Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 14

Le Premier Empire : Napoléon, ses conquêtes et la France impériale

Dienstag, 13. Oktober 2026 · 51 min

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Shownotes

Comment Napoléon Bonaparte est-il passé d’une enfance corse modeste au trône impérial, avant de dominer l’Europe puis de tout perdre ? Cet épisode retrace l’ascension et la chute du Premier Empire, de la Révolution française à Waterloo, à travers les batailles, les conquêtes, les réformes et les choix politiques qui ont bouleversé la France.

Plongez dans l’histoire de Napoléon, de la campagne d’Italie au coup d’État du 18 Brumaire, du sacre à Notre-Dame à la victoire d’Austerlitz. Découvrez la création du Code civil, la Banque de France, les lycées et les préfectures, mais aussi le Blocus continental, la guerre d’Espagne, la désastreuse campagne de Russie, l’exil sur l’île d’Elbe, les Cent-Jours et la défaite finale face aux coalisés.

Empereur visionnaire, stratège militaire de génie, héritier de la Révolution ou despote responsable de millions de morts ? Entre Grande Armée, diplomatie, propagande et ambition personnelle, ce récit révèle les contradictions de la France impériale et les zones d’ombre du règne, notamment le rétablissement de l’esclavage en 1802. De Sainte-Hélène à la naissance de la légende napoléonienne, découvrez comment un homme a remodelé l’Europe et laissé une empreinte encore visible dans nos institutions, notre droit et notre imaginaire collectif.

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Il y a dans l'histoire de l'humanité quelques destins tellement improbables qu'ils semblent relever de la fiction plutôt que du réel. L'homme dont nous allons suivre la vie dans cette série est né sujet français, sur une île récemment rattachée au royaume. Gênes venait de céder à la France ses droits sur la Corse, que les troupes françaises avaient ensuite conquises, et il est venu au monde environ quinze mois après que cette transaction avait pris la forme d'un traité. Toute sa vie, ses ennemis lui rappelleront cette étrangeté. Il n'est pas l'un des leurs. Il parle avec un accent, il porte un nom que personne ne sait écrire correctement, et il vient de nulle part. Et pourtant, moins de 40 ans plus tard,

cet homme sera l'empereur des Français, le maître d'une grande partie de l'Europe continentale, l'homme devant qui les plus vieilles dynasties d'Europe s'inclineront. Voici comment cela a commencé. Nous sommes en 1769, à Ajaccio, sur l'île de Corse. La Méditerranée bat les remparts de la vieille ville, et dans la maison Bonaparte, une belle demeure de pierre, plus digne que véritablement riche, une femme prénommée Laetitia met au monde son deuxième enfant survivant. L'enfant s'appellera Napoléon di Bonaparte, un prénom hérité d'un grand-oncle paternel récemment décédé qui sonne l'Italie et la Méditerranée bien plus que la France. Son père, Carlo, est un avocat issu d'une famille de petite noblesse toscane

transplantée en Corse depuis le XVIe siècle. Un homme cultivé, habile en politique locale, qui vient de prendre le parti de se rallier à la France pour en tirer des avantages pratiques. Car la Corse vient de changer de main au terme d'une résistance acharnée. Gênes, qui n'avait plus les moyens de la tenir, a cédé ses droits à Louis XV par le traité de Versailles de 1768. Mais les Corses, menées par Pascal Paolit, ont combattu les troupes françaises jusqu'à leur défaite décisive à Ponte Novo en mai 1769. Un acte de plume suivi d'une conquête militaire. Une île et ses habitants soumis malgré leur résistance. Napoléon grandit dans cette tension permanente. Celle d'une famille qui cherche à s'intégrer au

nouveau pouvoir tout en conservant une identité propre. Une fierté corse que sa mère Laetitia incarne avec une rectitude presque militaire. Et c'est précisément ce mélange, l'ambition calculée du père et l'orgueil intransigeant de la mère, que l'enfant va absorber et transformer en quelque chose d'unique, quelque chose que ses professeurs ne savent pas encore nommer. En 1779, Carlo Buonaparte obtient grâce à ses relations une bourse royale pour son fils.

Napoléon est envoyé à l'école militaire de Brienne-le-Château, en Champagne. Il a 9 ans, presque 10. Il ne parle presque pas français. et il arrive dans un monde entièrement hostile. Ses camarades, fils de la noblesse française, ne manquent pas une occasion de se moquer de son accent, de son nom à consonance étrangère, de son origine insulaire, qu'ils évoquent avec un léger mépris. Il est seul, il est fier, et cette fierté blessée va devenir le carburant secret de toute une vie d'ambition. À Brienne, Napoléon travaille avec une intensité qui déconcerte ses professeurs. Il excelle en mathématiques et en géographie, et développe une capacité de concentration que beaucoup décrivent déjà comme hors du commun. Mais ce qui frappe davantage,

c'est qu'il lit. Il lit tout ce qu'il trouve. Les récits de César, d'Alexandre le Grand, de Frédéric le Grand de Prusse. Il dévore les vies parallèles de Plutarque, consacrées aux grands hommes de l'Antiquité, comme s'il y cherchait un modèle, une justification, une promesse. À 15 ans, il est transféré à l'École royale militaire de Paris, où il passe ses examens avec des résultats honorables et sort officier d'artillerie en 1785, nommé sous-lieutenant au 42e rang sur 58. Pas une révélation fulgurante.

Pas encore. Et pourtant, quatre ans plus tard, la France entière va basculer. En 1789, la Révolution française éclate avec la brutalité d'une tempête qui couvait depuis des décennies. Les structures de l'Ancien Régime s'effondrent, les hiérarchies héritées de la naissance volent en éclats, et une question fondamentalement nouvelle traverse l'air de Paris. Qui mérite de commander? Non plus qui est né noble, mais qui est capable, qui est fort, qui sait vaincre? Pour Napoléon Bonaparte, ce garçon né au mauvais endroit, au mauvais moment, dans la mauvaise famille, c'est exactement la question à laquelle il a passé toute son adolescence à se préparer à répondre. la porte vient de s'ouvrir.

Et il va la franchir comme personne d'autre n'aurait pu le faire. En 1796, l'armée d'Italie française est une catastrophe ambulante. Les soldats n'ont pas été payés depuis des mois, leurs uniformes tombent en lambeaux, leurs chaussures ne méritent plus ce nom et, malgré la récente victoire de Lohano, restée sans lendemain, l'armée demeure épuisée, indisciplinée et terriblement mal approvisionnée. Le directoire, ce gouvernement républicain qui règne sur la France avec l'autorité vacillante d'un conseil d'administration en faillite, envoie un général de 26 ans prendre la tête de cette armée de vanupiés.

Un général si maigre, si pâle, si peu impressionnant physiquement que plusieurs de ses officiers supérieurs le regardent avec une curiosité à peine déguisée en mépris quand il leur présente sa lettre de nomination. Son nom? Napoléon Bonaparte. Désormais, une forme francisée de son prénom et de son patronyme italien, qu'il adopte à cette époque. Ce qu'il va faire avec cette armée en décomposition au cours des semaines suivantes va stupéfier l'Europe entière. Napoléon apporte à la guerre quelque chose que ses contemporains n'ont pas encore vu à cette échelle, une vitesse qui paralyse l'adversaire avant même qu'il ait compris ce qui lui arrive. Là où les armées de l'époque avancent lentement en ligne régulière, en respectant une chorégraphie héritée

des conflits du siècle précédent, Il concentre ses forces sur un point précis, frappe avec une intensité dévastatrice, rompt la ligne ennemie et exploite la percée avant que l'adversaire ne puisse se reformer. Ce n'est pas une révolution militaire dans son principe, les éléments existaient avant lui, mais c'est une synthèse nouvelle, appliquée avec une cohérence et une rapidité rarement atteintes à cette échelle à son époque. La campagne d'Italie est une suite de victoires qui se succèdent à un rythme qui laisse les chancelleries sans voix. Montenotte, Milésimo, Dego, Mondovi.

En moins de deux semaines, il brise la coalition austropiémontaise et commence sa descente vers la plaine du Pau. Le 28 avril, il contraint la Sardaigne à signer l'armistice de Kérasco, bientôt suivi par le traité de Paris. À Lodi, en mai 1796, ses troupes franchissent un pont sous le feu autrichien dans des conditions qui entrent immédiatement dans la légende.

Ce qui est certain, c'est que ce jour-là, quelque chose change dans le regard de ces hommes. Ils commencent à l'appeler le petit caporal, non pas avec mépris, mais avec cette tendresse brutale que les soldats réservent aux chefs qui partagent leurs dangers. Car Napoléon comprend quelque chose d'essentiel que beaucoup de généraux oublient. Une armée ne tient pas seulement grâce à des ordres, elle tient aussi par des récits.

Et il construit le sien avec le soin d'un orfèvre. Il rédige ou inspire des bulletins de victoire dans un style clair, enlevé, héroïque, que Paris publie et que les Français lisent avec une avidité croissante. En moins de deux ans, la campagne d'Italie lui livre une douzaine d'états, force l'Autriche à signer le traité de Campo Formio et fait de lui le personnage le plus célèbre de France. Il a 28 ans. Mais la célébrité engendre ses propres pièges, et un homme comme lui le sait parfaitement. Il faut partir avant que Paris ne se lasse. En 1798, il convainc le directoire de financer une expédition vers l'Égypte. Il rêve d'Orient, d'Alexandre le Grand, de la route des Indes. Il emmène avec lui non seulement une armée, mais une commission de

167 savants, géographes, naturalistes, mathématiciens, artistes, chargés d'étudier et de documenter les antiquités, l'architecture, la nature et la société égyptienne. posant ainsi les bases de l'étude scientifique moderne de l'Égypte. C'est lors de cette campagne que des soldats français découvrent par hasard la pierre de Rosette, la clé qui permettra, des décennies plus tard, de déchiffrer les hiéroglyphes de l'Égypte ancienne.

Mais l'expédition se solde aussi par un désastre naval cinglant. En août 1798, à la bataille d'Aboukir, l'amiral britannique Nelson détruit la flotte française, isolant l'armée et rendant son ravitaillement comme son évacuation par mer extrêmement difficile. Napoléon abandonne ses hommes en Égypte, rentre en France en secret et présente sa campagne non comme l'échec stratégique qu'elle est objectivement, mais comme une odyssée scientifique et culturelle sans précédent. C'est le premier grand exemple de ce talent particulier qui ne le quittera jamais, sa capacité à transformer une défaite en légende.

La presse parisienne, dont il maîtrise déjà parfaitement les ressorts, amplifie ce récit. Et les Français, lasses d'un gouvernement qui ne les satisfait plus, accueillent ce héros avec un enthousiasme qui n'a que peu à voir avec la réalité militaire de la campagne. La Seine est prête pour le coup qui va tout changer. Le 10 novembre 1799, 19 brumaires en huit selon le calendrier révolutionnaire, Napoléon Bonaparte, se présente devant l'Assemblée des 500, réunie à l'orangerie du château de Saint-Cloud.

Il est censé prononcer un discours qui légitimera le changement de régime préparé depuis des semaines. Ce qui se passe alors est à peine croyable. Lui, le conquérant d'Italie, le vainqueur de dizaines de batailles, l'homme que toute l'Europe craint, se retrouve encerclé par des représentants en fureur qui se lèvent en hurlant« Hors la loi! Abat le tyran!» Des mains se tendent pour l'empoigner. Il sort de la salle livide, chancelant, presque défaillant. Son frère Lucien devra finalement sauver la situation en ordonnant aux grenadiers de la garde d'évacuer l'assemblée par la force. Ce n'est pas le coup d'état que Napoléon avait répété dans sa tête. Et pourtant, ce soir-là, la République parlementaire du Directoire a cessé d'exister. Pour comprendre comment

un tel bouleversement a pu se produire avec aussi peu de résistance durable, il faut comprendre dans quel état se trouve la France en 1799. Le Directoire, le régime des cinq directeurs installé en 1795 après la Terreur, est gangréné par la corruption, l'incompétence et les querelles intestines. La monnaie a perdu une large partie de sa valeur. La guerre continue sur plusieurs fronts, les finances de l'État sont dans un état désastreux, et les Français, épuisés par dix ans de bouleversements incessants, aspirent confusément à quelque chose de stable, de fort, de lisible. C'est dans ce vide politique que deux hommes vont se trouver. L'abbé Sieyès, l'un des idéologues les plus influents de la Révolution, auteur du célèbre pamphlet«

Qu'est-ce que le tiers État?», publié en 1789, cherche une épée qui donnera une apparence de légitimité militaire à son projet constitutionnel. Bonaparte cherche un prêtre non intellectuel qui donnera une apparence de légitimité républicaine à son ambition politique. Ils ont besoin l'un de l'autre, et tous deux pensent pouvoir se débarrasser de l'autre une fois l'affaire faite. L'histoire nous dit lequel des deux avait raison. Le plan est le suivant.

Les deux assemblées législatives seront transférées à Saint-Cloud. sous prétexte d'un complot jacobin fictif, une manipulation grossière, mais qui marche. Napoléon sera nommé commandant militaire de Paris. Et dans l'atmosphère de confusion ainsi créée, un gouvernement provisoire sera annoncé, avec trois consuls, dont Napoléon, Sieyès et Ducos. Dans les semaines qui suivent, Sieyès et Ducos sont marginalisés avec une rapidité qui laisse peu d'illusions sur les intentions réelles du troisième larron.

Napoléon devient premier consul, avec des pouvoirs considérablement plus étendus que ceux de ses deux collègues, et il ne tardera pas à les concentrer davantage encore. Ce qui rend ce moment historiquement fascinant, c'est le discours de légitimation que Napoléon choisit. Il ne se présente pas comme un César, pas comme un homme fort qui renverse une république. Il se présente comme le continuateur de la révolution, celui qui va enfin lui donner les institutions stables qu'elle méritait depuis le début.« La Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencé», proclament les trois consuls provisoires.« Elle est finie». Cette phrase, ambiguë à dessein, signifie à la fois que la Révolution a accompli son but et qu'il est temps d'arrêter le chaos.

Un message que les Français épuisés sont prêts à entendre avec soulagement. Le plébiscite organisé pour ratifier la nouvelle Constitution de l'an VIII donne à Napoléon plus de 3 millions de voix pour et à peine plus de 1500 voix contre. Les historiens débattent de la fiabilité de ces chiffres. Plusieurs d'entre eux soulignent que les résultats furent sans doute largement arrangés.

Mais il est indémiable qu'aucune résistance populaire massive ne se manifeste à ce moment précis. La République parlementaire du Directoire n'est pas renversée dans une atmosphère de deuil national. Elle s'efface sans provoquer de vastes soulèvements. Et c'est peut-être ce qui est le plus troublant dans toute cette histoire. le plus grand bouleversement institutionnel de France depuis la chute de la monarchie, se produit sans que l'absence de résistance permette pour autant de conclure un véritable consentement populaire. Voici quelque chose que l'on oublie souvent lorsqu'on parle de Napoléon. Dans des pays que ses armées n'ont jamais conquis, dans des nations qu'il n'a jamais visitées, il existe encore aujourd'hui des

lois civiles qui portent son empreinte directe. Au Québec, en Louisiane, dans une grande partie de l'Amérique latine, dans des pans entiers du droit européen continental, les règles qui régissent les contrats, les successions, la propriété, ont été profondément influencées, entre autres, par un texte rédigé à Paris entre 1800 et 1804 dans les salles de travail du consulat. Le code civil, dit« code Napoléon», est probablement l'œuvre juridique la plus influente des deux derniers siècles. Et pourtant, on lui préfère presque toujours les batailles. Les années du consulat, de 1799 à 1804, sont les années où Napoléon construit. Pas des forteresses ou des palais, bien que cela vienne aussi, mais des institutions,

des structures qui vont traverser les décennies, les régimes, les révolutions et tenir jusqu'au 21e siècle. C'est le Napoléon le moins spectaculaire, mais peut-être le plus redoutable, parce que c'est celui dont l'influence est la plus difficile à effacer. Le Code civil est adopté en 1804 après quatre ans de travail intense. Une commission de juristes chevronnés, présidée par Tronchet, en prépare le projet, qui est ensuite discuté au Conseil d'État, où Bonaparte préside personnellement 57 des 109 séances et intervient avec une précision qui déconcerte les hommes de loi présents.

Il unifie une France juridiquement chaotique. L'Ancien Régime vivait sous des centaines de coutumes régionales différentes, parfois contradictoires d'une province à l'autre, et pose des principes qui sont encore reconnaissables aujourd'hui. L'égalité des citoyens devant la loi, la liberté individuelle, la propriété privée comme droit fondamental, la séparation nette entre le droit civil et le droit religieux. Il faut noter cependant, pour être exact, que ce texte comporte aussi des régressions importantes par rapport aux avancées de la période révolutionnaire, notamment sur la condition des femmes, qui perdent plusieurs droits civils qu'elles avaient acquis entre 1789 et 1799. Sur le front religieux,

Napoléon réussit l'un de ses coups diplomatiques les plus habiles. La Révolution avait mis l'Église catholique en position d'ennemi de la République. Les biens du clergé avaient été confisqués, les prêtres réfractaires persécutés, le calendrier chrétien remplacé par un calendrier républicain. En 1801, Napoléon signe avec le pape Pisset le Concordat, un accord qui reconnaît le catholicisme comme« religion de la grande majorité des Français», formulation délibérément non exclusive, et qui rétablit l'organisation de l'Église sur le territoire français, tout en maintenant la mainmise de l'État sur la nomination des évêques.

Ni les catholiques les plus ardents, ni les anticléricaux les plus convaincus n'en sont pleinement satisfaits. ce qui est souvent le signe qu'un compromis de ce type est correctement calibré. Les réformes administratives sont tout aussi profondes. Napoléon crée le système des préfets, des représentants de l'État central nommé par Paris et placé à la tête de chaque département, qui centralise l'administration départementale créée par la Révolution en établissant une chaîne de commandement claire, directement reliée au pouvoir central. Ce système existe encore dans sa structure fondamentale. Il fonde la Banque de France en 1800, avec pour première tâche de rétablir le crédit, d'assurer l'escompte des effets de commerce et

d'émettre des billets. Il crée les lycées, ces établissements d'enseignement secondaire public et standardisé qui formeront les futures élites du pays. Et il institue la Légion d'honneur en 1802, une décoration ouverte à tous les mérites, quelle que soit l'origine ou quel que soit le rang, qui est encore aujourd'hui la plus haute distinction de la République française. Ce Napoléon-là, celui des dossiers, des commissions et des décrets, travaille avec une énergie qui stupéfie ses collaborateurs. Il dort peu, lit vite, décide rapidement et possède une mémoire des détails administratifs qui confond ses ministres. Certains de ses secrétaires rapportent qu'il était capable de dicter à plusieurs scribes simultanément, passant de l'un

à l'autre sans perdre le fil d'aucune des lettres en cours. Ce qui est peut-être une légende, mais les institutions qu'il laisse derrière lui sont, elles, parfaitement réelles et durables. Le 2 décembre 1804, le pape Pie VII assiste dans la cathédrale Notre-Dame de Paris à l'affirmation symbolique de l'indépendance de Napoléon, et le monde entier en est témoin. Le cérémonial, préparé à l'avance, réserve aux pontifs venus de Rome une fonction liturgique essentielle. Pie VII bénit et oint le nouvel empereur.

Sa présence est exceptionnelle. Dans le rite monarchique français, le sacre était normalement célébré à Reims par son archevêque, qui posait la couronne sur la tête du roi et lui conférait la légitimité divine. Mais, au moment décisif, conformément au cérémonial prévu, Napoléon prend lui-même la couronne impériale sur l'autel et se la pose sur la tête. Puis, il couronne son épouse, Joséphine. Le geste est soigneusement calculé. Le pape consacre l'empereur Mais ce n'est pas de ses mains que celui-ci reçoit la couronne. La sème est immortalisée par le peintre Jacques-Louis David dans un tableau monumental qui trône aujourd'hui au musée du Louvre et dont la réalisation a nécessité des années de travail. Mais avant d'en comprendre le sens profond,

il faut rembobiner et se demander comment en est-on arrivé là? Comment un officier corse de 35 ans, premier consul d'une république fondée sur le rejet de la monarchie héréditaire, décide-t-il de se faire couronner empereur des Français avec une pompe qui éclipse les fastes de Versailles? La réponse tient en un seul mot. Légitimité. En 1804, Napoléon est l'homme le plus puissant d'Europe sur le plan militaire et politique. Mais il est aussi le plus vulnérable sur le plan symbolique.

Les grandes dynasties européennes, les Habsbourg d'Autriche, les Romanov de Russie, les Hohenzollern de Prusse, le regardent comme un parvenu sans titre héréditaire, un général heureux qui a confisqué une république. Pour traiter d'égal à égal avec elle, pour que ses alliances soient respectées et ses menaces prises au sérieux dans les salons de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, il lui faut un titre qui soit à leur niveau. La préparation du sacre mobilise des mois de travail et des centaines de personnes.

Les costumes, conçus par les meilleurs artisans de Paris, mêlent volontairement les références à l'Empire romain antique et à la royauté mérovingienne des origines de la France. Une double généalogie symbolique destinée à ancrer le nouveau régime dans deux légitimités simultanées, celle de la Rome impériale, universelle et triomphante, et celle de la monarchie franque, nationale et chrétienne. Napoléon choisit pour emblème personnel non pas la fleur de lys des Bourbons, mais l'abeille d'or, en partie parce que l'on avait retrouvé de petites abeilles d'or dans le tombeau de Childéric Ier, roi franc du Ve siècle, ancêtre symbolique de la royauté française.

La cathédrale Notre-Dame, encore en partie dégradée par les années révolutionnaires, est entièrement redécorée pour l'occasion. Il faut imaginer le bâtiment transformé, revêtu de tentures et d'ornements temporaires, rempli de plusieurs milliers d'invités. maréchaux, ministres, ambassadeurs étrangers, représentants des villes de France, dans une atmosphère qui oscille entre le sacré et le théâtral, entre l'antique et le moderne. C'est précisément là que réside le paradoxe fondamental de la cérémonie. C'est un rituel conçu pour ressembler à une tradition tout en rompant avec elle sur son point le plus essentiel. En se couronnant lui-même, Napoléon n'accomplit pas un acte d'arrogance brute, ou du moins, pas seulement cela,

il envoie un message d'une précision remarquable. Sa couronne ne dépend ni du pape, qui ne la lui remet pas, ni du seul sang, puisqu'il ne la tient pas de sa naissance. Son pouvoir revendique pourtant une légitimation religieuse. Son titre officiel le proclame« empereur par la grâce de Dieu et les constitutions de la République», tandis que Pisset le bénit et lui confère l'onction. Mais ce pouvoir vient aussi du peuple qu'il représente, et de lui-même, puisqu'il l'a forgé.

le pape est présent pour bénir et consacrer, pas pour octroyer la couronne. Cette distinction théologique et politique, apparemment subtile, est en réalité d'une importance considérable dans la culture politique de l'époque. Cette nouvelle cour impériale que Napoléon bâtit avec une attention presque maniaque aux détails n'est pas une simple réédition de Versailles. Elle mêle les rescapés de l'ancienne noblesse, attirés par les fonctions et les honneurs, aux nouveaux hommes issus de la Révolution et de l'armée. maréchaux devenus princes, bourgeois devenus comtes, étrangers devenus généraux français. C'est une nouvelle aristocratie de service, fondée sur le mérite et la fidélité, mais qui acquiert en même temps un caractère héréditaire à

mesure que le régime se consolide et cherche à se perpétuer. Ce soir du 2 décembre 1804, en sortant de Notre-Dame, Napoléon aurait murmuré à son frère Joseph« Joseph, si notre père nous voyait, C'est peut-être une phrase inventée après coup, comme l'histoire en fabrique toujours pour les grands moments, mais elle dit quelque chose de vrai sur l'homme. Cet enfant de Corse, moqué à Brienne pour son accent, venait de se faire couronner dans la cathédrale Notre-Dame de Paris, devant le représentant de Dieu sur terre. Et l'impossible, pour ce soir-là du moins, était devenu réalité. Un an plus tard, une victoire éclatante va consacrer sa puissance militaire. Le 2 décembre 1805, exactement un an jour pour jour après le

sacre de Notre-Dame, Napoléon commet délibérément ce qui ressemble à une erreur militaire grossière. Il affaiblit son aile droite. Il la rend si mince, si vulnérable, que les généraux alliés qui observent ses positions depuis les hauteurs du plateau du Pratsen sont convaincus d'avoir la victoire en main. Devant eux, une armée française apparemment en difficulté. Derrière eux, se tiennent les empereurs de Russie et d'Autriche en personne, qui ont donné l'ordre d'attaquer au petit matin. Dans ces grandes lignes, la manœuvre va confirmer le calcul de Napoléon, même si le combat imposera des ajustements, des contre-attaques et l'engagement des réserves.

C'est précisément l'occasion qui l'attendait. La bataille d'Austerlitz est considérée par les historiens militaires comme l'un des principaux chefs-d'œuvre tactiques de Napoléon, non pas parce qu'il y dispose de forces supérieures, Au contraire, les alliés sont plus nombreux, mais parce qu'ils dirigent la pensée de ses adversaires aussi précisément qu'ils dirigent ses propres troupes. La situation est la suivante. La troisième coalition rassemble l'Autriche de l'empereur François II et la Russie du tsar Alexandre Ier, tous deux présents en personne sur le terrain, fait exceptionnel dans les guerres de cette époque. Ensemble, ils commandent environ 85 000 hommes. Napoléon en dispose d'environ 73 000. La logique voudrait qu'il temporise, qu'il attende des renforts.

Il fait le contraire. Son plan tient à une idée centrale. Forcer l'ennemi à dégarnir son centre pour renforcer son flanc là où Napoléon semble vulnérable. Une fois ce centre affaibli, les colonnes françaises le fracturent et divisent l'armée alliée en deux morceaux isolés, incapables de se soutenir mutuellement. Le plateau du Pratsen est la clé. Qui le tient domine le champ de bataille tout entier. Le corps du maréchal Soult lance son attaque vers 9h du matin, puis s'empare du plateau au terme de combats décisifs, malgré de violentes contre-attaques alliées, dont celle de la garde impériale russe, qui oblige les Français à engager leur propre garde. Le brouillard matinal, qui se dissipe sur les colonnes françaises au moment précis de

leur assaut, comme si la fortune elle-même leur accordait sa faveur, donnera à la victoire son surnom dans la légende, le Soleil d'Austerlitz. Il faut tenter d'imaginer ce que représente une bataille de cette époque pour ceux qui la vivent de l'intérieur. Des dizaines de milliers d'hommes sur un terrain qui se mesure en quelques lieux. Le bruit des canons qui couvrent les voies. La fumée qui réduit la visibilité à quelques dizaines de mètres. Les ordres qui arrivent avec du retard ou n'arrivent pas du tout. Dans cette confusion permanente, la victoire appartient à ceux dont les chefs de terrain gardent leur sang-froid et dont le commandant suprême a construit un plan assez précis pour guider l'action mais assez souple pour

absorber l'imprévu. Ce jour-là, les maréchaux français, Soult, Davout, Lannes, exécutent avec une remarquable cohérence un dispositif que leurs adversaires n'ont pas su lire à temps. Au soir du 2 décembre, les Alliés ont perdu environ 36 000 hommes, tués, blessés ou prisonniers. Les Français en ont perdu environ 9 000.

L'Autriche demande l'armistice dès le lendemain. Elle signe le traité de Presbourg le 26 décembre 1805, cédant d'importants territoires et versant une indemnité de guerre considérable. Le tsar Alexandre et ses armées battent en retraite vers la Russie. Les conséquences de cette bataille dépassent largement le champ de manœuvre. Napoléon fonde le 12 juillet 1806 la Confédération du Rhin, un ensemble d'États allemands réorganisés sous son protectorat direct. Ses membres quittent le Saint-Empire romain germanique le 1er août, précipitant la disparition de cette construction politique née en 962 avec le couronnement d'Oton Ier, et dont l'Empire de Charlemagne constituait le modèle carolingien. Le 6 août, l'empereur François II renonce à

sa charge impériale sous la pression napoléonienne, mettant officiellement fin au Saint-Empire. La carte de l'Europe centrale, que les dynasties régnantes considéraient comme un ordre naturel et immuable, est redessiné en quelques mois par la seule force d'une victoire militaire. Napoléon est à son apogée. Non pas encore au sommet de sa puissance territoriale, cela viendra encore, mais au sommet de quelque chose de plus difficile à mesurer et de plus difficile à maintenir. La conviction, partagée par ses alliés et par ses ennemis, qu'il ne peut peut-être pas être battu.

C'est une croyance qui façonne la politique internationale aussi puissamment qu'une armée en campagne. Et c'est une croyance que les années qui viennent vont commencer, doucement d'abord, puis inexorablement, à défaire. Le 25 juin 1807, sur un radeau ancré au milieu du Niémen, à égale distance des deux rives, deux empereurs se rencontrent face à face. D'un côté, Napoléon Bonaparte, onze jours après avoir écrasé l'armée russe à Friblande. De l'autre, Alexandre Ier, tsar de toutes les Russies, 29 ans, cultivé, se présentant lui-même comme libéral et vaincu pour la deuxième fois en deux ans. Il parle en français. Il s'exprime avec une chaleur apparente, peut-être sincère chez Alexandre, certainement calculée

chez Napoléon. et ils discutent d'un partage de l'influence en Europe que l'un des deux n'a pas vraiment l'intention de respecter durablement. Pour comprendre ce que représente ce radeau, il faut remonter un an en arrière. En octobre 1806, Napoléon écrase la Prusse dans une campagne d'une rapidité qui stupéfie l'Europe.

Les batailles d'Iéna et d'Auerstadt, livrées le même jour à quelques lieux de distance, décident du sort de la campagne en écrasant les principales forces prussiennes. S'en suivent plusieurs semaines de poursuites et une série de capitulations qui mettent fin à la résistance organisée. Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, doit quitter sa capitale. Napoléon entre à Berlin le 27 octobre et c'est de là qu'il promulgue le décret de Berlin, acte fondateur du blocus continental. L'interdiction faite à toutes les nations sous influence française de commercer avec l'Angleterre. Le blocus continental est, dans sa conception, une stratégie cohérente. Puisque la bataille de Trafalgar en octobre 1805 a rendu extrêmement improbable

la reprise d'un projet d'invasion à grande échelle et durablement consacré la supériorité navale britannique, la France cherche à étrangler l'économie anglaise en lui fermant les marchés européens. L'idée est logique. Son application l'est beaucoup moins, parce qu'elle suppose que tous les rivages du continent soient sous contrôle français sans exception, tandis que la contrebande à grande échelle, la corruption, Les licences et l'application inégale des interdictions en réduisent progressivement l'efficacité.

Napoléon se retrouve donc dans une situation où, pour préserver son arme économique, il doit sans cesse étendre son contrôle politique et militaire, transformant des alliés en sujets contraints et des États neutres en ennemis potentiels. C'est exactement le mécanisme qui produit le piège espagnol. En 1808, Napoléon contraint les Bourbons d'Espagne à abdiquer et place son frère Joseph sur le trône de Madrid. Le calcul semble simple. Un Bonaparte loyal dirige l'Espagne, les ports espagnols restent fermés aux Anglais, l'Empire se consolide au sud. Mais les Espagnols ne reconnaissent pas cette logique. Une résistance populaire s'organise, décentralisée, imprévisible, impossible à neutraliser par les méthodes d'une armée régulière habituée aux

batailles rangées. Le mot que les Espagnols donnent à cette forme de combat, guerrilla, la petite guerre, entre dans toutes les langues du monde. Arthur Wellesley, futur duc de Wellington, débarque avec les troupes britanniques dans la péninsule ibérique, soutient les résistants et transforme ce front en une plaie permanente, exigeant chaque année des dizaines de milliers de soldats français sans jamais offrir de victoire décisive. L'apogée territoriale de l'Empire vers 1810 est impressionnant sur une carte. La France directe, ses royaumes satellites et ses États frères s'étendent des rives de l'Atlantique jusqu'à la frontière russe. Napoléon a distribué les couronnes d'Europe à ses frères et à ses maréchaux promus princes.

Mais cette architecture révèle ses fissures dès qu'on l'observe de près. Louis Bonaparte, roi de Hollande, refuse d'appliquer le blocus continental parce qu'il ruine ses propres sujets. Il s'est mis à se considérer comme réellement hollandais. Napoléon le force à abdiquer et annexe le royaume directement. la famille elle-même ne tient pas ses positions. Et partout, silencieusement, une idée que la Révolution française avait semée malgré elle se réveille et commence à se retourner contre l'empire qui l'avait portée, l'idée de nation.

Parmi les Prussiens humiliés de 1806, les Espagnols en résistance depuis 1808 et certaines populations des États allemands confédérés, Des groupes et des régions découvrent qu'une identité nationale peut devenir plus forte que la logique militaire qui les a soumis. C'est une réalité que Napoléon, habitué à penser en stratège et en administrateur, a du mal à intégrer dans ses calculs.

Les peuples ne sont pas des unités sur une carte d'état-major. Le radeau de Tilsit représentait un sommet. Au-delà de ce sommet commence une pente, discrète d'abord, inéluctable ensuite. Le 24 juin 1812, sur des ponts de bateaux jetés sur le Niémen, le même fleuve du radeau de Tilsit cinq ans plus tôt, la Grande Armée entre en Russie. La traversée dure plusieurs jours, tant les effectifs sont immenses. Environ 450 000 hommes franchissent initialement le fleuve. Français, Polonais, Italiens, Allemands des États confédérés, Croates, Hollandais, Portugais.

Avec les réserves et les renforts engagés par la suite, Le contingent total de la campagne approche les 600 000 hommes, venus de 20 nations différentes. C'est la plus grande armée jamais réunie en Europe jusqu'à ce moment. Et la grande majorité de ces hommes ne rentreront pas. Ce chiffre mérite une pause. Moins de 100 000 hommes, sur lesquels que 600 000 engagés au total, rentreront en état de combattre à la fin de cette campagne. Les historiens divergent sur les détails des pertes, difficiles à établir avec précision, et variable selon les catégories retenues. Une estimation moderne compte environ 200 000 morts et 150 000 à 190 000 prisonniers, soit entre 350 000 et 390 000 hommes pour ces deux seules catégories. À ce bilan s'ajoutent des dizaines de

milliers de déserteurs, tandis que beaucoup de ceux qui reviennent sont blessés, malades ou durablement hors d'état de combattre. En six mois, La campagne de Russie devient ainsi l'une des plus grandes catastrophes démographiques de l'histoire militaire européenne du début du XIXe siècle. Pourquoi Napoléon franchit-il ce fleuve avec une telle armée? La réponse courte? Le tsar Alexandre cesse de respecter strictement le blocus continental, notamment en laissant entrer des marchandises anglaises. Mais ce n'est qu'un des motifs de la guerre.

Le conflit autour de la Pologne, l'expansion française et les violations diplomatiques mutuelles ont progressivement détérioré les relations entre les deux empires. La réponse plus profonde. Le système impérial napoléonien ne tolère pas la demi-obéissance. Soit un État est dans le système, soit il est contre lui. Cette logique binaire, qui avait bien servi contre des adversaires plus proches et plus petits, s'apprête à rencontrer sa limite géographique et humaine.

Alexandre a compris quelque chose que Napoléon refuse d'admettre. On ne bat pas la Russie comme on bat la Prusse. On ne lui impose pas la paix par une victoire rapide, parce qu'on ne peut pas l'acculer dans un coin de carte comme on acculait une armée à une rivière. Au fil de la campagne, entre retraites imposées par les circonstances et décisions changeantes du commandement, une stratégie russe se dessine, simple et terrifiante. Reculer, encore reculer. Détruire les stocks de nourriture et de fourrage abandonnés à l'ennemi. Refuser la grande bataille décisive que Napoléon cherche. Laisser l'espace, le temps et le froid travailler. Napoléon avance à travers un désert que ses ennemis ont créé devant lui. Ses hommes marchent des

centaines de lieux sous un soleil d'été torride, cherchant partout la victoire décisive qui pourrait contraindre Alexandre à demander la paix. La bataille de la Moscova, que les Russes appellent Borodino, se livre enfin le 7 septembre 1812, à 120 kilomètres de Moscou. C'est l'une des journées les plus meurtrières de toutes les guerres napoléoniennes. Selon des estimations qui divergent, l'armée française perd environ 30 000 hommes et l'armée russe entre 45 et 50 000, en une seule journée de combat frontal d'une brutalité rare. Au soir, les rues sont reculées, mais dans l'ordre. Il n'y a pas de déroute. Il n'y a pas de capitulation. Napoléon entre dans Moscou le 14 septembre. Il trouve une ville presque vide. Les autorités

ont organisé une évacuation massive, mais non totale. Quelques 10 000 habitants, parmi lesquels des blessés, y sont encore présents. Dans les jours qui suivent, la ville brûle. Plusieurs incendies successifs, dont l'origine exacte reste discutée par les historiens, probablement allumés par les Russes eux-mêmes pour priver l'armée française du cantonnement d'hiver sur lequel elle comptait. Les trois quarts des bâtiments sont détruits. Napoléon attend cinq semaines. envoyant des messages à Alexandre.

Alexandre ne répond pas. Le 19 octobre, l'ordre de retraite est donné, avant l'arrivée des neiges durables et des grands froids. Mais l'armée est déjà épuisée et décimée par les marches, la faim, les maladies et les combats. Les neiges, puis les gelées sévères de novembre et décembre vont brutalement aggraver une catastrophe commencée dès l'été. Ce qui se passe entre octobre et décembre 1812 Les témoignages des survivants l'ont décrit avec une précision qui n'a pas besoin d'être amplifiée. Le froid, parfois à 30 degrés en dessous de zéro. La faim permanente dans un territoire dépouillé. Les attaques continues des Cossacks sur les flancs et les arrière-gardes. La retraite de la Bérezina, fin novembre, où des milliers d'hommes périssent lors de la

traversée d'un fleuve partiellement gelé sous les assauts convergents de plusieurs campagnes. russes. Napoléon quitte l'armée en décembre pour regagner Paris en urgence, afin de lever de nouvelles troupes et d'empêcher un vide de pouvoir politique en son absence. Ce qu'il ne peut pas encore mesurer pleinement, c'est qu'en Russie vient de se briser quelque chose qu'aucune nouvelle armée ne pourra reconstituer. l'aura d'invincibilité qui était, depuis Austerlitz, sa première arme.

En octobre 1813, dans les plaines autour de Leipzig, en Saxe, se déroule la plus grande bataille de l'histoire européenne avant la Première Guerre mondiale. Plus de 500 000 soldats, représentant presque toutes les nations du continent, s'affrontent pendant quatre jours. On l'appelle la bataille des nations, et le nom est précis.

C'est littéralement l'Europe coalisée. autrichiens, russes, prussiens, suédois, contre un seul homme. Napoléon dispose d'environ 190 000 hommes. En face, plus de 300 000. Pour la première fois dans sa carrière, les chiffres sont tellement contre lui qu'aucune manœuvre ne peut les compenser. Pour comprendre la vitesse à laquelle l'édifice s'effondre, il faut mesurer ce qu'a produit la catastrophe de Russie en moins d'un an. Napoléon lève une nouvelle armée, exploit organisationnel réel, mais avec des hommes moins aguerris et souvent très jeunes. Il remporte encore quelques victoires au printemps 1813, à Lützen et à Bautzen, prouvant que son génie tactique demeure intact. Mais ses adversaires ont appris quelque chose depuis Austerlitz.

Ne pas lui offrir la grande bataille décisive qu'il cherche, harceler ses lignes, attendre l'usure. L'Autriche, qui avait négocié une trêve, bascule définitivement dans la coalition en août 1813. La France se retrouve encerclée sur tous ses fronts. À Leipzig, du 16 au 19 octobre 1813, l'encerclement devient béfaite totale. Le troisième jour, deux divisions saxonnes et une partie de la cavalerie wurtembergeoise intégrée à l'armée napoléonienne changent de camp en plein milieu de la bataille. Image brutale des limites d'un système bâti sur des loyautés contraintes. Le quatrième jour, Napoléon ordonne la retraite. Le pont sur la Weisse-Elster, l'un des passages essentiels de la retraite, saute prématurément alors que des

dizaines de milliers de soldats français sont encore sur la rive est. Une partie de l'armée est capturée sur place. Le reste bat en retraite vers la France. Après Leipzig, les monarchies coalisées lui proposent à Francfort une paix qui laisserait à la France ses frontières dites« naturelles», notamment le Rhin.

Napoléon tarde à s'engager. Au début de 1814, lors des négociations de Châtillon, les conditions se durcissent. Les alliés exigent désormais le retour aux frontières de 1792. Napoléon refuse. Et c'est peut-être dans ce refus que se lit le plus clairement ce qu'il est au fond. Un homme qui a transformé l'impossible en réalité tellement de fois qu'il ne sait plus, ou ne veut plus, distinguer le moment où le calcul cesse de tenir. La campagne de France, de janvier à mars 1814, est l'une des plus brillantes de sa carrière dans ces conditions. Avec moins de 70 000 hommes contre plusieurs centaines de milliers d'alliés qui convergent vers Paris depuis trois directions différentes, il livre une série de batailles remarquables. Champaubert, Montmirail, Château-Thierry,

qui ralentissent l'avance sans pouvoir l'arrêter. Paris capitule le 31 mars 1814. Au château de Fontainebleau, début avril, ses maréchaux le pressent de renoncer à poursuivre la lutte. C'est la première abdication. Il est exilé sur l'île d'Elbe, en Méditerranée, avec une rente et quelques centaines de soldats de garde.

Le monde entier pense que c'est la fin. Le 1er mars 1815, Napoléon débarque dans le sud de la France avec un peu plus de 1000 hommes et commence à marcher vers Paris à travers les Alpes. Ce qui se passe alors est l'un des épisodes les plus stupéfiants de toute l'épopée napoléonienne. Les troupes royales envoyées pour l'arrêter se rallient à lui régiment après régiment, sans tirer un coup de feu. Le maréchal Ney, qui avait promis au roi Louis XVIII de le ramener dans une cage de fer, rejoint ses rangs et retourne ses propres troupes. Le 20 mars, 20 jours après son débarquement sur une plage sans défense, Napoléon entre aux Tuileries. Le roi s'est enfui dans la nuit.

Les 100 jours commencent. Mais la coalition se réassemble plus vite encore. Wellington et Blücher convergent sur la Belgique avec des forces que Napoléon cherche à battre séparément avant leur jonction. Le 18 juin 1815, à Waterloo, la jonction se fait malgré lui. Les premiers grands contingents prussiens entrent en action dans la seconde moitié de l'après-midi, avant l'ultime attaque de la garde impériale vers 19h, et leur poussée oblige Napoléon à engager ses réserves. La pression conjuguée des armées alliées achève de rompre les lignes françaises. La défaite est sans appel.

La deuxième abdication est signée le 22 juin. Cette fois, les vainqueurs ne commettront pas l'erreur de l'île d'Elbe. Il est envoyé à Sainte-Hélène, île perdue dans l'Atlantique Sud, à 2000 kilomètres des côtes africaines. Un homme qui ne savait pas s'arrêter vient de s'arrêter. Mais l'histoire de Napoléon n'est pas terminée pour autant. Sur l'île de Sainte-Hélène, perdue dans l'Atlantique Sud, loin de tout et de tous, un homme dicte.

Il dicte des heures chaque jour, avec une énergie qui tranche sur la monotonie contrainte de sa captivité. Il s'appelle Napoléon Bonaparte. Il a 50 ans. Il est l'ancien maître de l'Europe. Et il est en train d'accomplir quelque chose qui n'a peut-être pas moins d'importance que ses victoires militaires.

Il réécrit sa propre vie. Page après page, il recompose les événements, réinterprète ses défaites en coups du destin, magnifie ses victoires en nécessités historiques. et construit le portrait d'un homme qui n'était pas un conquérant assoiffé de pouvoir, mais le fils légitime de la Révolution, trahi par les rois d'Europe et par la malchance. Ce récit, il le destine à la postérité avec une précision de visée que ses contemporains ne mesurent pas encore pleinement. Et la postérité, effectivement, l'a lue, et en grande partie crue. Napoléon meurt le 5 mai 1821 à Sainte-Hélène. Il a 51 ans. La cause officiellement retenue est un cancer de l'estomac. Une hypothèse d'empoisonnement à l'arsenic a alimenté depuis lors des débats et

des analyses, impliquant notamment les pigments présents dans les tentures humides de sa chambre. La majorité des historiens et des médecins légistes qui ont étudié la question considèrent un empoisonnement délibéré comme peu probable, mais une intoxication chronique accidentelle est jugée possible par certains spécialistes. Comme souvent avec Napoléon, Même la mort refuse de livrer une réponse simple. La France dans laquelle il n'est plus mesure rapidement ce qu'il représentait encore dans les mémoires. La Restauration, le retour des Bourbons sous Louis XVIII puis Charles X, ne parvient pas à effacer dix ans d'empire de la conscience collective. Les anciens soldats de la Grande Armée sont encore là, porteurs de

leurs cicatrices et de leurs récits. Une littérature entière nourrit la flamme napoléonienne comme une braise que les décennies n'éteignent pas. Stendhal avec Le Rouge et le Noir, Balzac dans toute la comédie humaine, le poète Béranger dans ses chansons populaires colportées dans les faubourgs. Le nom de Napoléon circule dans les classes populaires avec une ferveur qui n'appartient plus tout à fait à la politique et qui ressemble déjà à quelque chose de sacré. En 1840, sous la monarchie de Juillet de Louis-Philippe, le gouvernement français obtient le rapatriement des restes de Napoléon depuis Sainte-Hélène. En décembre, le cercueil traverse Paris sur un char funèbre sous une neige froide, et

des centaines de milliers de personnes se massent dans les rues pour le regarder passer en silence. La cérémonie est orchestrée pour consolider le régime par association au prestige impérial, calcul politique transparent. Mais l'émotion dans la foule dépasse tout calcul. Napoléon est inhumé sous le Dôme des Invalides, où ses restes reposent encore aujourd'hui, et cette installation dans la pierre de Paris achève de transformer un homme en monument. Que reste-t-il concrètement de son œuvre? Le Code civil est sans doute l'héritage le plus universel. Adopté ou adapté dans des dizaines de pays sur quatre continents, il constitue encore le socle de la pensée juridique dans une large partie du monde occidental. Le système préfectoral, le réseau des lycées publics,

la Légion d'honneur, la Banque de France, ces institutions ont traversé les régimes, les révolutions et les républiques successives avec une solidité remarquable. Le Congrès de Vienne de 1815, qui a redessiné l'Europe en réaction à Napoléon, a créé un système diplomatique durable qui s'est profondément transformé au milieu du XIXe siècle. Mais il serait inexact de refermer ce portrait sans évoquer ces zones d'ombre les plus profondes. En 1802, la politique consulaire ne s'applique pas uniformément dans les colonies françaises des Antilles. À la Martinique, rendue par les Britanniques, l'esclavage est maintenu par la loi du 20 mai, car l'abolition votée par la Convention nationale en 1794 n'y avait

jamais été appliquée. À la Guadeloupe, où elle l'avait été, l'esclavage est rétabli par la force et par des mesures particulières. À Saint-Domingue, en revanche, l'expédition envoyée pour restaurer l'autorité de la métropole échoue, tout comme la tentative de rétablir l'ordre esclavagiste. Cette expédition et la guerre coloniale qui l'accompagne, nourries par la crainte du retour à l'esclavage, font de très nombreuses victimes dans les combats, les répressions et les épidémies avant que Saint-Domingue ne devienne Haïti. Une contradiction fondamentale avec les idéaux révolutionnaires que Napoléon prétendait incarner. Et les guerres napoléoniennes dans leur ensemble, de 1803 à 1815, ont causé des

pertes immenses. Une synthèse publiée par la Fondation Napoléon évalue à environ 2,5 millions le nombre de morts militaires, tandis que les pertes civiles, liées aux combats, aux famines et aux épidémies, demeurent presque impossibles à chiffrer précisément. La question que chaque génération depuis deux siècles repose, Napoléon, libérateur ou despote, n'a pas de réponse unique parce qu'elle dépend toujours de qui la pose et de la mémoire à partir de laquelle elle est posée. Pour un juriste qui travaille chaque jour avec le code civil, la réponse est une. Pour un descendant des victimes du rétablissement de l'esclavage, elle est tout autre. Pour un Polonais dont les ancêtres ont combattu sous l'aigle impérial dans l'espoir d'une patrie recouvrée, elle est

différente encore. Ce que l'histoire peut affirmer avec certitude, c'est que cet enfant, né en 1769 sur une île que la France venait de soumettre après la cession par gêne de ses droits, a modifié le monde avec une profondeur que peu d'êtres humains ont jamais égalée. Il a régné, il a construit, il a détruit. et il a survécu à sa propre mort en dictant sa légende depuis un rocher perdu dans l'Atlantique. Si ces dix chapitres vous ont accompagnés, vous savez désormais ce que vous trouverez dans les prochains voyages d'Histoire des civilisations. Abonnez-vous au podcast pour ne manquer aucun épisode. L'histoire de l'humanité ne manque pas de destins qui méritent d'être entendus.

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