
Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 15
La Rome antique : l'histoire complète jusqu'à la chute de l'Empire d'Occident
Mittwoch, 14. Oktober 2026 · 54 min
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Shownotes
Comment une modeste cité de bergers est-elle devenue le plus puissant empire de l’Antiquité avant de s’effondrer sous le poids de ses propres contradictions ? Cet épisode retrace toute l’histoire de la Rome antique, de Romulus et Remus à la chute de l’Empire romain d’Occident en 476.
Découvrez la fondation de Rome, l’influence des Étrusques, la naissance de la République romaine, les guerres puniques contre Carthage, les exploits d’Hannibal, la conquête de la Gaule par Jules César et les guerres civiles qui ont bouleversé le monde méditerranéen. Suivez l’ascension d’Auguste, l’avènement de l’Empire romain, la Pax Romana et les règnes de Néron, Trajan, Hadrien, Marc Aurèle, Dioclétien et Constantin.
Nous explorons également la civilisation romaine, ses légions, son droit, ses routes, ses villes, ses gladiateurs, sa vie quotidienne et la diffusion du christianisme. Comment Rome assimilait-elle les peuples conquis ? Pourquoi la République s’est-elle transformée en régime impérial ? Quelles crises ont provoqué le déclin et la chute de l’Empire romain ?
Des origines légendaires aux invasions barbares, du sac de Rome à l’abdication de Romulus Augustule, cette grande fresque historique révèle comment Rome a façonné l’Europe, les langues, les institutions et la culture occidentale. Un voyage captivant au cœur de la Rome antique pour comprendre comment naissent, dominent et disparaissent les grandes civilisations.
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Imaginez la civilisation qui a donné au monde ses lois, sa langue, son architecture, ses routes, et qui a profondément influencé les conceptions européennes ultérieures de l'État et du droit. Celles dont les échos résonnent encore dans chaque parlement, chaque code civil, chaque avenue rectiligne d'une ville moderne. À son apogée, selon une estimation moderne approximative, elle gouvernait quelques 60 millions d'êtres humains, de la Bretagne romaine à la Mésopotamie, de l'Afrique du Nord au Danube. Elle a duré plus de 1000 ans. Et elle a commencé comme un village de bergers accrochés à des collines marécageuses au bord d'un fleuve modeste dans le centre de la péninsule italique. Bienvenue dans
Histoire des civilisations. Aujourd'hui, nous racontons Rome, du premier feu allumé sur le Palatin jusqu'au jour où un chef de guerre barbare a déposé Romulus Augustule et envoyé les insignes impériaux à Constantinople. Ce sera l'histoire la plus longue la plus violente et la plus fascinante que cette civilisation ait jamais produite. La sienne propre. Voici le paradoxe qui ouvre tout.
La date officielle de la fondation de Rome, le 21 avril 753 avant notre ère, est une construction intellectuelle élaborée des siècles après les faits par des historiens romains qui voulaient donner à leur cité une généalogie digne de sa grandeur. Ce n'est pas un mensonge, c'est une mise en récit. un besoin profondément humain de dater les commencements. Et pourtant, si cette date est inexacte dans le détail, elle n'est pas entièrement arbitraire, parce que quelque chose de réel s'est bien passé sur ces collines, à peu près à cette époque, quelque chose qui allait progressivement devenir la maîtresse du monde connu.
Le récit, entièrement mythologique, vous le connaissez peut-être. Les jumeaux Romulus et Rémus, fils du dieu Mars et d'une vestale condamnée, miraculeusement sauvé, puis recueilli par une louve sur la colline du Palatin avant d'être élevé par un berger. Romulus trace le sillon de la première Rome. Rémus saute par-dessus pour le provoquer, et Romulus le tue. C'est sur ce meurtre fondateur que commence la vie l'éternelle. Il y a dans ce mythe une vérité symbolique que les Romains eux-mêmes ont reconnue et parfois commentée. Rome est née dans la violence, et la violence ne l'a jamais quittée. Mais que dit l'archéologie?
Les fouilles menées sur le Palatin depuis le XIXe siècle ont mis au jour des traces d'occupation humaine remontant au IXe siècle avant notre ère, soit environ un siècle et demi avant la date légendaire de fondation. Des cabanes à poteaux de bois, des tessons de poterie, des sépultures, les témoins d'une communauté de pasteurs et d'agriculteurs qui vivaient là bien avant que quelqu'un pense à appeler cet endroit« Rome».
Ces peuples, que les archéologues désignent sous le nom de Latins, occupaient les sept collines et la plaine du Tibre depuis des générations, dans un monde fragmenté en petites communautés qui guerroyaient, commerçaient et s'alliaient entre elles selon les saisons. La véritable transformation arrive avec les Etrusques. Ce peuple fascinant, dont la langue se lie mais ne reste que partiellement comprise, dominait le nord de la péninsule à partir du 8e siècle avant notre ère. Leur influence sur les proto-romains est décisive et souvent sous-estimée. Ce sont eux qui transmettent un alphabet dérivé du grec, une organisation urbaine planifiée, des techniques de construction monumentales et une cosmologie religieuse fondée sur la lecture
des entrailles d'animaux et du vol des oiseaux, la ruspicine et l'augure, qui deviendront des pratiques fondamentales de la religion romaine. Sous les dynasties de rois étrusques, Rome cesse d'être un hameau dispersé et commence à ressembler à une ville. Un forum central, un capitole, un grand réseau de drainage qui assèche les marécages entre les collines et que les Romains appelleront la cloaca maxima, le grand égout, dont les structures souterraines existent encore aujourd'hui sous la Rome moderne. La tradition romaine compte sept rois, depuis Romulus jusqu'à Tarquin le Superbe, que nous retrouverons au prochain chapitre. Les historiens s'accordent à dire que cette liste est en partie légendaire, mais que
les derniers noms, notamment Servius Tullius et les deux Tarkins, peuvent correspondre à des personnages historiques réels ou à des figures reflétant des réalités politiques vérifiables. Les inscriptions, les objets votifs et les traces architecturales suggèrent qu'il y a bien eu, au VIe siècle avant notre ère, une phase d'expansion et de structuration de la cité sous une forme monarchique fortement influencée par le modèle étrusque. Et c'est là que la question qui traversera toute cette série reste entière. Pourquoi ce peuple-là, sur ces collines-là, à cette époque-là? Pourquoi pas Carthage, plus ancienne et plus riche? Pourquoi pas les cités grecques brillantes qui s'épanouissaient dans le sud de la péninsule? La réponse
ne se trouve pas dans la volonté des dieux. Elle se trouve dans les chapitres qui suivent, dans les choix collectifs, les guerres, les institutions et les hommes extraordinaires qui ont fait de Rhône née de ce premier feu sur le Palatin, la maîtresse du monde connu. Selon le récit traditionnel des Romains, les événements qu'ils situaient en 509 avant notre ère commencent par le déshonneur de Lucrèce et une mort qui font basculer toute la cité de Rome. Lucrèce, épouse d'un patricien respecté, est victime d'un grave abus de pouvoir commis par Sextus Tarquinius, fils du roi régnant. Plutôt que de vivre dans le déshonneur, elle se poignarde. Mais avant de mourir, Elle exige de son père et de son mari qu'il venge son honneur.
Lucius Junius Brutus, proche de son mari Colatin, brandit le poignard ensanglanté devant le peuple et appelle à la révolte. Tarquin le Superbe est expulsé. Et Rome, au lieu de choisir un nouveau roi, adopte un modèle politique inhabituel et remarquablement durable dans le monde antique de l'époque. À partir de maintenant, il n'y aura plus de roi. Plus jamais.
Ce que les Romains inventent à la place n'est pas simplement un régime politique. C'est une philosophie du pouvoir fondée sur une méfiance profonde envers l'accumulation du pouvoir entre les mains d'un seul homme. Le consulat est la pièce centrale de ce nouveau dispositif. Deux consuls élus chaque année, dotés des mêmes pouvoirs souverains, et dont chacun peut bloquer les décisions de l'autre en exerçant son droit d'impercessio. Ce mécanisme de frein mutuel est à la fois le génie et la fragilité structurelle du système républicain romain, et il traversera cinq siècles d'histoire avant de se briser. Autour des consuls, la République construit progressivement un édifice institutionnel d'une complexité renarquable.
Le Sénat, assemblé de l'élite politique romaine, où prédominent à l'origine les grandes familles patriciennes, émet des avis, les senatus consultes, qui sont généralement suivies en raison de son immense autorité, mais qui ne sont pas formellement équivalents aux lois votées par le peuple. Les commisses, assemblées du peuple romain organisées en centuries ou en tribus selon la nature des décisions à prendre, votent les lois et élisent les magistrats. Les censeurs surveillent les mœurs publiques et tiennent le registre des citoyens.
Les caisseurs gèrent les finances. Les prêteurs rendent la justice. Et en cas de crise grave menaçant la survie même de la cité, la République peut nommer un dictateur. Mais cette dictature ordinaire reste temporaire. Elle prend généralement fin une fois la mission accomplie et ne dure généralement pas plus de six mois. Mais cette belle architecture cache un conflit des ordres qui dure près de deux siècles et qui oppose les patriciens aux plébéiens. Patriciens et plébéiens forment deux ordres civiques héréditaires de la Première République. Les premiers appartiennent aux anciennes lignées privilégiées, tandis que les seconds sont des citoyens libres non patriciens, artisans, paysans, commerçants, la majorité écrasante
de la population romaine, qui, pendant longtemps, ne peut ni accéder aux hautes magistratures, ni se marier légalement avec les patriciens, ni même consulter le texte des lois qui la gouvernent. Les plébéiens se battent pour leurs droits. Ils obtiennent d'abord la création des tribuns de la plèbe, des magistrats dont la personne est déclarée sacrée et inviolable, et qui peuvent opposer leur veto à n'importe quelle décision des magistrats ordinaires.
Puis les douze tables, vers 450 avant notre ère, codifient pour la première fois le droit romain sur des tablettes exposées au forum pour que tout citoyen puisse les lire. Enfin, des réformes progressives, dont la loi Licinia Sextia de 367 avant notre ère, ouvrent aux plébéiens l'accès au consulat lui-même.
Ce qui cimente cette société, au-delà des institutions, c'est un ensemble de valeurs qui constituent une véritable religion civique. La virtus, le courage, la bravoure face à l'adversité, la piétasse, le respect dû au Dieu, à la famille et à la patrie, la fidesse, la loyauté, la parole donnée, le contrat moral entre citoyens, et surtout le mos maiorum, la coutume des ancêtres, ce corpus de pratiques et de traditions non écrites qui définit comment un Romain doit se comporter en toutes circonstances publiques et privées. Transgresser le mos maiorum, c'est se mettre en dehors de la communauté. S'y conformer, c'est participer à quelque chose de plus grand que soi, à une identité collective plus forte que n'importe quel individu. Ce système remarquable
a gouverné une cité, puis une région, puis toute la péninsule italique. Mais voici la question qui ne nous quittera plus jusqu'à la fin de cette série. Un régime conçu pour gouverner quelques centaines de milliers de citoyens peut-il survivre sans se transmettre? quand il se retrouve à administrer un empire qui s'étend de l'Atlantique à l'Euphrate, avec des armées permanentes sur des frontières éloignées de milliers de kilomètres, des généraux ambitieux dont la gloire dépasse celle des institutions et des richesses colossales qui corrompent tout ce qu'elles touchent? La réponse tragique à cette question s'appelle les Gracques, Marius, Sylla et César. En novembre 218 avant notre ère, un général
africain parvient au sommet des Alpes avec une armée de dizaines de milliers de soldats et, détail qui traverse 2000 ans pour hanter l'imagination des hommes, 37 éléphants de guerre. L'altitude est mortelle. Les sentiers de montagne se dérobent sous les pas. Les soldats meurent de froid, de faim et d'épuisement.
et les populations locales attaquent les flancs de la colonne depuis les hauteurs rocheuses. Selon les chiffres transmis par les sources antiques, jusqu'à la moitié de l'armée ne survit pas à la traversée, même si les estimations modernes des effectifs et des pertes varient considérablement. Mais l'homme qui mène cette expédition insensée s'appelle Hannibal Barca, et quand il débouche dans la plaine du Pau avec ses survivants, il commence une campagne militaire que les stratèges étudient encore aujourd'hui, plus de 2000 ans plus tard. Pendant 15 ans, il va dévaster l'Italie, sans jamais prendre Rome. Pour comprendre Hannibal, il faut d'abord comprendre Carthage. Cette cité phénicienne, fondée sur les côtes de
ce qui est aujourd'hui la Tunisie, domine au IIIe siècle avant notre ère la Méditerranée occidentale. Ses marchands commercent de l'Espagne à la Sicile. Sa flotte y occupe une position dominante, et sa richesse dépasse de loin celle de la jeune république romaine. La première guerre punique, de 264 à 241 avant notre ère, éclate pour le contrôle de la Sicile et se termine par une victoire romaine qui révèle quelque chose de stupéfiant. Rome, puissance essentiellement terrestre, a construit en quelques années seulement une marine de guerre capable de battre les maîtres de la mer. Cette capacité d'adaptation sera la marque de fabrique de la puissance romaine pendant cinq siècles. Hannibal, fille du général cartaginois Amilcar Barca, grandit avec la conviction
que Rome doit être détruite. Il devient commandant en chef à 26 ans et décide d'attaquer Rome non pas depuis la mer, mais par voie de terre, en traversant l'Espagne, les Pyrénées, la Gaule et les Alpes. Sa logique stratégique est implacable. S'il peut démontrer au peuple de la péninsule italique que Rome est vulnérable et peut être battue, Ces peuples, Gaulois du nord, Samnites du centre, Campaniens du sud, se soulèveront contre leur maître romain, et la République s'effondrera de l'intérieur sans que Carthage ait besoin de mettre le siège devant ses murs. La démonstration la plus terrible de cette stratégie se produit le 2 août 216 avant notre ère, dans une plaine du sud de l'Italie appelée Cannes. Hannibal
dispose d'environ 45 000 hommes face à une armée romaine numériquement supérieure, évalué par les sources antiques à plus de 70 000 soldats. Par une manœuvre d'encerclement d'une précision que les historiens militaires comparent encore aux plus grandes batailles de l'art de la guerre, il parvient à envelopper complètement la masse romaine et à la détruire en quelques heures. C'est l'une des pires catastrophes militaires de l'Antiquité. Et pourtant, Rome ne négocie pas, Rome ne capitule pas. et quand des alliés d'Hannibal laissent entendre que les Romains pourraient consentir à traiter, la réponse du Sénat est d'une concision terrifiante. Rome ne négocie pas avec un ennemi qui se trouve sur le
sol italien. Cette résistance, cette capacité à absorber des défaites catastrophiques et à reformer des légions, explique en grande partie pourquoi Rome finit par gagner. Elle tient aussi à un choix stratégique fondamental que Rome avait fait dès ses premiers siècles d'expansion dans la péninsule. Si elles pouvaient détruire des villes, réduire des populations en esclavage, les déporter ou confisquer leurs terres, elles choisissaient aussi souvent d'offrir aux peuples vaincus des statuts d'alliés avec des droits et des obligations définis, les intégrant dans un système où leur propre survie était liée à celle de Rome. La romanisation n'était pas simplement une domination, c'était aussi une proposition d'appartenance. Hannibal est finalement battu en
202 avant notre ère à Zama, en Afrique du Nord, par un général romain que la postérité appellera Scipion l'Africain. La troisième guerre punique, de 149 à 146 avant notre ère, est une liquidation méthodique. Carthage est rasé pierre par pierre, sa population vendue comme esclave. Selon une tradition très répandue, mais que les historiens modernes remettent sérieusement en question, On aurait même répandu du sel sur ces ruines pour interdire toute renaissance. Vraie ou apocryphe, cette image dit quelque chose d'essentiel sur la victoire romaine. Elle révélait une capacité d'effacement totale et une puissance qui ne reconnaissait plus de limite morale à sa propre force. Cette toute-puissance allait maintenant se
retourner contre la République elle-même. En 133 avant notre ère, dans l'enceinte sacrée du Capitole de Rome, des sénateurs arrachent les pieds des bancs pour s'en servir comme d'armes. Leur cible est un tribun de la plèbe régulièrement élu, un homme dont la personne est, selon toutes les traditions républicaines, sacré et inviolable. Son nom est Tiberius Gracchus. Son crime, aux yeux de ses assassins, est d'avoir voulu redistribuer les terres publiques illégalement accaparées par les grands propriétaires depuis des décennies.
Ce jour-là, En tuant Tiberius Gracchus dans le lieu le plus sacré de la République romaine, l'oligarchie sénatoriale brise quelque chose d'irréparable. Elle établit que le meurtre politique est désormais un outil acceptable dans la compétition pour le pouvoir. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut mesurer ce que les conquêtes ont fait à la société romaine depuis un siècle. Les guerres puniques et les campagnes victorieuses en Orient ont enrichi de manière fabuleuse une oligarchie de grandes familles qui ont investi leur fortune dans de vastes domaines agricoles, les latifundias, souvent exploités par une main-d'œuvre servile issue des provinces vaincues, une tendance dont l'ampleur et le
rôle dans le recul de la petite propriété restent débattus par les spécialistes. Pendant ce temps, les petits paysans-soldats qui partaient combattre pendant des années pour la République rentraient, et découvraient leurs terres ruinées ou rachetées à bas prix par leurs voisins riches. Déracinés et sans ressources, ils affluaient vers la ville de Rome et grossissaient une plèbe urbaine dont la subsistance devenait un enjeu politique majeur. À la fin de la République, les lois frumentaires, à commencer par celle de Caius Gracchus, organiseraient des ventes de blé à prix réduit.
Plus de deux siècles plus tard, sous l'Empire, le poète juvénal dénoncerait une autre réalité par la formule devenue universelle. Panem et kirkenses, du pain et des jeux. Tiberius Gracchus n'est pas un révolutionnaire. C'est un aristocrate qui a constaté qu'une loi ancienne limitant la superficie des terres publiques qu'un citoyen peut occuper n'est plus respectée depuis des générations. Sa réforme proposait simplement d'appliquer une règle déjà existante. C'est assez pour qu'il soit tué. Son frère cabet, Caius Gracchus, tribun en 123 puis 122 avant notre ère, pousse les réformes plus loin encore. Distribution de blé à prix réduit, travaux publics pour employer les démunis, tentative d'extension des droits civiques
aux alliés italiens. Et meurt à son tour de mort violente, dans des circonstances qui montrent que la République est désormais capable de tuer ses propres enfants pour protéger les intérêts de son oligarchie. Après les Gracques, L'homme qui va accélérer la transformation de la mécanique du pouvoir républicain s'appelle Gaius Marius.
Consul pour la première fois en 107 avant notre ère, issu d'une famille non patricienne, il participe à une évolution progressive du recrutement militaire. Sous ses consulats, les lésions accueillent davantage de citoyens pauvres, équipés aux frais de l'État, tandis que l'armée romaine se professionnalise peu à peu. Le résultat militaire est brillant. Les lésions de Marius repoussent les cimbres et les teutons qui menaçaient l'Italie depuis le nord. Mais les conséquences politiques de cette évolution se déploient progressivement, et leur lien direct avec les recrutements de Marius reste discuté par les historiens. Au fil des guerres civiles, certains soldats en viennent à attendre de leur général la gloire, le
butin et la promesse de terre à la démobilisation, ce qui peut renforcer leur attachement personnel à leur commandant aux dépens des institutions de la République. C'est cette mécanique que Lucius Cornelius Scylla comprend et exploite sans scrupule. En 88 avant notre ère, ses ennemis politiques lui retirent le commandement de la guerre contre Mithridate Dupont pour le transférer à Marius.
Sa réponse stupéfie le monde antique. Il marche sur Rome à la tête de ses légions, franchit les murailles de la ville sacrée en armes, s'empare du pouvoir et fait déclarer Marius ennemi public. Revenu victorieux d'Orient, il récidive, prend le titre de dictateur et publie les premières tables de proscription de l'histoire romaine, des listes d'ennemis politiques dont la mort est officiellement légalisée et récompensée financièrement. Sylla choisira finalement de déposer la dictature de son propre gré, probablement en 79 avant notre ère, avant de mourir dans son lit l'année suivante, ce qui restera l'un des mystères les plus commentés de sa personnalité contradictoire. Mais ce qu'il a mis en place ne peut plus être effacé. Le précédent de
la marche armée sur Rome existe désormais dans la mémoire de toute une génération. La proscription a démontré que le droit peut être suspendu par la force d'un seul homme. Et parmi les jeunes Romains qui ont regardé ces événements en retenant chaque leçon, se trouve un certain aristocrate endetté, un temps menacé par les persécutions de Sylla avant d'obtenir sa grâce par l'intercession de puissants protecteurs. Son nom est Gaius Julius César. Il a regardé. Il a compris. Et son heure n'est pas encore venue. Les ides de mars 44 avant notre ère. Dans une salle annexe du théâtre de Pompée, où le Sénat s'est réuni ce jour-là, Gaius Julius César s'effondre, atteint de 23 coups de couteau portés par un groupe de conjurés dont certains comptaient parmi ses
amis les plus proches. Parmi eux, Marcus Junius Brutus, dont la famille se réclamait de la descendance du Brutus qui avait chassé Tarquin le Superbe cinq siècles plus tôt. Les conjurés brandissent leurs poignards et crient« Liberté!» Ils pensent avoir sauvé la République. Et la question dont les historiens débattent encore deux mille ans plus tard reste entière. Était-ce un acte héroïque de résistance civique ou le coup politique le plus contre-productif de toute l'Antiquité? Jules César m'est pané tyran.
Il l'est devenu progressivement, avec une logique que son époque rendait presque inévitable. Issu d'une famille patricienne ancienne, mais désargentée, il commence sa carrière dans une Rome qui sort à peine des guerres civiles de Marius et Sylla. Il est brillant, orateur exceptionnel, stratège politique d'une habileté redoutable, et endetté à un niveau que ses créanciers trouvent spectaculaire. Il gravit l'échelle des magistratures avec une maîtrise tactique qui fait de lui, au début de la quarantaine, l'un des hommes les plus influents de Rome et l'un des plus redoutés par le Sénat conservateur. En 60 avant notre ère, il forme avec Gnaeus Pompeius Magnus et Marcus Licinius Crassus ce que les
historiens appellent le premier triumvirat, une alliance de convenance entre trois hommes dont chacun possède ce que les autres n'ont pas. César apporte l'influence populaire et la maîtrise des mécanismes institutionnels. Pompée, la gloire militaire incomparable et la loyauté de ses vétérans. Crassus, la fortune la plus colossale de Rome. Ensemble, ils gouvernent la République en coulisses pendant plusieurs années. Mais cette alliance est condamnée dès sa naissance, parce qu'il ne peut y avoir, au bout du compte, qu'un seul maître. Ce que César obtient de cette alliance, c'est le commandement militaire de la Gaule, qu'il exercera pendant huit années, de 58 à 50 avant notre ère. La conquête de la Gaule, qui correspond grossièrement
à la France, à la Belgique et à une partie de la Suisse actuelle, est racontée dans les commentaires de la guerre des Gaules, dont César a écrit les sept premiers livres et Aulus Sirtius le huitième et dernier, avec une précision et une maîtrise narrative qui en font l'un des textes les plus remarquables de la littérature latine. Cette campagne lui donne trois choses essentielles. Une fortune immense, une armée fanatiquement loyale et une gloire militaire qui le rend politiquement impossible à écarter de la scène romaine. Crassus est tué en 53 avant notre ère lors d'une entrevue avec les Parthes, après la défaite catastrophique de son armée à Car.
L'alliance à Troyes n'existe plus et César et Pompée sont désormais des rivaux déclarés. Le Sénat ordonne en janvier 49 avant notre ère à César de dissoudre son armée et de rentrer à Rome comme simple citoyen. Ce qui, César le sait parfaitement, signifie une mise en accusation immédiate par ses ennemis politiques. Sa réponse est de faire franchir à ses troupes le Rubicon, le fleuve qui marque la frontière entre sa province et l'Italie proprement dite. En y pénétrant avec son armée contre la volonté du Sénat, César déclenche la guerre civile. La phrase que la tradition lui prête à ce moment-là,« Alea iacta est»,« Le sort en est jeté», résume tout ce qui va suivre. En moins de deux ans, César chasse Pompée jusqu'en Égypte, où ce dernier est assassiné
à son arrivée par des conseillers du Pharaon qui espèrent ainsi se concilier le vainqueur. César rencontre la reine Cléopâtre, dont la relation avec lui aura des conséquences politiques bien au-delà de sa propre mort. Il écrase les derniers foyers de résistance en Afrique et en Espagne, rentre à Rome seul maître du monde romain et prend le titre de dictateur perpétuel, décision qui concentre toutes les peurs républicaines dans un seul mot, perpétuo. Les conjurés le frappent en pensant sauver la République. Mais quand son testament sera lu, son héritier désigné sera un jeune homme de 18 ans nommé Caius Octavius, à qui le Sénat conférera plus tard le titre d'Auguste. Avec la mort de César, la lutte pour
le pouvoir entre dans une nouvelle phase. Un jeune homme de 18 ans apprend qu'il est l'héritier de l'homme le plus puissant du monde connu et que cet homme vient d'être assassiné. Ses conseillers lui recommandent la prudence, peut-être même de disparaître discrètement loin de la capitale où ses ennemis sont nombreux. Il refuse. Ce jeune homme, Caius Octavius, va passer les 13 années suivantes à transformer une disposition testamentaire en empire universel. Et sa méthode sera si habile, si parfaitement calculée, que des siècles après sa mort, les historiens débattront encore pour savoir s'il faut l'admirer ou s'en méfier.
La mort de César, loin d'apaiser Rome, déclenche une nouvelle spirale de guerre civile. Octave comprend que pour survivre, il lui faut d'abord s'allier avec les autres héritiers de la puissance césarienne. En 43 avant notre ère, il forme avec Marc-Antoine et Lépide ce que l'histoire appellera le deuxième triumvirat.
Contrairement au premier, celui-ci est officiellement reconnu par la loi, doté de pouvoirs extraordinaires sur l'ensemble des provinces. Sa première décision collective consiste à établir une liste de proscriptions qui rappelle celle de Sylla. Les listes officielles n'ont pas été conservées et les sources antiques avancent des chiffres très divergents, allant d'environ 130 à 300 sénateurs, auxquels Appien ajoute près de 2000 chevaliers. Parmi eux, Cicéron, le plus grand orateur de Rome, dont une partie des restes sera publiquement exposée sur les rostres comme un avertissement. Les conjurés de César, Brutus et Cassius, sont vaincus à la double bataille de Philippe en 42 avant notre ère. Puis vient, après la
mise à l'écart politique de l'épide, la rupture inévitable entre les deux rivaux encore actifs, Octave et Marc-Antoine. Marc-Antoine, installé en Orient, contracte une alliance politique et sentimentale avec la reine d'Égypte Cléopâtre. Octave, en Occident, se présente au contraire comme le défenseur des valeurs romaines traditionnelles, le gardien de la vieille république contre un rival qui s'est laissé séduire par les mœurs orientales. La propagande des deux camps est d'une modernité frappante. La bataille d'Actium, le 2 septembre 31 avant notre ère, au large des côtes grecques, constitue le tournant décisif de la guerre, qui s'achève l'année suivante avec la conquête de l'Égypte. La flotte d'Antoine et Cléopâtre est vaincue.
Les deux amants regagnent l'Égypte et y mettent fin à leur jour en août 30, près d'un an après Actium. Octave conquiert alors l'Égypte à l'âge de 32 ans. Il rentre à Rome en août 29 avant notre ère et y célèbre son triomphe. seul maître du monde connu. Il a 33 ans. Ce qui se passe ensuite est l'un des tours de force politique les plus remarquables de toute l'histoire.
Octave sait parfaitement ce qui est arrivé à César quand celui-ci a paru vouloir la royauté. Il ne répète pas cette erreur. En janvier 27 avant notre ère, dans une mise en scène parfaitement orchestrée, il se rend au Sénat et annonce qu'il rend tous ses pouvoirs extraordinaires à la République. Le Sénat, composé d'hommes qu'il a lui-même choisis et dont la grande majorité lui est dévouée, le supplie de rester.
Il cède, naturellement. On lui confère le titre d'Auguste. Il se présente comme le princeps, le premier des citoyens, et porte également le titre de princeps senatus. Tous les attributs républicains subsistent en apparence. Les consuls sont élus, le Sénat délibère, les lois sont votées en assemblée. Mais l'octoritas d'Auguste, son autorité morale, est si écrasante que rien ne peut véritablement se faire sans lui. Et chacun le sait. Auguste exerce le Principat pendant près de 41 ans et transforme Rome de fond en comble. Il réforme l'armée, fixe les frontières sur le Rhin, le Danube et l'Euphrate, réorganise l'administration des provinces, crée une poste impériale qui permet de transmettre des informations
d'un bout à l'autre de l'Empire en quelques semaines. Il restaure les temples abandonnés, encourage le mariage, se présente lui-même comme un citoyen modèle qui porte des toges tissées par sa propre épouse Livy. Ses gestes soigneusement calculés construisent une image publique qui le distingue des monarques orientaux aux fastes tapageurs.
Et sous son règne s'épanouit une production intellectuelle sans précédent, en partie soutenue par son entourage. Virgile compose avec l'Enneïde la grande épopée fondatrice de Rome. Horace chante la paix retrouvée dans ses odes. Titlive reconstruit l'histoire de la cité depuis ses origines jusqu'à son propre siècle. On peut voir dans ses œuvres à la fois la traduction d'un soulagement sincère après 40 ans de guerre civile, le fruit du patronage littéraire augustéen et l'expression d'une idéologie politique qui célèbre le nouvel ordre. Pour toute une génération, c'est aussi la première paix durable connue depuis l'enfance de ses plus vieux membres.
Il meurt en 14 de notre ère, à 75 ans, dans la petite ville de Nola. Ses derniers mots, selon la tradition, auraient été adressés à ses proches.« Avez-vous trouvé que j'ai bien joué mon rôle dans cette comédie du monde? Si oui, applaudissez à la sortie.» Cette phrase, vraie ou inventée, dit tout d'un homme qui a compris, mieux que quiconque avant lui, que le pouvoir absolu ne survit que déguisé en modestie. En juillet 64 de notre ère, un incendie dévore Rome pendant six jours et six nuits. Dix des quatorze régions de la ville sont touchées, trois sont entièrement rasées.
La tradition dit que l'empereur Néron contemplait les flammes depuis sa villa en jouant de la lyre et en chantant la destruction de Troie. Cette image est l'une des plus célèbres de l'Antiquité, et l'une des plus suspectes. Néron se trouvait probablement à Antium quand l'incendie éclata, et les récits qui lui attribuent ce spectacle musical ont été rédigés après son règne par des auteurs transmettant une tradition largement hostile à l'empereur. Mais ce paradoxe est au cœur de ce chapitre tout entier. Pendant deux siècles d'histoire impériale, la vérité sur les empereurs est presque toujours filtrée par des hommes qui avaient des raisons précises de la déformer. Après Auguste, Rome connaît une succession dynastique qui révèle d'emblée la fragilité
du système impérial. Il n'existe aucune règle constitutionnelle claire pour désigner l'héritier du princeps. Auguste a préparé sa succession en faveur de son beau-fils et fils adoptif Tibère, qui se retire plus tard à Capri tandis que son préfet du prétoire, Séjean, accroît son influence à Rome. Tibère fait éliminer Séjean en 31 et meurt à Misen en 37 de notre ère.
Puis Caligula, dont les actes extraordinairement erratiques ont conduit certains historiens modernes à évoquer une maladie neurologique grave, est assassiné par ses propres gardes. Puis Claude, longtemps méprisé par sa famille comme un infirme, se révèle un administrateur sérieux et conquiert la Bretagne. Puis vient Néron qui commence son règne sous la tutelle du philosophe Sénèque, avec de réelles qualités de gouvernant, et le finit dans la violence et la paranoïa.
Ce qui fait la cohésion de l'Empire pendant ces décennies troublées, ce ne sont pas les empereurs, c'est l'administration. Une structure relativement stable de gouverneurs de provinces, de légats militaires, de fonctionnaires impériaux et d'administrations locales assure la continuité nécessaire pour que les frontières tiennent, que les routes soient entretenues, que les impôts rentrent. L'Empire a une épaisseur institutionnelle qu'une cour déstabilisée ne peut pas seule détruire. C'est cette résilience qui explique que Rome survive à Caligula, à Néron, et même à l'année 69 de notre ère, l'année des quatre empereurs, au cours de laquelle quatre hommes se succèdent au pouvoir en quelques mois dans une guerre civile qui ressemble à
une répétition accélérée du siècle précédent. La stabilité revient avec les Flaviens, puis, après l'assassinat de Domitien, avec ce qu'on appelle les cinq bons empereurs, une expression popularisée au XVIIIe siècle par l'historien Edward Gibbon, qui voyait dans cette période la phase la plus heureuse de l'histoire humaine. Nerva, Trajan, Adrien, Antonin Lepieux, Marc Aurel. Sur près de 90 ans, l'adoption s'impose comme le principal mécanisme de transmission du pouvoir, souvent faute de fils biologiques aptes à succéder. Mais ce système n'est ni une règle formelle, ni la garantie d'un choix fondé sur le seul mérite. Les liens familiaux et les intérêts dynastiques restent décisifs, et Marc Aurel finit par transmettre
l'Empire à son propre fils. Trajien, né en Espagne, est le premier empereur provincial. Sous son règne, l'Empire atteint sa superficie maximale en 117 de notre ère, après la conquête de la Dacie, l'actuelle Roumanie, et une campagne en Orient qui pousse les frontières jusqu'au golfe Persique. Sa colonne triomphale à Rome, haute de 30 mètres, déroule en spirale une représentation suivie, mais idéalisée et soigneusement sélectionnée à des fins de propagande, des guerres d'Assique, et constitue l'un des monuments les plus extraordinaires de l'art antique. Audrien, son successeur, comprend que l'Empire a atteint ses limites naturelles et consacre son règne non à conquérir, mais à consolider. Il parcourt personnellement
la quasi-totalité des provinces, inspecte les frontières, réforme l'administration et laisse son nom gravé dans un mur de 117 km en Bretagne, construit pour marquer la limite nord du monde romain face au peuple du nord de la Bretagne. Marc Aurel, dernier des cinq, est peut-être le cas le plus saisissant.
Philosophe stoïcien sincère, il rédige ses« Pensées», un journal de méditations intimes qu'il n'a jamais destiné à la publication, tout en gouvernant un empire assailli simultanément par des invasions sur le Danube et en Orient. Ces pensées nous sont parvenues dans leur ensemble, mais avec des lacunes textuelles et certains passages dont la lecture demeure controversée. Elle montre un homme qui lutte chaque jour pour rester juste, patient et équanime dans un monde qui ne lui en laisse guère l'occasion.
Ce texte d'une modernité troublante est lu encore aujourd'hui, traduit en des dizaines de langues, commenté par des philosophes et des chefs d'entreprise. Preuve que ce qui traverse 2000 ans n'est pas toujours ce qu'une époque imaginait légué à la postérité. Mais Marc Aurel est le premier de cette succession d'empereurs à avoir un fils biologique qui lui survive. Il désigne comme successeur son fils, Commode. En 180 de notre ère, avec la mort de Marc Aurel, la grande parenthèse des empereurs adoptifs se referme. Et ce que l'Empire va traverser ensuite, personne dans les termes de Rome ce jour-là ne peut encore l'imaginer. Voici une expérience de pensée. Prenez l'une des nombreuses villes d'Europe occidentale fondées ou considérablement développées à l'époque romaine.
Descendez dans ses sous-sols et vous pourrez, comme dans bien des villes, y rencontrer des fondations, des canalisations ou des murs romains. Prenez n'importe quel code civil d'Europe continentale– français, espagnol, italien, allemand– et vous trouverez dans ces structures fondamentales des concepts systématisés et durablement transmis par les juristes romains des premier et deuxième siècles de notre ère. Parlez dans n'importe laquelle des langues romanes– le français, l'espagnol, le portugais, l'italien, le roumain– et vous constaterez que leur grammaire et une grande partie de leur vocabulaire descendent du latin que les soldats et les marchands de Rome ont disséminé du Danube à l'Atlantique.
Plus de quinze siècles après la chute de l'Empire d'Occident, Rome n'est pas un souvenir. C'est une couche géologique dans laquelle nous vivons encore. Ce chapitre est une pause dans notre récit chronologique. Avant d'aborder la désintégration de l'Empire, il faut mesurer ce qui a été construit. Parce que la grandeur de Rome ne se résume pas aux légions et aux empereurs, elle se mesure à la profondeur des transformations qu'elle a imprimées dans le tissu du monde occidental. Le premier lègue est le droit. Le droit romain, élaboré sur neuf siècles par des juristes dont certains, Papiniens, Ulpiens, Gaius, sont des figures intellectuelles de premier plan, à systématiser et durablement transmis des concepts qui irriguent encore nos systèmes juridiques.
La distinction entre droit public et droit privé la personnalité juridique, le contrat, la propriété, les normes relatives à la charge de la preuve, qui compte parmi les précurseurs de la présomption d'innocence moderne, et la nécessité de preuve pour établir une condamnation. Quand l'empereur Justinien fait compiler et systématiser une part considérable de la tradition juridique romaine au VIe siècle de notre ère dans le corpus juris civilis, il crée un monument que l'Europe médiévale redécouvre au XIe et XIIe siècles, et qui inspirent directement les grandes codifications modernes, dont le Code civil napoléonien de 1804. Le deuxième lègue est l'espace.
Rome a construit à travers l'Empire un vaste réseau routier de plusieurs centaines de milliers de kilomètres, comprenant plus de 80 000 kilomètres de grandes voies empierrées. Tracé aussi droit que le terrain le permettait, jalonné de bornes millières et desservi par des relais de postes, selon un principe d'ingénierie si efficace que beaucoup de tracés romains coïncident encore avec des axes routiers modernes. L'urbanisme romain– forum central, rue orthogonale, adduction d'eau par aqueduc, évacuation par égout– a été exporté de l'Écosse à la Mésopotamie, transformant des villages en villes selon un modèle reconnaissable partout dans l'Ancien Empire. Le troisième lègue est la langue. Le latin n'a pas simplement engendré
les langues romanes. Il a, par l'intermédiaire du latin médiéval et de la Renaissance, fournit à l'Europe entière un vocabulaire commun pour la philosophie, la théologie, la médecine, le droit, et les sciences. Jusqu'au 18e siècle, un savant polonais et un savant anglais pouvaient correspondre en latin. Les étudiants en médecine apprennent encore des termes anatomiques latins. Les parlements et les cours de justice du monde entier utilisent des expressions latines sans toujours avoir conscience qu'elles le sont. Il faut aussi s'arrêter un instant sur la vie ordinaire dans la Rome intérieure. Dans une ville qui compte peut-être un million d'habitants au deuxième siècle de notre ère, la majorité de
la population vit entassée dans des insulae, des immeubles de location allant jusqu'à cinq ou six étages, construits souvent trop rapidement et régulièrement victimes d'incendies ou d'effondrements. Les termes publics sont bien plus que des bains. Ce sont des espaces de sociabilité où les citoyens de toutes conditions se retrouvent pour discuter, jouer, débattre. Les jeux du cirque et les combats de l'amphithéâtre ne sont pas de simples divertissements. Ils remplissent aussi des fonctions politiques et sociales dans une ville surpeuplée où les inégalités sont considérables. Et puis, il y a le christianisme. Cette secte judéenne, née en Palestine sous le règne de Tibère, persécutés par intermittence dans ces premières générations,
se diffusent dans tout l'Empire précisément parce que l'Empire en crée les conditions. Les routes romaines sont les chemins de Saint-Paul. Le grec koiné, langue commune de l'Orient romain, est la langue du Nouveau Testament. Le réseau de villes romaines est le réseau des premières communautés chrétiennes. En 313 de notre ère, l'accord de Milan reconnaît la liberté de culte. En 380, le christianisme nicéen devient l'orthodoxie officiellement reconnue par l'État impérial.
Rome n'a pas simplement toléré le christianisme. Elle lui a fourni le squelette institutionnel dont il avait besoin pour traverser les siècles. La grande question de ce chapitre, et l'une des plus fécondes de l'historiographie moderne, est celle de la romanisation elle-même. Les peuples conquis ont-ils subi Rome ou ont-ils participé à sa construction? La réponse que donne aujourd'hui la majorité des historiens est nuancée. Il y a eu des destructions, des déportations, des violences réelles, mais aussi une intégration progressive qui a fait d'un Africain comme Septime Sévère un empereur, d'un Espagnol comme Trajan un autre, et de bâtisseurs, de juristes et de philosophes venus de tout le pourtour méditerranéen,
les artisans d'une civilisation qui ne leur appartenait pas à l'origine, et qui finit par appartenir à tous. En 235 de notre ère, un officier trace nommé Maximin est proclamé Auguste par des troupes mutinées après l'assassinat d'Alexandre Sévère, peut-être avec son implication dans le complot. Il n'est jamais venu à Rome.
Selon les sources antiques qui lui sont hostiles, son éducation est modeste. Et il inaugure une période de 50 ans qui va faire basculer l'Empire romain au bord de l'effondrement définitif. Entre 235 et 284 de notre ère, Rome connaît au moins 20 empereurs différents. Certains historiens en comptent jusqu'à 26, selon qu'ils intègrent ou non les prétendants régionaux. Presque tous meurent de morts violentes. Cette période, que les historiens appellent la crise du IIIe siècle ou l'anarchie militaire, est l'une des plus sombres de toute l'histoire romaine. La crise ne vient pas d'une seule cause. Elle naît de la convergence simultanée de plusieurs catastrophes. Les frontières du Rhin et du Danube,
tenues depuis deux siècles par des lésions permanentes, commencent à céder sous la pression de nouvelles confédérations germaniques. Les Alamans, les Francs, les Gautes, plus vastes et plus durables que les groupements de tribus que Trajan ou Marc-Aurel avaient affrontés. À l'est, la Perse sassanide, qui a renversé les Partes en 224 de notre ère, est une puissance d'un tout autre niveau. En 260, l'empereur Valérien est capturé au combat par le roi perse Chapour Ier, fait unique dans toute l'histoire romaine, un empereur vivant pris en captivité par un ennemi étranger. Sur les bas-reliefs taillés dans la roche, Valérien apparaît debout, prisonnier de Chapour, qui le tient par le poignet, tandis que la figure agenouillée est celle de Philippe l'Arabe,
une scène qui constitue l'un des documents les plus humiliants de la mémoire romaine. Pendant ce temps, à l'intérieur de l'Empire, une épidémie majeure, que les historiens désignent sous le nom de« peste de Cyprien», du nom d'un évêque qui l'a décrite, ravage les provinces pendant deux décennies à partir de 249.
Dans certaines régions, elle semble avoir contribué à vider des villes, à provoquer l'abandon de campagne et à réduire la main-d'œuvre agricole, mais l'ampleur de ses effets donneur inconnu. Et le système monétaire, soumis à une dévaluation continue par des empereurs qui réduisent la teneur en argent des monnaies pour financer leurs guerres, devient, aux côtés des guerres, des épidémies et de fortes disparités régionales, l'un des facteurs probables des perturbations économiques qui affectent le monde méditerranéen. L'Empire survit à ce demi-siècle de catastrophes. Comment?
En grande partie grâce à une série d'empereurs-soldats originaires des Balkans dont l'énergie parvient à stabiliser les frontières et a restauré une autorité centrale vacillante. Aurélien, qui règne de 270 à 275, reconquiert les provinces dissidentes et réunifie l'Empire au point qu'on le surnomme Restitutor Orbis, celui qui a restauré le monde. Il fait aussi construire autour de Rome une nouvelle muraille de 19 kilomètres de périmètre, dont de larges portions subsistent encore dans la ville moderne. Ce fait en dit long sur la transformation de la situation. Pour la première fois depuis environ six siècles, la ville de Rome elle-même a besoin d'être fortifiée. La réorganisation définitive de l'Empire
est l'œuvre de Dioclétien, qui prend le pouvoir en 284. Son invention est radicale. La Tétrarchie, un système de gouvernement à quatre, où deux Augustes, les empereurs de rang supérieur, et deux Césars, leurs adjoints et successeurs désignés, se partagent l'administration d'un empire trop vaste pour un seul homme. Dioclétien accroît et réorganise aussi considérablement l'armée, alourdit la fiscalité, tente par édit de plafonner les prix d'un vaste éventail de marchandises et de services pour enrayer l'inflation, et sacralise sa propre personne selon un protocole oriental qui l'éloigne définitivement du modèle du premier citoyen républicain. C'est Constantin qui, après avoir réunifié l'Empire par la force entre 306 et 324, opère
les deux transformations les plus durables de tout le siècle. En 313, l'accord de Milan confirme et élargit la politique de tolérance inaugurée en 311 par l'édit de Galère, en renforçant la liberté de culte et en prévoyant la restitution des biens confisqués aux chrétiens. En 330, il fonde et inaugure à Byzance, rebaptisée Constantinople, la ville de Constantin, une nouvelle résidence impériale qui devient progressivement la capitale de l'Orient, sur le Bosphore, à l'intersection de l'Europe et de l'Asie.
Ces deux décisions changent l'Empire plus profondément que n'importe quelle réforme administrative précédente. En 395, l'empereur Théodose meurt, et ses deux fils, déjà proclamés Augustes et associés au pouvoir, héritent des deux cours impériales. Arcadius reçoit l'Orient, Honorius l'Occident. Cette transmission, présentée comme une mesure provisoire et rationnelle, consacre une division administrative durable entre les deux cours, sans que l'unité juridique de l'Empire cesse d'être affirmée. Pour l'Occident, l'heure est venue.
Le 4 septembre 476 de notre ère, à Ravenne, la dernière capitale de l'Empire d'Occident, Rome ayant été abandonnée depuis longtemps comme résidence impériale, trop exposée, trop difficile à défendre, un adolescent nommé Romulus Augustule est déposé par Odoacre, un chef militaire d'origine germanique orientale incertaine, à la tête de fédérés issus de peuples divers. La transition est brève, presque silencieuse.
Le nom du dernier empereur à avoir régné en Italie résonne avec une ironie cruelle à travers les siècles. Romulus, comme le fondateur légendaire. Augustule, petit Auguste, le diminutif trahissant à lui seul la grandeur réduite du personnage. À Constantinople, cependant, Romulus n'est pas reconnu comme empereur légitime, et Julius Nepos conserve ses prétentions au titre impérial ainsi qu'une autorité en Dalmatie jusqu'en 480. Odoacre n'est pas romain, mais il ne prend pas pour autant le titre d'empereur. Par la suite, une délégation du Sénat envoie les ornements impériaux à Constantinople, probablement à l'initiative d'Odoacre, avec un message qui dit en substance« L'Occident n'a plus besoin d'un empereur distinct». Pourtant, aucun
acte ne proclame formellement la fin de l'Empire d'Occident. Et c'est peut-être cela la vérité la plus troublante sur l'effondrement des grandes civilisations. Elles ne meurent pas toujours dans le fracas. Parfois, elles s'éteignent dans l'indifférence. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter 70 ans en arrière. L'Empire d'Occident, au début du Ve siècle, est encore debout. Mais ces empereurs sont des fantômes, manipulés par des généraux barbares qui gouvernent en leur nom. Son armée dépend de plus en plus de fédérés et de groupes militaires d'origine mêlée, dont les loyautés peuvent aller à leur chef autant qu'à une entité abstraite appelée« Rome Et autour de ces frontières, les
grandes migrations de peuples, provoquées en partie par l'irruption des Huns depuis les steppes d'Asie centrale, qui ont brisé tout l'équilibre de l'Europe barbare, jettent contre les lignes de défense des masses de populations en mouvement que les légions auraient eu du mal à contenir même aux meilleures de leur forme.
En 410 de notre ère, Rome est saccagée pour la première fois depuis 800 ans. Alaric, chef des Visigoths, entre dans la ville après plusieurs semaines de siège. Le sac dure trois jours. Il n'est pas aussi catastrophique que la légende l'a présenté. Il n'y a pas de destruction systématique et la plupart des grandes structures survivent. Mais l'impact psychologique est dévastateur. L'idée que Rome est éternelle, inviolable, protégée par sa propre grandeur, s'effondre en quelques jours. L'évêque Augustin d'Hippone, en Afrique du Nord, commence à rédiger« La cité de Dieu» pour répondre à la question douloureuse que posent ses contemporains.
Comment la Rome chrétienne a-t-elle pu être prise et mise à sac? Sa réponse, en substance, est que l'histoire humaine n'est pas la mesure de la justice divine. Réponse qui traversera un millénaire et demi de théologie occidentale. Puis viennent les uns. Attila prend la tête de leur empire nomade vers 434 et bouleverse toute la géopolitique de l'Europe en une décennie. Il ravage les provinces danubiennes, menace Constantinople, puis se retourne vers l'Occident et envahit la Gaule en 451.
Sa campagne est arrêtée au champ catalonique, quelque part dans la Champagne actuelle, bien que l'issue militaire de cette bataille, victoire stratégique, affrontement indécis ou choc contre une armée déjà en retraite, demeure discutée. Les sources écrites en soulignent l'extrême violence, mais le lieu exact et le nombre de victimes restent inconnus.
Attila meurt en 453 et son empire se désintègre aussitôt. Mais la pression exercée par les Huns et les déplacements de population qu'elle a favorisés ont aggravé les crises militaires et politiques qui affaiblissaient déjà les provinces occidentales. En 455, Rome est saccagée une deuxième fois, par les Vandales cette fois.
Le pillage dure deux semaines et est méthodique. Le nom de ce peuple sera associé bien plus tard, dans la langue française, à la destruction aveugle, notamment avec le terme« vandalisme», popularisé par l'abbé Grégoire pendant la Révolution française. Cette association témoigne surtout de l'image des vandales dans la postérité. Après 455, les empereurs d'Occident se succèdent à une cadence de plus en plus rapide et de plus en plus fantomatique. jusqu'à Romulus Augustule. Les historiens ont longuement débattu des causes profondes de cette chute. Certains, dont Edward Gibbon au XVIIIe siècle, pointaient le christianisme comme facteur de transformation des valeurs civiques romaines.
D'autres insistent sur les crises économiques, la dévaluation monétaire et la désintégration du commerce à longue distance. D'autres encore sur la pression des migrations, la corruption de l'armée ou la décomposition progressive de l'identité romaine elle-même. Aujourd'hui, la majorité des historiens s'accordent à dire que la chute n'a pas une seule cause. Elle est le résultat d'une convergence de facteurs qui se sont renforcés mutuellement pendant plus de deux siècles, et qu'aucun d'eux, à lui seul, n'aurait peut-être suffi à la provoquer. Mais l'histoire ne s'arrête pas à Ravenne en 476.
L'Empire d'Orient, Byzance, survit mille ans de plus, jusqu'à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. L'Église hérite de la structure administrative romaine, de la langue latine, du concept d'universalité. Les royaumes barbares qui se partagent l'Occident rêvent tous d'être la continuation de Rome. Charlemagne se fait couronner empereur à Rome en 800 de notre ère. La notion même d'Europe telle que nous la concevons, ses frontières géographiques et mentales, son droit, ses langues, sa structure religieuse, puisent dans ce monde l'une de ses sources majeures, sans s'y réduire.
Elle s'est aussi formée sous l'influence des peuples germaniques, du christianisme, de Byzance, du Moyen-Âge et des siècles qui ont suivi. Ce que Rome a construit ne meurt pas le 4 septembre 476. Il se transforme, se fragmente. se réinterprètent à travers les âges. Et nous en sommes encore, aujourd'hui, les héritiers et les dépositaires. Si cette traversée de mille ans d'histoire vous a accompagné depuis le premier feu allumé sur le Palatin jusqu'à ce dernier soupir de l'Empire, abonnez-vous à Histoire des civilisations. Parce que la prochaine civilisation que nous allons explorer est tout aussi complexe, tout aussi humaine et tout aussi présente dans notre monde d'aujourd'hui.