fond d'un palais entouré de marécages, un jeune souverain renonce au trône. Aucun récit ne nous livre avec certitude ses gestes ni les réactions des témoins. Cinq siècles de domination romaine en Occident prennent fin sans dernier éclat de gloire, sans succomber au coup d'un ennemi invincible, dans l'indifférence d'un monde qui a déjà tourné la page. À la demande d'Odoacre, chef de guerre d'origine germanique, le Sénat envoie à l'empereur d'Orient, Zénon, les insignes impériaux et un message expliquant qu'un second souverain en Occident n'est plus nécessaire. Odoacre gouverne ensuite l'Italie comme

si de rien n'était. Ce jeune homme qui vient de renoncer au trône s'appelle Romulus Augustule. Romulus, comme le fondateur légendaire de Rome, celui qui, selon la tradition, traça les premiers remparts de la ville éternelle au VIIIe siècle avant notre ère. Augustule, diminutif d'Auguste, titre des plus grands empereurs de l'histoire romaine. C'est une ironie que seule l'histoire s'est forgée avec autant de précision cruelle. Le dernier empereur à avoir effectivement régné sur l'Occident depuis l'Italie réunit en son seul nom le mythe des origines et l'écho des grandeurs perdues. Zénon, cependant, ne l'avait jamais reconnu. et continuait de considérer Julius Nepos comme l'empereur d'Occident légitime, titre que celui-ci conserva jusqu'à sa

mort en 480. Comme si le destin avait voulu signer lui-même la clôture de ce chapitre extraordinaire de l'histoire humaine. Mais voici ce qu'il faut comprendre d'emblée, avant d'aller plus loin. Le 4 septembre 476 n'est pas le jour où Rome est morte. C'est une date que l'historiographie a retenue bien plus tard pour marquer la fin de l'Empire romain d'Occident, et non une rupture que les contemporains auraient eux-mêmes reconnus comme telle. Quand Odoacre contraint Romulus Augustule à abdiquer, il ne renverse pas un empire puissant. Il ramasse les derniers morceaux d'un édifice qui s'était effondré sur lui-même depuis des décennies, peut-être depuis des générations entières. Déjà, le simple fait que

la Seine se passe à Ravenne et non à Rome en dit long sur l'état réel de l'Empire. Rome avait cessé d'être la capitale effective depuis plus d'un siècle. jugée trop éloignée des frontières menacées, trop lourde à administrer et trop difficile à défendre. La ville éternelle n'était plus qu'un symbole.

Un symbole puissant, certes, mais un symbole dont la réalité avait depuis longtemps été vidée de sa substance. Pour comprendre pourquoi Rome est tombée, il faut refuser les réponses trop simples et les coupables trop commodes. Il n'y a pas un seul ennemi qui ait abattu l'Empire d'un coup de hache. il y a une série de fissures, politiques, économiques, militaires, religieuses, démographiques, qui se sont ouvertes sur plusieurs siècles, qui ont parfois été colmatées par des réformateurs de génie, mais qui ont fini par converger en un effondrement dont nous mesurons encore aujourd'hui toute la portée. Au premier siècle de notre ère, sous Auguste et ses successeurs, Rome consolide sa domination sur

le monde méditerranéen. Au deuxième siècle, sous Trajan, l'Empire atteint son extension maximale, de la Bretagne au Sahara et de l'Atlantique à la Mésopotamie. Il regroupe alors entre 50 et 70 millions d'habitants reliés par 100 000 kilomètres de routes pavées, alimentés en eau par des aqueducs monumentaux, gouvernés par un droit qui se maintiendra en Orient, survivra partiellement dans les Côtes occidentaux et connaîtra en Europe occidentale un renouveau savant dès la fin du XIe siècle et au XIIe siècle.

et enrichi par un commerce qui fait transiter de la soie chinoise et des épices indiennes sur les quais d'Hostie. Quatre siècles plus tard, cet empire est méconnaissable. Au Ve siècle, certains contingents fédérés et certaines suites militaires personnelles ont pris une importance croissante, sans que l'on puisse pour autant caractériser ainsi l'ensemble de l'armée romaine. Dans certaines régions occidentales, les échanges se contractent, tandis que des réseaux commerciaux à longue distance restent actifs, notamment en Méditerranée. Dans de nombreuses régions, les grandes villes d'Occident ont connu un déclin démographique considérable, mais d'ampleur et de rythme très variable. Et l'administration impériale,

autrefois modèle d'efficacité, est rongée par la corruption et écrasée par son propre poids. Comment en est-on arrivé là? C'est la question qui hante les historiens depuis 15 siècles. Et nous allons la poser, chapitre après chapitre, en remontant aux racines les plus profondes du mal. Car la véritable histoire de la chute de Rome ne commence pas en 476.

Elle commence deux siècles plus tôt, au cœur d'une crise à laquelle l'Empire a bien failli ne pas survivre, et dont il n'est jamais vraiment sorti indemne. Imaginez un instant que vous êtes sénateur romain en l'an 250 de notre ère. Au cours des quinze dernières années, vous avez vu monter sur le trône au moins huit empereurs différents. La plupart ont été tués par leurs propres soldats. L'un d'entre eux a régné 22 jours, un autre trois mois à peine.

Votre monde, qui semblait si solide, si bien ordonné, si pérenne, vacille sous vos pieds comme un édifice dont on aurait arraché les fondations une à une. Et le pire, c'est que personne ne semble capable d'arrêter la spirale. Entre 235 et 284 de notre ère, moins de 50 ans, L'Empire romain connaît une succession vertigineuse de dizaines d'empereurs et de prétendants, dont le nombre exact varie selon que l'on inclut ou non les nombreux co-empereurs et usurpateurs, et dont l'immense majorité sont assassinés, tués au combat ou renversés par des rivaux.

Les règnes sont souvent extrêmement courts et se chevauchent fréquemment, faisant de cette crise l'une des périodes les plus instables de l'histoire de l'Empire romain. Cette période, que les historiens ont baptisée« la crise du IIIe siècle», est le moment où les fondations de l'Empire commencent à se lézarder et les réformes ultérieures ne parviennent jamais à réparer entièrement ces fissures.

Ce qui alimente cette spirale infernale, c'est avant tout la transformation du rôle politique de l'Arnée. Les Lésions intervenaient depuis longtemps dans la succession impériale, comme l'avaient déjà montré les crises de 69 et de 193. Mais au cours du IIIe siècle, leur pouvoir de faire et de défaire les empereurs devient systématique et particulièrement destructeur, transformant le pouvoir suprême en récompense militaire plutôt qu'en charge légitime héritée d'une tradition.

Un général remporte une victoire sur le Danube. Ses troupes le proclament empereur sur le champ de bataille. Et aussitôt, un autre général en Syrie ou sur le Rhin en fait autant avec ses propres hommes. L'Empire se retrouve simultanément gouverné par plusieurs souverains rivaux, chacun cherchant à éliminer les autres, et tous ponctionnant le trésor public pour s'assurer la fidélité de leurs lésions. Ce désordre politique survient au plus mauvais moment possible, car il coïncide avec une série de crises simultanées qui se renforcent mutuellement. Sur le front du Rhin et du Danube, des peuples germaniques, Alamans, Francs, Gothes, profitent de l'instabilité romaine pour franchir les frontières et ravager les provinces.

En Orient, Le nouvel empire sassanide de Perse, bien plus organisé et agressif que l'empire Parthe qui l'a remplacé, défie Rome avec un succès inquiétant. En 260, l'empereur Valérien est capturé en personne lors de la bataille d'Edesse, un événement sans précédent, une humiliation que la propagande impériale ne parviendra jamais à effacer de la mémoire collective. À ces pressions extérieures s'ajoute un désastre samitaire de première ampleur. La peste de Cyprien, du nom de l'évêque cartaginois qui en a laissé un témoignage écrit, ravage l'Empire entre 249 et 262.

Un récit antique tardif, invérifiable et peut-être exagéré, évoque plusieurs milliers de morts par jour à Rome seule. Elle entraîne probablement une diminution de la population, des effectifs militaires et de l'activité économique, même si l'ampleur de ses effets reste difficile à mesurer. Les impôts rentrent moins bien. Et pour financer une armée toujours plus coûteuse, l'État romain accentue la réduction de la teneur en argent de ses monnaies, aggravant une dégradation monétaire déjà engagée sous le Haut-Empire. Ce qu'il faut retenir de cette période, et ce que l'on ne souligne pas toujours avec suffisamment de clarté, c'est que la crise du IIIe siècle brise quelque chose d'essentiel dans la

confiance qui tenait le système ensemble. La légitimité impériale, fondée sur une combinaison de traditions républicaines, de prestige militaire et de consensus sénatorial, est remplacée par la simple force des armes. Le précédent est désastreux. Désormais, tout général ambitieux sait qu'il peut devenir empereur s'il convainc ses légions de le suivre.

Et ce calcul funeste ne quittera plus jamais la politique romaine. L'Empire survit à cette crise grâce à quelques empereurs exceptionnels, au premier rang desquels Aurélien, qui réunifient les territoires dissidents entre 270 et 275. Mais la survie a un coût lourd. L'armée est désormais plus grande et plus coûteuse. Les finances sont épuisées et les frontières ont montré qu'elles pouvaient être franchies.

Rome a survécu, mais elle ne sera plus jamais tout à fait la même. Et les réformateurs qui succèdent à Aurélien héritent d'un empire profondément transformé, dont la fragilité structurelle n'a été que temporairement masquée. jamais réellement surmontée. En l'an 305 de notre ère, quelque chose de totalement inédit se produit dans l'histoire romaine. L'homme le plus puissant du monde occidental, l'empereur, maître de dizaines de millions d'âmes et chef suprême des légions, annonce solennellement qu'il renonce au pouvoir de son propre chef, se retire dans le palais qu'il a fait construire sur la côte d'Almat et passe ses dernières années à cultiver son jardin. Quand ses anciens collègues lui envoient des messagers

pour le supplier de revenir régler une crise politique, il répond, selon une tradition que les historiens citent avec une certaine délectation, que si seulement il pouvait voir les choux qu'il a plantés de ses propres mains, il comprendrait qu'il n'a aucune raison de revenir. Cet homme s'appelle Dioclétien. Homme d'origine modeste et mal connu devenu maître du monde, il est le premier empereur romain à avoir volontairement quitté le pouvoir suprême.

Et avant de jardiner, il a accompli quelque chose de bien plus remarquable. Il a sauvé Rome d'elle-même. Lorsque Dioclétien s'empare du pouvoir en 284, l'Empire est exsangue après 50 ans de crise. Sa réponse est audacieuse et sans précédent. La tétrarchie. c'est-à-dire le gouvernement à quatre. Deux empereurs de rang supérieur, les Augustes, et deux empereurs de rang inférieur, les Césars, se partagent les grandes régions de l'Empire selon une logique géographique et militaire rigoureuse. Chacun commande ses propres légions, administre ses propres provinces, défend ses propres frontières. La machine reprend vie avec une efficacité remarquable, au moins pour un temps.

Dioclitian ne s'arrête pas là. Il réforme en profondeur la fiscalité en créant un système basé sur le recensement des terres et de la population. Il amorce une réorganisation de l'armée en renforçant les troupes chargées de surveiller les frontières, tandis que Constantin et ses successeurs développent et consolident progressivement la distinction entre ces forces frontalières et les armées mobiles, capables d'intervenir là où la menace se manifeste. Il multiplie le nombre de provinces pour mieux les contrôler et renforce l'administration centrale. Ce faisant, il contribue à l'expansion d'un appareil bureaucratique qui, sous son règne et celui de ses successeurs, entraîne une hausse des dépenses administratives et pèse plus lourdement

sur un trésor que rien ne suffit jamais à remplir durablement. Puis vient Constantin, qui reprend le flambeau après les guerres civiles qui suivent l'abdication de Dioclétien. Constantin accomplit deux choses d'une portée historique considérable. Premièrement, Ils fondent une nouvelle capitale, Constantinople, sur le site de l'ancienne cité grecque de Byzance, au carrefour de l'Europe et de l'Asie, sur le Bosphore. Cette décision déplace le centre de gravité politique vers l'Orient et prive implicitement l'Occident de son leadership naturel, consacrant une fracture géographique et culturelle dont nous verrons bientôt les conséquences. Deuxièmement, en 313, L'accord conclu entre Constantin et Licinius prolonge l'édit

de tolérance promulgué par Gallaire en 311, élargit la liberté de culte accordée aux chrétiens et prévoit la restitution de leurs biens, une décision dont nous examinerons les effets dans un chapitre ultérieur. Ce que ces deux grands réformateurs ont accompli est incontestablement remarquable. Leurs réformes ont restauré la capacité de gouverner l'Empire, renforcé sa résilience au cours du IVe siècle et permis à la civilisation romaine de laisser dans l'histoire occidentale une empreinte qui perdure jusqu'à aujourd'hui. Mais leurs réformes ont aussi des effets pervers que ni l'un ni l'autre n'a pleinement anticipés. L'appareil bureaucratique développé sous Dioclétien et ses successeurs prend des proportions considérables et entraîne d'importantes dépenses,

rendant l'administration de l'Empire plus onéreuse. La légitimité impériale que Constantin a liée au christianisme crée une dépendance nouvelle entre le pouvoir politique et les institutions religieuses, dépendance qui se révèle à double tranchant dans les décennies suivantes. Et le déplacement du centre de gravité vers Constantinople ouvre une fracture entre l'Est et l'Ouest qui ne se refermera jamais. Il y a dans les règnes de Dioclétien et de Constantin une leçon que l'histoire des grandes civilisations répète avec une régularité troublante. Les réformes profondes, même les plus brillamment conçues, ne règlent jamais entièrement les problèmes structurels qu'elles entendent résoudre.

Elles les déplacent, les transforment, les retardent. Ces deux hommes exceptionnels ont repoussé l'échéance. Ils n'ont cependant pas écarté une difficulté que certains historiens considèrent comme l'un des problèmes structurels de l'Empire. Le coût de la défense de Rome aurait fini par dépasser les ressources qu'elle produisait. Et la note, un jour ou l'autre, allait devoir être payée. Voici un fait qui devrait arrêter net quiconque imaginerait encore l'Empire romain comme un colosse éternellement prospère. À la fin du IVe siècle de notre ère, l'approvisionnement de l'armée repose en partie sur l'anona militaris, un système public de prélèvements fiscaux et de logistique qui fournit aux soldats du pain, du lard,

de l'huile ou du vin, parallèlement au versement d'une solde monétaire. Ces distributions en nature ne constituent pas à elles seules la preuve d'un effondrement financier. Mais lorsqu'un État doit mobiliser une part croissante de sa fiscalité et de sa production pour entretenir ses propres défenseurs, c'est que quelque chose d'essentiel s'est fragilisé dans les fondements économiques qui assurent la cohésion de la société. Comment en est-on arrivé là? Une partie de la réponse remonte à la crise du troisième siècle.

lorsque les besoins financiers de l'État accélèrent la réduction de la teneur en argent des monnaies, une pratique attestée dès le règne de Néron. Le denier romain, qui contenait environ 95 à 98 % d'argent au temps d'Auguste, cède progressivement la place à d'autres espèces. Au milieu et surtout dans le troisième quart du IIIe siècle, l'antoninien, un nominal distinct, finit par ne plus contenir que 2 à 5 % d'argent.

Les réformes d'Aurélien, puis celles de Dioclétien vers 293 à 294, tentent ensuite de réorganiser le système monétaire, Dioclétien abandonnant finalement l'Antoninien. Cette dégradation spectaculaire de la monnaie argentée alimente une inflation qui érode les épargnes, désorganise certains échanges commerciaux et favorise localement les règlements en nature, sans pour autant faire disparaître la circulation monétaire ni la monnaie d'or. Mais la crise économique de l'Empire va bien au-delà de la seule dévaluation monétaire.

Elle touche aux structures mêmes de la propriété et de la production. Au cours des IIIe et IVe siècles, on observe un double mouvement dont les effets se renforcent mutuellement. D'un côté, les grands propriétaires terriens accumulent des domaines de plus en plus vastes, absorbant les petites exploitations abandonnées par des paysans ruinés par les impôts ou ravagés par les épidémies.

De l'autre, certains propriétaires particulièrement influents obtiennent des exemptions ou parviennent à reporter une partie de la charge fiscale sur les plus démunis, un phénomène dont l'ampleur réelle demeure discutée et varie selon les régions et les périodes. Ce déséquilibre profond favorise plusieurs formes de dépendance qu'il faut pourtant distinguer.

Dans certaines régions, des paysans libres cherchent la protection d'un grand propriétaire contre les exactions fiscales, les réquisitions ou l'insécurité. c'est le patronage, dont les pratiques et les effets varient considérablement. Le colonat relève d'une autre évolution, plus lente et plus complexe.

Des locataires ruraux, soumis à des obligations envers le propriétaire et inscrits dans les cadres fiscaux de leur lieu d'origine, voient progressivement leur liberté de mouvement restreinte par la législation. Patronage, fermage, enregistrement fiscal et attachement juridique à l'origine ne forment donc pas les étapes automatiques d'un unique passage du paysan libre au colon, mais des phénomènes distincts qui se combinent différemment selon les régions et les périodes. Leur développement contribue néanmoins à façonner une société de plus en plus marquée par des liens de dépendance, l'un des symptômes les plus révélateurs de la transformation progressive du monde romain. Le commerce à longue distance, qui avait été l'une des grandes forces de

l'Empire au premier et deuxième siècles, se contracte lui aussi, mais de manière très inégale. Au IVe siècle et jusque dans une partie du Ve, de nombreuses villes, des artisanats spécialisés et des réseaux commerciaux lointains restent actifs, voire prospèrent, surtout en Orient et dans certaines régions occidentales. C'est principalement dans plusieurs territoires de l'Occident, entre les Ve et VIIe siècles, que les échanges se fragmentent sous l'effet combiné de l'insécurité militaire et de la désorganisation administrative. Les villes y perdent, à des rythmes très variables, une partie de leur population et de leur dynamisme. Certains artisanats se raréfient, certaines techniques se perdent. L'économie se ruralise et se simplifie par endroit,

préfigurant à bien des égards ce que certaines régions occidentales connaîtront pendant les siècles qui suivront la chute. Il faut insister sur ce point que les récits militaires occultent souvent. L'Empire ne s'est pas effondré uniquement parce que des armées barbares ont franchi ses frontières. Il s'est effondré aussi parce que sa partie occidentale n'avait plus les moyens économiques de financer efficacement. sa propre défense. C'est surtout au 5e siècle que l'État romain d'Occident voit ses revenus s'affaiblir de façon chronique, même si la situation varie considérablement selon les régions, tandis que l'Empire d'Orient conserve une base fiscale et économique substantielle.

En Occident, Le pouvoir est alors contraint de choisir en permanence entre payer ses soldats, entretenir ses routes, nourrir ses fonctionnaires et défendre ses frontières, sans jamais parvenir à faire tout cela simultanément et correctement. Et pendant que Rome cherche ses ressources dans des coffres de plus en plus vides, les peuples qui s'amassent aux portes de ses frontières, eux, n'attendent pas. En l'an 380 de notre ère, l'empereur Théodose le Grand promulgue l'édit de Thessalonique. En quelques lignes de latin officiel, ce texte fait du christianisme nicéen la foi normative de l'Empire. Ce sont des lois distinctes, promulguées en 391 et 392, qui interdisent les cultes traditionnels et conduisent

à la fermeture de temples. Un empire qui avait connu, pendant des siècles, un large pluralisme religieux, dans les limites fixées par l'État et avec de notables exceptions, se transforme en quelques décémies en un État confessionnel. Ce basculement est l'un des plus spectaculaires de toute l'histoire occidentale. Et ses conséquences sur la trajectoire de Rome sont l'objet d'un débat historiographique que nous devons aborder avec toute l'honnêteté intellectuelle nécessaire, sans caricature dans un sens ni dans l'autre. Il y a en effet, sur ce sujet, un malentendu tenace qu'il convient de dissiper d'emblée. Depuis le XVIIIe siècle, et notamment depuis l'œuvre monumentale d'Edward Gibbon intitulée Histoire de la décadence

et de la chute de l'Empire romain, certains ont voulu voir dans la christianisation de l'Empire la cause principale, voire unique, de sa chute. Selon cette thèse, le christianisme aurait affaibli Rome en substituant aux vertus guerrières traditionnelles des valeurs de douceur et de résignation, en drainant des ressources publiques précieuses vers la construction d'églises plutôt que vers la défense des frontières, et en créant des divisions internes qui auraient épuisé l'émergie civique romaine. Les historiens contemporains rejettent massivement cette version simplifiée, la jugeant trop réductrice et insuffisamment étayée par les faits.

Mais rejeter la caricature n'oblige pas à ignorer les tensions réelles que la christianisation a créées. Et c'est là que le débat devient véritablement intéressant. La première de ces tensions concerne l'identité civique. La vie publique romaine était inextricablement liée au culte traditionnel. Les jeux, les sacrifices aux dieux de la cité les fêtes religieuses qui rythmaient le calendrier et renforçaient le lien entre les membres d'une même communauté, tout cela formait le tissu même de la Romanité. Lorsque, sous Théodose, les lois de 391 et 392 interdisent les cultes ancestraux et conduisent à la fermeture de temples, elles ne suppriment pas seulement des rites. Selon une interprétation historiographique, elles contribuent aussi,

là où elles sont effectivement appliquées, a fragilisé une partie de ce tissu social, tandis qu'une christianisation très inégale selon les régions et les communautés ne permet pas encore de le remplacer partout par un ciment chrétien aussi dense et aussi enraciné dans les habitudes quotidiennes. La deuxième tension est financière.

Les empereurs chrétiens du IVe siècle consacrent des ressources considérables à la construction d'églises, à l'entretien du clergé et au financement des institutions religieuses. Constantin fait édifier la basilique du Latran, la basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem et la première basilique Saint-Pierre à Rome. Des projets d'une ampleur et d'un coût considérables, qu'il ne faut toutefois pas confondre avec les difficultés financières de l'État romain d'Occident au Ve siècle. Certains historiens avancent que de telles dépenses ont pu réduire les ressources consacrées à la défense militaire ou à l'entretien des infrastructures vitales de l'Empire. Mais l'ampleur et les sources de ces financements variaient.

et cette concurrence budgétaire demeure une hypothèse débattue plutôt qu'une relation de cause à effet établie. La troisième tension, peut-être la plus grave sur le plan politique, est théologique. Le christianisme du IVe siècle n'est pas une religion unifiée. C'est une religion traversée de controverses doctrinales intenses et parfois violentes.

La querelle arienne, qui porte sur la nature exacte du Christ et oppose les partisans du concile de Nicée aux partisans d'Arius, déchirent l'Église pendant tout le siècle et entraînent l'Empire dans des conflits religieux internes d'une rare véhémence. Ces disputes théologiques fragmentent l'unité politique que les empereurs s'épuisent à maintenir, au moment précis où la cohésion intérieure est la plus nécessaire face aux pressions extérieures grandissantes. Il serait toutefois injuste de ne présenter que ce passif, car le christianisme joue également, selon certains historiens, un rôle de ciment culturel sans lequel l'Occident romain se serait peut-être désintégré encore plus rapidement. L'Église maintient,

à travers les turbulences des Vème et VIème siècles, une structure institutionnelle, un réseau des véchés et un héritage intellectuel qui permettent la transmission d'une large part de la culture romaine au Moyen Âge. Sans le christianisme, la question mérite d'être posée. Qu'est-ce qui aurait survécu de la romanité? La religion, comme toutes les grandes forces de l'histoire, n'est ni le sauveur unique, ni le bourreau solitaire de Rome. Elle est l'un des fils de cette toile complexe que nous continuons de démêler. Et le chapitre suivant va nous amener à une décision politique qui, elle, va sceller le sort de l'Occident romain d'une façon presque définitive. Il nous faut maintenant examiner les conséquences politiques et militaires de l'éloignement entre les

deux parties de l'Empire. En l'an 395, l'Empire romain est officiellement uni, gouverné par deux empereurs portant le même titre, censés défendre la même civilisation, liés par la même loi et le même héritage millénaire. Et pourtant, dans les années qui suivent la mort de Théodose le Grand, la coopération entre ces deux souverains devient irrégulière et cède souvent la place à des conflits d'intérêts, parfois au point de les voir travailler activement à se nuire l'un à l'autre, même face aux périls qui approchent de leurs frontières communes. L'Empire est uni sur le papier. Dans les faits, deux mondes distincts ont déjà commencé à vivre séparément et, bientôt, à mourir l'un sans l'autre. Le 17 janvier de l'an 395,

Théodos le Grand meurt à Milan. Il avait été le dernier homme à gouverner seul l'ensemble du monde romain. Orient et Occident réunis sous une seule volonté, une seule politique. une seule décision. Sa mort ne produit pas le fracas d'une défaite militaire ni la déchirure d'une révolution. Elle produit quelque chose de bien plus durable, une nouvelle étape dans l'effacement d'une idée. Car, après avoir élevé ses deux fils au rang d'Auguste de son vivant, Théodose laisse à sa mort se fixer leur gouvernement de deux sphères distinctes au sein d'un empire toujours formellement uni. Arcadius gouverne l'Orient depuis Constantinople.

Honorius gouverne l'Occident, avec une cour qui s'établira d'abord à Milan, puis à Ravenne. Ce qui semble mettre qu'une mesure administrative provisoire, une formule déjà pratiquée depuis Dioclétien, accélère cette fois un éloignement institutionnel durable. Et les deux moitiés du monde romain cessent progressivement de parler le même langage politique. Dans les premières années qui suivent la division, la réalité de cette rupture s'impose avec une clarté troublante. Les cours impériales se concertent encore à l'occasion sur les décisions militaires et diplomatiques, mais leur coordination devient intermittente et cède souvent la place à la rivalité. Les ministres qui gouvernent en leur nom, Stilichon en Occident, Ruffin puis Eutrope en Orient, se traitent

avec une méfiance qui frise l'hostilité ouverte, chacun manœuvrant pour maximiser les ressources de sa propre moitié au détriment de l'autre. Quand les Visigoths ravagent les Balkans à la fin des années 390, les deux gouvernements passent plus de temps à se renvoyer la responsabilité d'intervenir qu'à organiser une réponse commune.

Pour comprendre pourquoi cette division est fatale à l'Occident, il faut regarder ce dont chaque moitié hérite réellement. L'Empire d'Orient concentre les provinces les plus riches. L'Égypte, l'une des principales provinces céréalières de l'Empire, est un fournisseur essentiel de Constantinople. la Syrie et ses routes commerciales vers l'Orient lointain, l'Anatolie, densément peuplée et artisanalement florissante. Constantinople, fondée sur la péninsule du Bosphore, est une capitale conçue pour résister, protégée sur trois côtés par la mer, renforcée par des murailles perfectionnées décennie après décennie. Ces fortifications repousseront avec succès la plupart des sièges pendant de nombreux siècles, même si la ville

tombera en 1204, puis en 1453. L'Occident hérite d'une situation incomparablement plus difficile. Ses frontières sont parmi les plus longues et les plus vulnérables de l'Empire entier. Le Rhin, au nord-ouest, le Danube, à l'est, des milliers de kilomètres à surveiller et à défendre en permanence. Ces provinces, bien que riches en terres agricoles, sont moins urbanisées et moins fiscalement rentables que celles de l'Orient. Et dans certaines régions, de puissants propriétaires issus de l'aristocratie sénatoriale cherchent à préserver leurs privilèges fiscaux, obtiennent des exemptions ou des remises et résistent aux mesures qui memassent leurs immenses domaines. Autant de pratiques qui réduisent

les ressources disponibles pour financer l'armée centrale. Cette fracture ne surgit pas du néant en 395. Elle existait en profondeur depuis au moins un siècle. L'Orient et l'Occident romain avaient des langues différentes, le grec dominant à l'est cultivé, le latin régnant à l'ouest administratif. Des priorités stratégiques divergentes et des économies évoluant à des rythmes distincts. Ce que la mort de Théodose accomplit, c'est retirer une part du couvercle institutionnel qui retenait cette divergence sous la surface et lui permettre de s'exprimer plus librement, sans abolir pour autant l'idée d'un empire commun, ni empêcher les interventions futures de l'Orient en Occident. Il y a dans cette fracture une logique

que l'histoire des grandes structures politiques répète avec une régularité troublante. Les empires ne se divisent pas du jour au lendemain sous l'effet d'un choc unique et identifiable. Ils se fragmentent imperceptiblement, par l'accumulation de décisions pragmatiques qui semblent raisonnables, prises isolément, dont l'effet cumulatif est une désintégration irréversible. Chaque renoncement à la coordination centrale affaiblit un peu plus l'idée d'un destin commun, jusqu'au moment où aucune volonté politique ne peut plus refermer la fracture. En 395, une étape majeure de ce lent éloignement institutionnel est franchie, mais non une ligne de non-retour clairement établie. l'Occident romain va désormais supporter de plus en

plus souvent l'essentiel du fardeau, malgré l'aide militaire et politique que l'Orient lui apportera encore par intermittence. Et ce qui approche vient de loin, poussé par des forces que l'Empire n'a ni contrôlées ni pleinement comprises. Pour comprendre ce qui s'amasse aux portes de l'Occident fragilisé dont nous venons de parler, il nous faut remonter d'une vingtaine d'années, jusqu'à l'été de l'an 376. Sur les rives septentrionales du Danube, une scène sans précédent se déroule. Selon une reconstruction possible, des dizaines de milliers de personnes, guerriers, prêtres, artisans, paysans, s'amassent sur la berge et tendent les mains vers les soldats romains qui les observent depuis l'autre rive. Certains supplieront de les

laisser passer, tandis que d'autres groupes franchiront la frontière sans autorisation. Ce sont principalement des tervinges et des gretonges, groupes gothiques dont une partie contribuera plus tard à la formation des visigots, et il fuit une terreur venue de l'Est dont les témoins contemporains peinent à trouver les mots pour la décrire.

Ces populations qui se présentent aux portes de l'Empire sont loin d'être homogènes. Une partie cherche refuge avec l'accord de Rome, une autre pénètre sur son territoire de sa propre initiative, et toutes conservent une organisation armée. La façon dont Rome va les accueillir va déclencher l'une des plus grandes catastrophes militaires de toute son histoire. La terreur qui pousse ces groupes gothiques vers le Danube, c'est celle des Huns. Leur origine exacte demeure débattue parmi les historiens, mais leur impact sur l'équilibre géopolitique de l'Europe orientale est, lui, absolument indiscutable.

Surgissant des profondeurs de la steppe eurasiatique dans les années 360 à 370, les Huns disloquent en quelques décennies une grande partie des structures politiques et démographiques de l'Europe de l'Est. leur pression pousse directement plusieurs groupes gothiques vers les frontières romaines. D'autres peuples germaniques, Vandales, Burgondes, Alamans, se mettent eux aussi en mouvement, mais selon des calendriers, des itinéraires et des causes multiples, où se mêlent conflits régionaux, recherches de terres, ambitions politiques et, parfois, contre-coups de l'expansion unique. Il est fondamental, pour saisir la nature de ce qui se joue, de ne pas réduire ces mouvements de population à de simples

invasions de hordes sauvages. Les tervinges et les gretonges qui atteignent le Danube en 376 sont, pour la plupart, des gens qui ont vécu des générations entières à la périphérie de l'Empire, qui ont commercé avec Rome, servi dans ses légions, et dont certains chefs parlent latin et ont reçu le baptême il y a longtemps. Leurs intentions ne sont cependant pas toutes identiques. Beaucoup cherchent à s'établir dans l'Empire. tandis que certains groupes franchissent la frontière sans autorisation et demeurent organisés militairement. Cette nuance est capitale, parce qu'elle transforme complètement la lecture des événements qui suivent. Il ne s'agit pas de la confrontation entre la civilisation et la barbarie telle

que l'historiographie ancienne l'a longtemps décrite, mais de mouvements de population aux objectifs divers, attirés par un espace économique et culturel dont elles avaient mesuré l'attrait depuis des générations. Ce que Ron fait de cette crise migratoire est l'une des plus graves fautes administratives de son histoire tardive. L'installation des tervinges en trace est autorisée par l'empereur Valence, mais sa mise en œuvre est confiée à des fonctionnaires provinciaux corrompus qui voient dans l'afflux des arrivants une occasion d'enrichissement personnel.

Les nouveaux venus, qui devaient recevoir des terres et des rations alimentaires en échange de leur soumission à l'autorité romaine, sont spoliés, humiliés et délibérément affamés par des administrateurs qui leur revendent à prix d'or la nourriture qui leur avait été promise. La révolte éclate rapidement. En août 378, près d'Andrinople, en Thrace, l'armée romaine d'Orient affronte une coalition de groupes gothiques révoltés. La bataille est une catastrophe d'une ampleur que Rome n'avait pas connue depuis des siècles. Les légions sont écrasées.

Selon Amiens Marcelin, Environ deux tiers de l'armée engagée dans cette bataille sous le commandement de Valence sont anéantis. Et Valence lui-même, l'Auguste, le maître du monde romain d'Orient, est tué sur le champ de bataille. Son corps ne sera jamais retrouvé. Le choc d'Andrinople est à la fois militaire et symbolique. Militaire parce que la destruction d'une grande partie de l'armée de campagne de Valence affaiblit gravement les forces romaines dans les Balkans. Après plusieurs années de combats, Rome conclut en 382 une paix inhabituelle. Le texte exact de l'accord n'ayant pas été conservé, ses dispositions font l'objet de reconstructions divergentes. Selon l'une d'elles, des groupes gothiques auraient été

autorisés à s'installer dans les Balkans en conservant leur propre chef et une certaine autonomie, tout en fournissant des soldats à Rome sans être pleinement intégrés dans la structure légionnaire traditionnelle. Rome avait déjà installé des populations barbares à l'intérieur de ses frontières, Mais l'ampleur de cet établissement et le statut particulier que certaines interprétations attribuent aux Gautes en font un précédent exceptionnel, qui transforme durablement la nature de l'armée romaine tardive. Symbolique, parce qu'Andrinople démontre avec une brutalité exceptionnelle la vulnérabilité de l'armée de campagne du Bas-Empire. Dans un monde où la peur de la Légion avait longtemps suffi à dissuader bien

des aventures militaires, l'ampleur de cette défaite change la donne de manière irréversible. Il serait tentant, rétrospectivement, d'y voir l'un des événements qui rendent intelligible la carrière future d'un chef Ouizigo ayant grandi dans l'ombre de l'Empire, appris l'art de la guerre romaine de l'intérieur et nourri de très grandes ambitions.

Il s'appelle Alaric. Quand la nouvelle parvient à Saint-Jérôme, dans sa cellule de Bethléem, il pose sa plume et reste plusieurs jours sans pouvoir écrire. Ce qu'il apprend en ce mois d'août de l'an 410 lui semble à la fois impossible et inévitable. Une chose que le monde n'avait pas vue depuis huit siècles. Rome, la ville éternelle, la maîtresse des nations, la cité que ses habitants appelaient simplement l'Urbs, la ville, sans qu'il fût jamais nécessaire de préciser laquelle, venait d'être prise et pillée par une armée barbare. Le plus brillant flambeau de tout l'univers s'est éteint. Bien plus!« Dans une seule ville, le monde entier a péri», écrit-il enfin.

Ces mots disent moins l'effet brut que le traumatisme. Et c'est précisément ce traumatisme qui fait de cet événement l'un des moments les plus chargés de toute l'histoire occidentale. L'homme qui a accompli l'impensable s'appelle Alaric. Et son histoire est celle d'une trahison. Non pas la sienne envers Rome, mais celle de Rome envers lui. Alaric n'est pas un ennemi venu de l'horizon des steppes. il est un produit de Rome elle-même. Visigo de naissance, chrétien de foi, il a servi dans l'armée impériale, combattu sous les aigles romaines, appris l'art de la guerre et de la politique aux côtés de généraux latins. Ce qu'il demande depuis des années est, dans le cadre de l'époque, une aspiration parfaitement raisonnable, un

commandement officiel de haut rang dans l'armée impériale, le titre de magistère militum, maître des soldats. et des terres pour installer durablement son peuple dans une province de l'Occident. D'autres chefs barbares avaient obtenu autant avant lui. Mais la cour d'Honorius à Ravenne, paralysée par ses factions internes et ses intrigues de couloir, repousse sa demande, annule les accords conclus, le laisse sans solde à la tête de dizaines de milliers d'hommes qui regardent leur chef en attendant une réponse que Ravenne refuse obstinément de donner. Alaric assiège Rome une première fois en 408. La ville, riche mais incarne. de se défendre seule, négocie une rançon colossale. Selon Zosim, 5 000 livres d'or, 30 000 livres d'argent et des quantités

considérables d'épices et de soirées précieuses. Rome paie. Alaric lève le siège et se retire en étrurie. tandis qu'une ambassade romaine part négocier avec la cour. Les pourparlers se poursuivent notamment à Arininum, mais Raven refuse encore. Alaric revient assiéger Rome une deuxième fois en 409, installe même un contre-empereur de sa propre fabrication pour tenter de forcer la main d'Honorius.

Raven refuse toujours. En 410, après avoir déposé ce contre-empereur, Alaric marche vers Raven pour traiter directement avec Honorius. Mais cette nouvelle tentative de règlement négocié échoue dans l'humiliation. Alors, en août, il se présente pour la troisième fois devant les murailles de la cité. Et, selon l'une des versions rapportées, la porte salarienne lui est ouverte depuis l'intérieur. Pendant trois jours, les Visigoths parcourent les rues de Rome. Selon les témoignages chrétiens de l'époque, Alaric donne des ordres stricts d'épargner les basiliques chrétiennes et ceux qui s'y réfugient. Et plusieurs de ces sanctuaires servent effectivement de refuge. Il ne cherche pas à raser la ville. Il cherche à humilier définitivement la

cour de Ravenne, à prouver qu'il est une force que nul ne peut plus se permettre d'ignorer. Les dommages matériels sont réels. Des palais pillés, des trésors emportés, des bâtiments incendiés. Mais Rome n'est pas entièrement détruite. Elle survit physiquement à ces trois jours d'août 410. Ce qui ne survit pas, c'est le mythe. Rome inviolée, Rome éternelle. Rome que ses habitants croyaient protégée par les dieux et par l'histoire elle-même.

Ce mythe fondateur s'effondre en 72 heures. Malgré les prises de Rome survenues au cours des guerres civiles, la ville n'avait plus subi de sacs par une armée étrangère depuis le sac gaulois, traditionnellement daté de 390 avant notre ère, près de huit siècles auparavant. Dans tout le monde romain, de Carthage à Alexandrie, de Jérusalem à Lyon, La nouvelle produit un effet de stupeur que les simples faits militaires ne sauraient expliquer. C'est l'ordre du monde lui-même qui semble remis en question. Saint-Augustin, évêque d'Yponne en Afrique du Nord, répond à cet événement par l'une des œuvres philosophiques les plus ambitieuses de l'Antiquité tardive,« La cité de Dieu», rédigée sur une quinzaine d'années. Il y répond aux voix qui

accusent le christianisme d'avoir attiré la colère des dieux sur Rome en abandonnant les cultes ancestraux. Sa réponse est d'une profondeur durable.« La cité terrestre, dit-il, est par nature périssable et imparfaite. Seule la cité de Dieu est éternelle.» Alaric ne profite pas de son triomphe. Quelques semaines après le sac, une maladie soudaine l'emporte en Calabre alors qu'il tentait de traverser la Méditerranée pour gagner l'Afrique du Nord. Son successeur emmène les Visigoths vers la Gaule, où ils établissent bientôt le royaume de Toulouse. Après leur défaite face aux Francs en 507, le centre de leur royaume se déplace vers l'Hispanie.

L'onde de choc déclenchée en août 410, elle, se propagera pendant les 66 années qui séparent encore le sac de Rome de la chute définitive. En l'an 454, l'empereur d'Occident Valentimien III convoque son général en chef Flavius Aetius pour une audience au palais impérial. Trois ans plus tôt, Aetius avait repoussé Attila et ses Huns lors de la bataille des champs cataloniques, sauvant l'Occident romain d'un péril que beaucoup avaient cru fatal. Ce jour-là, au lieu d'une récompense, Aetius reçoit un coup d'épée de la propre main de l'empereur.

Il meurt sur place. Quand la nouvelle se répand parmi les sénateurs romains, l'un d'eux prononce ces mots que les chroniqueurs de l'époque ont retenus comme une épitaphe de toute une ère.« Je ne sais pas si l'acte était juste», mais je sais avec certitude que l'empereur vient de se couper la main droite avec la gauche.» Dans cette phrase, aussi brève qu'implacable, réside tout le tragique de l'agonie finale de l'Occident romain. Pour comprendre comment Héétius en est venu à mourir de la main de celui qui l'avait sauvé, il faut remonter d'une quinzaine d'années et parler de l'homme qui a dominé la scène européenne dans les années 440 et 450, Attila, roi des Huns. Attila hérite du commandement unique en 434 avec son frère Bleda. Les deux hommes

règnent conjointement jusqu'à la mort de Bleda, vers 445, après laquelle Attila exerce seul le pouvoir avec une efficacité qui terrorise ses contemporains. Son empire stépique, centré sur le bassin des Carpathes et dominant une partie de l'Europe centrale et orientale, ainsi que des territoires dépendants autour de la mer Noire, peut mobiliser des dizaines de milliers de guerriers. issus notamment de nombreux peuples soumis ou alliés. La grande mobilité de sa cavalerie lui procure un sérieux avantage tactique face aux armées de l'époque, sans pour autant lui assurer une supériorité absolue.

Tout au long des années 430 et 440, il ravage les Balkans, réduit des villes à des ruines fumantes et extorque des tribus considérables à Constantinople, qui paient parce que c'est moins coûteux que de se battre. En 451, il tourne ses armées vers la Gaule. Les raisons de cette campagne restent débattues. L'arrêt des paiements orientaux, l'appel d'Honoria, un conflit dynastique chez les Francs et les calculs politiques d'Attila ont tous pu peser dans sa décision. Ce qui l'arrête, c'est Aetius. Et ce personnage mérite qu'on s'y arrête. Son parcours est à lui seul un résumé des contradictions de l'Empire tardif. Il a passé une partie de sa jeunesse en otage chez les Huns. un séjour qui lui a donné une connaissance personnelle de leur élite et de leur

mode de vie. Il a ensuite utilisé des contingents uniques comme mercenaires pour se hisser au sommet du commandement militaire occidental. Puis, il se retrouve à combattre ce même peuple dont il avait autrefois sollicité l'appui. Ce retournement de l'histoire, Attila lui-même en connaissait sans doute l'ironie. En juin 451, sur les champs cataloniques, quelque part dans la région qui est aujourd'hui la Champagne, Aetius réussit l'exploit de rassembler sous les aigles romaines une coalition sans précédent. Visigoths, Burgondes, Francs et Alains, tous unis face à la déferlante unique. La bataille est l'un des affrontements les plus connus et les plus importants sur le plan politique de l'Antiquité tardive. Les sources s'accordent

sur son intensité, même si l'ampleur des forces engagées et les chiffres précis qu'elles avancent méritent la prudence. Attila est repoussé. Il se retire au-delà du Rhin. L'année suivante, il envahit l'Italie, ravage Achille et plusieurs cités de la plaine du Pau. Une légende tardive fait de cette invasion l'acte de naissance de Venise, fondée par des populations fuyant vers les lagunes côtières pour échapper aux cavaliers des steppes. En réalité, les établissements de la lagune se forment progressivement au cours des siècles suivants. Attila est finalement contraint de rebrousser chemin, sous l'effet combiné des épidémies qui ravagent ses troupes, des difficultés de ravitaillement et, selon plusieurs sources, d'une ambassade pontificale conduite

par le pape Léon le Grand. En 453, il meurt dans des circonstances mal établies. Selon la version traditionnelle transmise par Jordanes, qui se réfère au récit de Priscus, une hémorragie l'aurait emporté pendant la nuit de ses noces, une fin aussi déconcertante que sa vie avait été redoutable. Mais la victoire contre Attila est une victoire à la pyrrhus.

Hétius est assassiné dès 454. Valentinien III est lui-même tué l'année suivante. S'en suit la succession la plus pitoyable de toute l'histoire impériale romaine. Neuf empereurs en 21 ans. Pétron Maxime, Avitus, Majorien, Libius Severus, Antemius, Olibrius, Glycer, Julius Nepos, Romulus Augustule. Des empereurs que l'histoire a presque intégralement oublié et dont l'autonomie fut très inégale. Libius Severus, puis Olibrius, dépendirent étroitement de Ricimer.

Glycer fut élevé au pouvoir par Gundobad et Romulus Augustule fut placé sur le trône par son père Orestes. D'autres, comme Avitus, Majorienne, Antemius ou Julius Nepos, disposèrent de leur propre soutien et tentèrent, avec des fortunes diverses, d'exercer réellement le pouvoir. Alors même que les chefs militaires cherchaient à préserver l'apparence d'une légitimité impériale, parce que cette apparence leur était encore, provisoirement, utile. Dans la dernière année d'existence de la cour impériale d'Occident, son véritable maître se nomme Orestes, officier d'origine romaine qui avait autrefois servi Attila comme secrétaire, avant de retourner au service impérial. Il renverse Julius Nepos, et place sur le trône son propre fils, Romulus Augustule.

En août 476, des soldats auxquels Orestes a refusé des terres se soulèvent et choisissent Odoacre pour roi. Celui-ci fait exécuter Orestes le 28 août, puis dépose Romulus Augustule, traditionnellement le 4 septembre. L'abdication de Romulus Augustule, c'est le dernier acte d'un théâtre dont la salle était vide depuis longtemps.

Le débat sur les causes de la chute d'Europe remonte à l'Antiquité tardive, mais Edward Gibbon a profondément marqué, au XVIIIe siècle, sa forme historiographique moderne. Dans son vaste panorama des thèses avancées au fil du temps, l'historien Alexander Diement a catalogué plus de 200 explications différentes de l'effondrement de l'Occident romain. 200. Ce chiffre est lui-même une réponse, non pas à la question de savoir pourquoi Rome est tombée, mais à celle de savoir pourquoi cette question continue de nous hanter. Quand 200 explications concurrentes ont été proposées pour un seul et même événement historique, c'est que cet événement résiste à toute réponse simple, et que chaque génération d'historiens

le regarde à travers le prisme de ses propres inquiétudes. Rome nous fascine parce que nous n'en finissons pas de nous y reconnaître. Parcourons les grandes familles d'interprétations, sans en absolutiser aucune, car les historiens sérieux s'accordent aujourd'hui sur le fait qu'une explication monocausale de la chute de Rome est, par définition, insuffisante. La thèse militaire, la plus ancienne et la plus intuitive, voit dans la pression extérieure des peuples barbares la force motrice de l'effondrement. L'historien britannique Peter Heather, dont les travaux font référence depuis la fin du XXe siècle, en offre une version sophistiquée. Selon lui, la pression exercée par les Huns, puis par les peuples germaniques sur les

frontières de l'Empire, était si massive et si organisée qu'elle est devenue un facteur décisif dans les conditions propres à l'Empire romain tardif. Ce n'est pas seulement la faiblesse interne de Rome qui l'a perdue, mais aussi la force réelle et inédite de ses adversaires. Cette lecture a le mérite de prendre au sérieux les peuples dits« barbares» comme acteurs autonomes de l'histoire, et non comme simples symptômes d'une décadence préexistante.

Dans une interprétation largement convergente avec celle de Peter Heather, Brian Ward Perkins insiste, dans un ouvrage publié au début du XXIe siècle, sur la réalité matérielle et profonde de l'effondrement occidental. L'archéologie met clairement en évidence un déclin dans plusieurs régions de l'Occident. sans pour autant attester un effondrement uniforme sur l'ensemble du territoire. La qualité de la céramique, la complexité des constructions, la diversité des marchandises en circulation, tout cela chute brutalement dans de nombreuses zones entre le 5e et le 7e siècle, selon des rythmes et des degrés variables. Il ne s'agit pas d'une transition douce vers une autre forme de civilisation, mais d'un réel appauvrissement dont

les populations ont souffert pendant des générations. Ward Perkins refuse le terme de transformation et réclame qu'on appelle l'effondrement par son nom. À l'opposé, Walter Goffard et l'école dite« accommodationniste» préfèrent précisément parler de transformation plutôt que de chute. Les royaumes barbares qui émergent en Occident ne détruisent pas la civilisation romaine. Ils la recyclent, l'absorbent, s'en font les héritiers partiels.

Les lois romaines sont reprises et adaptées. Le latin survit et se transforme lentement en langue romane. L'Église catholique adapte certaines structures territoriales et administratives héritées de l'Empire romain. La continuité, selon ces historiens, est au moins aussi réelle que la rupture. Plus récemment, des travaux comme ceux de Kyle Harper, publiés en 2017, ont attiré l'attention sur des facteurs longtemps sous-estimés.

La peste antonine du IIe siècle, la peste de Cyprien au IIIe, Les mutations climatiques de l'Antiquité tardive, puis au VIe siècle, la peste de Justinien aurait profondément influé sur la démographie et l'économie du monde romain à différentes étapes de son histoire, indépendamment des choix politiques. Cette hypothèse est jugée stimulante par une partie de la communauté des historiens, même si d'autres chercheurs estiment qu'elle risque de minorer la part des décisions humaines et des défaillances institutionnelles dans l'effondrement.

La vérité, si l'on peut employer ce mot avec la modestie qu'il exige, est que les facteurs antérieurs à 476 ont contribué, à des degrés et à des moments différents, à la crise de l'Occident romain. Aucun d'eux, pris isolement, ne suffit à expliquer pourquoi le pouvoir impérial disparaît en Occident cette année-là, tandis que l'Empire romain d'Orient survit encore mille ans avant d'être désigné plus tard, par convention, comme l'Empire byzantin. C'est leur convergence et leur renforcement mutuel qui conduisent à cet effondrement occidental. Les bouleversements ultérieurs, comme la peste de Justinien au VIe siècle, appartiennent à une autre séquence.

Ils façonnent l'histoire de l'Empire d'Orient et des sociétés post-romaines. Cette complexité irréductible fait de la chute de Rome l'une des questions les plus fécondes de toute l'historiographie mondiale. Mais peut-être la question la plus profonde n'est-elle pas de savoir comment Rome est tombée. mais ce que sa chute nous a laissé. Le droit romain est à la base de la plupart des systèmes juridiques européens encore en vigueur aujourd'hui.

Le français, l'espagnol, le portugais, l'italien, le roumain sont les filles directes du latin. L'Église catholique a adapté certaines des structures territoriales et administratives de l'Empire, tout en développant sa propre hiérarchie et son propre universalisme pour les transmettre au monde médiéval et moderne. Et l'idée même d'une communauté de peuples unis par un droit commun et une culture partagée est, en dernière analyse, l'héritage direct de Rome. Rome est tombée.

Mais d'une certaine façon, nous vivons encore dans ces ruines. Et c'est peut-être la plus belle définition possible d'une civilisation qui a vraiment changé le monde. Si cette histoire vous a accompagné jusqu'ici et que vous souhaitez continuer à explorer les grandes civilisations qui ont façonné notre monde... des cités sumériennes aux empires oubliés, des révolutions silencieuses aux effondrements fracassants, rejoignez la communauté d'Histoire des civilisations en vous abonnant au podcast.

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