
Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 29
La guerre de Cent Ans : des premières batailles à la victoire française
Freitag, 30. Oktober 2026 · 50 min
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Shownotes
Comment la France a-t-elle remporté la guerre de Cent Ans après les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt ? De 1337 à 1453, plongez dans un conflit où querelles de succession, ambitions royales et luttes de pouvoir bouleversent les royaumes de France et d’Angleterre.
Dans cet épisode d’Histoire des Civilisations, découvrez une période décisive de l’histoire de France, des prétentions d’Édouard III à la victoire de Charles VII. Pourquoi les archers anglais mettent-ils en échec la chevalerie française ? Comment Bertrand du Guesclin organise-t-il la reconquête ? Entre grandes batailles du Moyen Âge, ravages de la Peste noire et guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, suivez un royaume confronté à des crises qui menacent son existence.
Au cœur du récit, Jeanne d’Arc change le cours des événements. De Domrémy à la levée du siège d’Orléans, du sacre de Charles VII à Reims au procès de Rouen, explorez son rôle militaire, politique et symbolique. Puis découvrez comment les réformes de l’armée et l’artillerie française contribuent à la reconquête de la Normandie et de la Guyenne, jusqu’à la bataille de Castillon en 1453.
Un récit pour comprendre les causes de la guerre de Cent Ans, ses personnages majeurs et ses conséquences sur la France médiévale. Abonnez-vous à Histoire des Civilisations pour poursuivre votre exploration des sociétés et des événements qui ont façonné notre monde.
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116 ans. Non pas 100, 116. C'est la durée de la période traditionnellement retenue, de 1337 à 1453, pour cette série de conflits entrecoupés de trêves que l'historiographie du XIXe siècle a réunie sous le nom de Guerre de Cent Ans. 116 ans pendant lesquels deux nations voisines se sont déchirées, pendant lesquels des provinces entières ont été brûlées, pillées, dépeuplées, pendant lesquelles la peste noire est venue s'ajouter à la guerre et à la famine pour créer ce que les historiens appellent la Grande Crise du XIVe siècle, une catastrophe dont l'Europe a mis plus d'un siècle à se relever.
Et cette guerre colossale, qui a transformé pour toujours le visage de la France et de l'Angleterre, qui a forgé des nations modernes dans la douleur et le feu, a commencé non pas par une charge de cavalerie ni par une déclaration de croisade, mais par une question de droit, par une querelle d'héritiers par la mort d'un roi sans fils.
Voici l'histoire de la guerre de cent ans. Bienvenue dans Histoire des civilisations. En 1328, le roi de France Charles IV, dit le Bel, meurt sans laisser de descendance mâle directe. Ce n'est pas la première fois que la couronne capétienne se retrouve sans héritier naturel dans ces années-là. C'est la troisième en douze ans. Louis X, Philippe V, Charles IV.
Trois frères, trois rois, trois morts prématurées, et aucun héritier mâle survivant pour assurer la continuité d'une lignée qui gouverne la France depuis 340 ans sans interruption. Jean Ier, fils posthume de Louis X, n'aura été roi que quelques jours avant de mourir, lui aussi, en 1316. La crise qui s'ouvre n'est pas seulement dynastique. Elle est une invitation pour toutes les ambitions que la puissance capétienne avait tenues en lisière.
Deux prétendants se dressent face à face. D'un côté, Philippe de Valois, cousin germain du roi défunt, prince français soutenu par la grande noblesse du royaume, qui refuse que le droit à la couronne se transmette par une femme. Un choix que la loi salique, vieille règle d'origine franque, ne viendra justifier que plus tard, surtout à partir du milieu du XIVe siècle. De l'autre côté, Édouard III, roi d'Angleterre, neveu de Charles IV par sa mère Isabelle de France, fille de Philippe IV le Bel. Édouard est plus proche de Charles IV par le sang, mais son droit passe par une femme, et c'est précisément ce que ses adversaires rejettent.
Les juristes débattent, les évêques consultent leurs textes, et la politique tranche. Philippe de Valois est couronné roi de France sous le nom de Philippe VI en 1328. Édouard III rend hommage pour cette ère française, et attend son heure en nourrissant une rancœur que les années ne feront que cristalliser. Or, cette rancœur dynastique se double d'une réalité économique explosive. Les Flandres, ce territoire du nord qui correspond aujourd'hui à une partie de la Belgique et du nord de la France, sont au cœur d'une guerre commerciale permanente entre les deux royaumes. Gans, Bruges, Ypres.
Des villes manufacturières d'une richesse prodigieuse, dont toute la prospérité repose sur la laine anglaise transformée en drap. Les tisserands flamands ont besoin de l'Angleterre pour survivre. Les marchands anglais ont besoin des marchés flamands pour s'enrichir. Mais les comtes de Flandre sont vassaux du roi de France. Et lorsque Philippe VI tente d'exercer sa domination politique sur ces villes rebelles, celle-ci se tourne vers Édouard III comme protecteur naturel. Jacques van Artevelde, dirigeant politique de Gans et partisan de l'Alliance des villes flamandes avec l'Angleterre, reconnaît formellement Édouard III comme roi de France en 1340, un acte symbolique d'une portée extraordinaire qui transforme une querelle dynastique en guerre d'alliance et d'intérêt.
À cela s'ajoute la question du duché d'Aquitaine, ce vaste ensemble de possessions et de droits dans le sud-ouest de la France, la Gascogne, avec Bordeaux et ses vignobles, mais aussi des territoires distincts comme le Périgord et une partie de la Saint-Onge, où le traité de Paris de 1259 a confirmé ou reconnu les droits du roi d'Angleterre, sous la suzeraineté du roi de France. Édouard est donc à la fois souverain en Angleterre et vassal du roi de France pour ses terres continentales. Une situation juridiquement admise, mais source de tensions politiques permanentes, que Philippe VI exploite régulièrement en menaçant de confisquer le duché sous des prétextes féodaux.
Chaque menace de confiscation est une humiliation. une démonstration que le roi d'Angleterre n'est, sur le continent, que le sujet d'un autre monarque. Et Édouard III, orgueilleux et ambitieux, supporte de moins en moins bien cette vassalité contrainte. En 1337, Philippe VI prononce la confiscation de l'Aquitaine. Édouard III, qui lui a déjà rendu hommage en 1329, conteste désormais son autorité et lui dispute la couronne de France. Il en prendra le titre royal en 1340. La guerre de cent ans commence, non dans le fracas des armées, mais dans le silence tendu d'une lettre de défi portée d'une cour à l'autre, à travers la Manche, avec toute la gravité d'une rupture que personne ne sait encore irréparable. En quai
samedi 26 août 1346, sur un coteau du Pontieux, près du village de Crécy-en-Pontieux, l'Europe médiévale est le théâtre d'une défaite retentissante. de celle qui expose brutalement les faiblesses d'une armée et de son commandement. Ce qui s'impose ce jour-là, ce n'est pas une manière entièrement nouvelle de faire la guerre.
C'est l'efficacité d'une combinaison. Des archers entraînés, des hommes d'armes combattants à pied, un terrain choisi pour les faire agir ensemble. À Courtret, en 1302, des combattants à pied avaient déjà vaincu une armée de chevaliers. Crécy en apporte une autre démonstration, selon des moyens différents. La chevalerie française la plus brillante d'Europe charge à répétition contre des lignes anglaises soigneusement établies sur une pente douce. Et à chaque charge, les flèches tombent comme une pluie d'automne, méthodique, ininterrompue, mortelle. En quelques heures, des centaines de chevaliers et leurs destriers sont abattus dans la boue Picarde. Philippe VI s'enfuit, blessé et hébété. La chevalerie conservera un rôle militaire majeur, Mais cette journée révèle
avec une violence saisissante ce que peuvent accomplir des forces complémentaires, bien disposées et bien commandées. Pour saisir la portée de Crécy, il faut remonter au début de l'été 1346, quand Édouard III débarque en Normandie avec une armée d'environ 15 000 hommes et entreprend ce que la tactique médiévale appelle une chevauchée, une marche dévastatrice de pillage systématique. Le mot est technique, froid, presque bureaucratique. La réalité qu'il recouvre ne l'est pas. Une chevauchée, c'est l'incendie des récoltes mûres, le massacre du bétail, le sac des bourgs et des monastères, la destruction méthodique de tout ce qui constitue la richesse et la substance d'une région, pour ruiner économiquement l'adversaire, démontrer son incapacité à protéger ses
propres sujets et lui imposer soit la bataille, soit l'humiliation publique d'une invasion sans réponse. Édouard remonte la scène, menace Paris, puis pivote vers le nord. Et Philippe VI, incapable de tolérer plus longtemps cette démonstration de force, décide enfin de l'affronter. Le terrain que choisit Édouard III à Crécy est la clé de sa victoire. Ses archers gallois et anglais, armés de l'arc long, une arme en bois d'if d'environ 1,80 m, capable d'envoyer une flèche à plus de 200 m avec une cadence de tir de 10 à 12 flèches par minute, sont positionnés sur le flanc d'un coteau et combattent en liaison avec des hommes d'armes mis à pied, selon une disposition dont le détail reste discuté. En face, les arbalétriers
génois recrutés par Philippe VI tirent avec puissance, mais à une cadence inférieure à celle des archers anglais. Un avantage pour l'arc long, même si l'efficacité des deux armes dépend aussi de la distance, de la protection des tireurs et de l'organisation du combat. Les premières salves anglaises dispersent les génois en désordre, et la cavalerie française impatiente et méprisante, charge sans attendre, piétinant ses propres alliés dans une cohue grandissante qui transforme la discipline en chaos. Charge après charge, les Français s'acharnent avec un courage indéniable et une tactique catastrophique, jusqu'à l'épuisement total. La leçon de Crécy est aussi simple que brutale. La valeur individuelle du chevalier ne suffit pas
face à une formation disciplinée, sur un terrain bien choisi, appuyé par des milliers d'archers entraînés. Si la France ne dispose pas d'une force comparable, les raisons tiennent à l'organisation militaire, au recrutement et aux contraintes politiques, malgré les efforts de ses autorités pour développer le tir à l'arc. Ce jour-là, le désordre des assauts et les choix du commandement pèsent lourd dans la défaite de Philippe VI. Le courage ne suffit pas à les racheter. Dans les semaines qui suivent la bataille, Édouard III marche sur Calais et entreprend le siège de la ville. verrou stratégique sur la Manche. Calais résiste presque une année entière, au terme de laquelle Philippe VI, incapable de forcer le blocus anglais, laisse la ville se rendre.
La capitulation donne lieu à une scène restée célèbre. Six bourgeois de Calais, la corde au cou, pieds nus, tenant les clés de la ville, s'avancent devant le roi anglais pour offrir leur vie en échange de celle de leurs concitoyens. Édouard voulait les faire exécuter. Selon la chronique de Froissart, c'est la reine Philippa qui obtient leur grâce. Calais reste anglaise et le restera pendant plus de deux siècles. La France vient de subir l'une de ses premières défaites terrestres majeures de la guerre. et elle ne comprend pas encore qu'elle devra en subir plusieurs autres avant d'apprendre comment gagner.
Une ennemie sans armée entre en guerre en 1348. Et il va tuer, selon les estimations des historiens, davantage de personnes en Europe en quelques années que toute la guerre de cent ans n'en tuera directement pendant le siècle et plus que durera cette guerre. Ce n'est pas une métaphore. C'est une réalité démographique d'une brutalité absolue. Entre un tiers et la moitié de la population d'Europe occidentale disparaît entre 1347 et 1352. L'épidémie contribue à prolonger les trêves et à réduire les grandes opérations militaires entre les deux royaumes, même si des affrontements se poursuivent. Car le monde dans lequel ils se battaient vient de s'effondrer sous leurs pieds.
Et la guerre de cent ans ne sera plus jamais exactement la même après le passage de la peste noire. Marseille devient l'un des premiers foyers de la peste en France, à l'automne 1347, quand un navire génois accoste avec, à son bord, des marins couverts de bubons noirs et durs, brûlants de fièvre, mourant en quelques jours dans un état d'épuisement total. Les autorités de la ville ordonnent que le bateau reparte immédiatement, mais c'est déjà trop tard. Ce que ce navire transporte depuis les comptoirs de la mer Noire, c'est la peste noire. causée par la bactérie Yersinia pestis, transmise par les puces des rongeurs et, dans sa forme pulmonaire, directement d'homme à homme. Elle progresse depuis la Méditerranée vers
le nord avec une régularité terrifiante, suivant les routes commerciales, les rivières, les pèlerinages. Elle frappe Paris avec une brutalité extraordinaire, tue peut-être un habitant sur deux dans les villes les plus densément peuplées et laisse derrière elle des campagnes désolées, des villages à moitié vides, Des céréales non récoltées qui pourrissent sur pied, faute de bras pour les moissonner. Les chroniqueurs décrivent des rues où les corps s'accumulent plus vite qu'on ne peut les enterrer. Des prêtres qui refusent d'administrer les derniers sacrements par peur de la contagion. Des médecins qui saignent leurs patients ou leur brûlent des parfums pour purifier l'air. Des remèdes qui ne changent absolument rien à
la marche implacable du fléau. En Angleterre aussi... La mort noire ravage les campagnes et les villes avec la même indifférence royale. Les îles britanniques perdent peut-être un tiers de leur population entre 1348 et 1350. La cour royale elle-même n'est pas épargnée. Dès 1349, le pouvoir royal tente d'enrayer la désorganisation sociale par une ordonnance interdisant aux travailleurs d'exiger des rémunérations supérieures au niveau d'avant l'épidémie. Le Parlement renforce ses dispositions en 1351 avec le statut des travailleurs, des mesures qui révèlent tout autant le choc économique de la catastrophe que l'impuissance des gouvernements à en contrôler les conséquences profondes.
Car la mort massive des paysans des deux côtés de la Manche crée une pénurie de main-d'œuvre sans précédent, qui ébranle les fondements économiques sur lesquels repose le système féodal, et par l'extension, la capacité des deux royaumes à lever et à entretenir des armées. Les survivants, devenus rares et donc précieux, exigent de meilleures conditions. Les seigneurs, dont les revenus s'effondrent, résistent par la coercition. En France, les ravages de la guerre, l'insécurité dans les campagnes et la crise politique aggravée par la capture du roi contribuent à provoquer l'un des soulèvements paysans les plus violents du Moyen Âge.
En 1358, des milliers de paysans du bassin parisien se soulèvent dans ce que l'histoire appellera la jacquerie. du sobriquet méprisant de Jacques Bonhomme que la noblesse donnait aux paysans. Le degré d'organisation et les objectifs politiques des différents groupes du mouvement font encore l'objet de recherches. Leur révolte exprime une rage accumulée contre une noblesse qui n'a su ni protéger le pays contre les Anglais, ni alléger le poids de la guerre sur ceux qui la subissaient sans en décider.
Les châteaux brûlent, les seigneurs sont tués, les campagnes s'embrasent durant plusieurs semaines. avant que la révolte ne soit écrasée avec une férocité au moins égale et que des milliers de paysans ne soient massacrés en représailles. L'ordre féodal est rétabli par la force, mais son autorité morale est définitivement entamée.
La guerre reprend ses droits, mais dans un monde où la mort est devenue si familière qu'elle ne surprend plus personne, où la violence militaire semble presque banale au regard des hécatombes de la peste, et où les deux royaumes qui s'affrontent ne sont plus tout à fait les mêmes sociétés qui avaient croisé le fer à Crécy dix ans plus tôt.
Imaginez la scène. Vous êtes le roi de France. Non pas un roi symbolique, un roi de cérémonie, mais le descendant d'une lignée capétienne qui gouverne le pays depuis plus de trois siècles. Loin du Seigneur, le souverain d'un des royaumes les plus puissants de la chrétienté. Et vous voilà assis à la table d'un banquet à Londres, Entouré de courtisans anglais qui vous servent avec une déférence exquise, qui remplissent votre coupe, qui vous adressent des compliments sur votre bravoure au combat. Pendant que votre fils gouverne tant bien que mal un pays qui se déchire. Pendant que votre trésor tente de réunir une rançon qui équivaut à plusieurs années de revenus du royaume. Et pendant que la moitié
des terres que vous avez juré de défendre est sur le point de passer sous souveraineté anglaise. car c'est cela, précisément, la subtilité diabolique de la situation. Les Anglais ne vous traitent pas comme un prisonnier. Ils vous traitent comme un roi, publiquement, somptueusement, pour que toute la chrétienté comprenne que la France a perdu, non pas contre un ennemi barbare, mais contre un roi qui est votre cousin, votre père, votre égal. Tout commence le 19 septembre 1356 à Poitiers. Édouard de Woodstock, fils aîné d'Édouard III, que la postérité surnommera bien plus tard le Prince Noir, peut-être pour la couleur sombre de son armure, commande une armée anglaise d'environ 7 à 8 000 hommes.
Après avoir ravagé le Languedoc l'année précédente, il a cette fois mené une chevauchée dans le centre de la France et se replie vers le sud. Jean II de France l'intercepte avec une armée deux à trois fois supérieure et lui impose la bataille. La configuration semble désespérée pour les Anglais. Mais le prince noir, comme son père à Crécy dix ans plus tôt, choisit son terrain avec une précision millimétrée, établit ses archers dans des vignobles qui brisent l'élan des charges et attend. L'armée française, pour éviter de répéter la catastrophe de Crécy, décide d'attaquer à pied, en rang serré.
Une décision qui ralentit sa progression, brise sa cohésion et la rend vulnérable à la contre-attaque que le prince noir ordonne au moment précis où elle est épuisée. Jean II se bat avec courage jusqu'à la dernière minute, refusant de fuir, et, selon le récit de Froissart, se rend finalement à Denis de Morbec, un chevalier originaire d'Artois au service du roi d'Angleterre.
La France a désormais un roi prisonnier, et les conséquences de cette défaite seront plus lourdes qu'après Crécy. La rançon négociée pour libérer Jean II est proprement astronomique. Trois millions d'écus d'or, une somme sans précédent dans l'histoire médiévale française, qui équivaut à plusieurs années de revenus ordinaires du royaume.
Pour réunir cet argent, la France doit lever des impôts d'exception, aliéner des domaines royaux et accepter dans le traité de Bretigny de 1360 des concessions territoriales vertigineuses. Édouard III obtient la pleine souveraineté, sans obligation d'hommage, sur un tiers du territoire français. La Gascogne élargie, le Poitou, le Périgord, le Limousin, la Saint-Onge. En échange, L'accord prévoit qu'il renonce à la couronne de France, mais l'échange des actes définitifs de renonciation entre les deux souverains n'aura jamais lieu. C'est une paix de vaincus. La France est amputée de ses terres les plus riches. Mais la catastrophe ne s'arrête pas là. Pendant la captivité du roi, la crise institutionnelle française atteint un
niveau critique. Les États généraux, l'Assemblée réunissant le clergé, la noblesse et le tiers-État, tente d'imposer des réformes profondes en échange du vote des subsides. Contrôle des finances royales, supervision des conseillers du roi, réunion régulière de l'Assemblée. Le dauphin Charles, qui gouverne en l'absence de son père, résiste à ses prétentions.
Et dans ce bras de fer entre la monarchie et la représentation populaire, émerge une figure radicale. Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, qui pousse la contestation jusqu'à l'insurrection armée avant d'être assassiné par les partisans du Dauphin en 1358, la même année funeste que la jacquerie. La France sort de ces années-là épuisée à tous les niveaux, militairement, financièrement, politiquement, socialement.
Et pourtant, dans ce désastre apparent, quelque chose se prépare. Un roi sait maintenant exactement ce que la France ne doit plus jamais faire. Et un soldat hors norme est en train de forger, dans l'obscurité des guerres de frontières, la méthode qui va tout changer. Il n'était pas beau. Les chroniqueurs de son temps le décrivent uniformément comme un homme petit, trapu, au visage ingrat, sans aucune de ces grâces physiques que le roman courtois attribue au chevalier idéal.
Il n'était pas bien mais non plus. Fils aîné d'un modeste écuyer breton, il n'avait ni les terres, ni les alliances, ni l'argent des grands seigneurs qui commandaient les armées royales. Et pourtant, Bertrand du Guéclin allait devenir le connétable de France, le commandant suprême des armées du royaume, et l'homme qui reconquerrait, ville après ville, château après château, presque tout ce qu'Édouard III et le prince noir avaient arraché à la France en quelques décennies. Il allait le faire en refusant de jouer selon les règles qui avaient conduit son pays à Crécy, à Poitiers, au traité de Brétimie, en inventant, ou plutôt en perfectionnant, une manière de faire la guerre que ses adversaires anglais trouvaient déloyale, peu chevaleresque, indigne d'un soldat, et
qui était tout simplement irrésistiblement efficace. Le cadre de cette Renaissance française, c'est le règne de Charles V, dit le sage. qui monte sur le trône en 1364 à la mort de son père Jean II. Charles V est tout ce que ses prédécesseurs immédiats n'étaient pas. Studieux, réfléchi, peu enclin aux grands gestes guerriers, mais doté d'une intelligence administrative exceptionnelle et d'une vision stratégique à long terme. Il comprend trois choses fondamentales que la France avait refusé de voir jusqu'alors. D'abord, que les grandes batailles rangées à la mode de Crécy et de Poitiers condamnent systématiquement la France à la défaite parce que la discipline tactique anglaise y est supérieure. Ensuite,
que la guerre se gagne autant dans les finances et la logistique que sur le champ de bataille. Enfin, qu'il existe une alternative à l'affrontement direct et que du guéclin est l'homme capable de la mettre en œuvre. Cette alternative repose sur quelques principes simples que Duguay-Clin applique avec une constance implacable après sa nomination au rang de connétable en 1370.
On évite la rencontre décisive en terrain ouvert. On attaque les détachements isolés, les convois de ravitaillement, les garnisons affaiblis par l'éloignement. On reconquiert les villes et les châteaux par le siège méthodique plutôt que par l'assaut frontal coûteux. On coupe les lignes d'approvisionnement de l'adversaire. On l'oblige à disperser ses forces pour défendre tous ses points d'appui. On l'use dans une guerre d'usure qui finit par rendre ses possessions intenables économiquement. Les Anglais peinent à enrayer cette reconquête. Les Français leur refusent les batailles qui les avantageraient et les contraignent à défendre des forteresses dispersées. Une lutte pour les places fortes où la méthode de Duguay-Clin porte ses fruits
avec une régularité que personne ne peut contester. Les Anglais sont exaspérés. Leur manière de faire la guerre suppose un adversaire qui accepte la confrontation. Et la France, sous du guéclin, évite les grandes batailles lorsque les conditions lui sont défavorables, mais accepte le combat quand les circonstances s'y prêtent. Le prince noir, victime d'une maladie contractée lors de ses campagnes en péninsule ibérique, rentre en Angleterre épuisé et affaibli en 1371.
Édouard III lui-même vieillit et perd de son emprise sur les affaires du royaume. En Angleterre, la guerre devient impopulaire, coûteuse, et semblent ne mener nulle part. Précisément parce que Duguay-Clin ne leur offre pas les grandes victoires symboliques dont l'opinion publique médiévale avait besoin pour se mobiliser. Entre 1369 et 1380, la France reprend l'essentiel du territoire cédé par le traité de Brétimie. Le Poitou, le Périgord, le Limousin, une grande partie de la Saint-Onge. C'est une reconquête obstinée, méticuleuse, où les sièges et le refus des grandes batailles défavorables se conjuguent avec des victoires majeures, celles de Duguay-Clin à Pontvalin en 1370, puis celles de la flotte Castillane à La
Rochelle en 1372. La patience de l'administrateur s'allie ainsi au succès des armes, et cette combinaison réussit là où la seule bravoure des chevaliers avait échoué. Mais l'automne 1380 ferme brutalement cette parenthèse. Charles V le Sage meurt en septembre, laissant un royaume redressé entre les mains d'un successeur entouré d'oncles ambitieux qui vont se partager le pouvoir et progressivement dilapider l'héritage patiemment constitué. Bertrand du Guéclin est mort quelques semaines plus tôt, en juillet, devant les murs de Châteauneuf-de-Randon.
Deux disparitions en quelques semaines. Et dans ce double deuil, la France perd à la fois la tête et le bras de sa reconquête. Les décennies qui suivront seront parmi les plus sombres de toute la guerre. La guerre se prolonge et les divisions de la cour vont bientôt compromettre le redressement du royaume. En que mois d'août 1392, le roi de France Charles VI chevauche dans la forêt du Mans à la tête d'une colonne militaire qui se dirige vers la Bretagne pour punir un seigneur rebelle sous une chaleur d'été lourde. Selon les chroniques, le roi a déjà montré un comportement inhabituel. Un homme l'avertit d'une trahison. Puis, le fracas d'une arme tombée précède immédiatement la crise. Soudainement,
le roi tire son épée du fourreau, épronne son cheval et se jette sur ses propres chevaliers en criant des mots sans suite, tuant plusieurs hommes de sa garde avant d'être maîtrisé de force. Quand on lui ôte enfin l'arme des mains, Charles VI ne reconnaît plus ses compagnons les plus proches. Il ne sait plus, par instant, qu'il est roi de France. Et dans ce moment de chaos subi, Une nation entière bascule dans une incertitude profonde dont elle ne sortira que des décennies plus tard. Parce que son monarque vient d'entrer dans une folie intermittente que les médecins, les astrologues et les théologiens consultés en urgence dans les semaines suivantes ne sauront jamais guérir, malgré trente ans d'efforts
et de remèdes d'une inventivité aussi désespérée qu'inefficace. Les crises de Charles VI se répéteront pendant trois décennies, avec une irrégularité cruelle qui perturbe sans cesse l'organisation du pouvoir. Entre les accès, le roi retrouve parfois des intervalles de lucidité qui durent plusieurs mois. Il reprend alors une partie de ses fonctions, préside le conseil, sans que son autonomie soit toujours facile à mesurer, ni que le retour imprévisible des crises permette une continuité du gouvernement. Cette fragilité au sommet de l'État est immédiatement exploitée par les princes du sang dans leur rivalité. D'un côté, Louis d'Orléans, frère du roi, dont l'influence grandit au fil des absences mentales de son
frère et qui s'impose progressivement comme le maître réel de la cour. De l'autre, d'abord Philippe le Hardy, duc de Bourgogne et oncle du roi, qui tient une place centrale dans le gouvernement du royaume. À sa mort, en 1404, son fils Jean Sempeur lui succède à la tête du duché et reprend la lutte d'influence contre Louis d'Orléans avec une volonté froide et une brutalité calculée. Entre ces deux pôles, la cour se fracture, les alliances se fondent et se défont à une cadence qui interdit toute politique cohérente, et la rancœur s'accumule pendant des années jusqu'au point de rupture.
Ce point de rupture arrive dans la nuit du 23 novembre 1407, quand des hommes à la solde de Jean Sempeur tendent une embuscade à Louis d'Orléans dans une rue de Paris et l'assassinent. C'est l'acte fondateur d'une guerre civile qui va déchirer le royaume pendant des années. Une fracture que les chroniqueurs contemporains voient pour ce qu'elle est. Une catastrophe dont l'ennemi anglais ne peut que se réjouir. D'un côté, les partisans d'Orléans, bientôt appelés Armagnacs, du nom du comte d'Armagnacs, qui devient le beau-père du nouveau-duc Charles d'Orléans, fils de Louis assassiné, et prend la tête du parti. De l'autre, les Bourguignons, qui disputent aux Armagnacs le contrôle de Paris, de la cour et de l'accès direct au roi fou.
Un contrôle passé aux Armagnacs en 1413, puis repris par les Bourguignons en 1418. Cette fracture traverse la société française de part en part, divise jusqu'aux habitants d'une même ville et produit une violence politique d'une intensité que la France n'avait pas connue depuis les années de la jacquerie. Massacres dans les prisons, épuration entre factions, Terreur de rue instrumentalisée par des princes qui alimentent la haine populaire pour faire avancer leurs intérêts dynastiques sans en assumer les conséquences devant le reste du royaume. Jean sans peur paie finalement sa politique à un prix qu'il n'avait pas prévu. En septembre 1419, lors d'une rencontre avec le dauphin Charles sur le pont
de Montreau, il est assassiné par des partisans armagnacs, sur ordre du dauphin lui-même ou de ses proches, selon une hypothèse que les sources disponibles ne permettent pas de confirmer ni d'écarter avec certitude. Mais la conséquence de cette mort est immédiate et désastreuse pour la France. Philippe le Bon, nouveau duc de Bourgogne, décide de venger son père en s'alliant formellement avec Henri V d'Angleterre. Cette alliance bourguigno-anglaise, forgée dans le sang du pont de Montreau, rendra possible le Traité de Troyes de 1420, et mettra la couronne de France à portée de main d'un roi étranger. Mais revenons à 1413, lorsque la guerre civile déchire déjà le royaume.
C'est dans ce contexte qu'Henri V prépare son offensive avec une méthode et une patience que ses prédécesseurs n'avaient pas su maintenir. Profondément convaincu de son droit à la couronne de France, impitoyable dans la préparation comme dans l'exécution, il comprend que jamais la France ne sera plus vulnérable qu'en ce moment précis où elle se déchire elle-même. Pendant deux ans, il consolide ses finances, rassemble ses troupes, mène une diplomatie soigneuse pour s'assurer qu'aucune coalition ne se formera contre lui avant qu'il soit prêt à frapper. La tempête qui s'annonce pour l'automne 1415 portera le nom d'un village du Pas-de-Calais, et elle entrera dans la mémoire française comme l'une des
défaites les plus inexplicables et les plus douloureuses de toute son histoire militaire. Ils étaient supérieurs en nombre, mais l'ampleur de cet avantage reste débattue. Certains historiens avancent cinq Français pour un Anglais, d'autres trois, tandis qu'Anne Curie propose environ 12 000 Français face à 9 000 Anglais, une reconstruction elle aussi contestée. À Asincourt, ce 25 octobre 1415, l'armée française rassemble la fleur de la chevalerie du royaume, les meilleurs seigneurs, les armures les plus ouvragées d'Europe. En face, Henri V commande des hommes épuisés par plusieurs semaines de marche depuis Harfleur, affaiblis par la dysenterie qui a décimé une partie de ses effectifs et dont le nombre est
souvent estimé à cinq ou six mille. Il tente de rejoindre Calais avant de se voir couper la route par une armée qu'il save supérieure. Et pourtant, en moins de trois heures, dans un champ d'Artois détrempé par les pluies d'automne, la chevalerie française est anéantie. La défaite est si totale, si difficile à expliquer dans ses proportions, qu'elle hante la mémoire collective française pendant des siècles, et qu'elle est encore citée aujourd'hui parmi les catastrophes militaires les plus cuisantes de toute l'histoire de France. La bataille commence par une longue attente dans le froid humide d'un matin d'octobre. Les deux armées se font face depuis plusieurs heures sans engager le combat.
Les Français, parce qu'ils préfèrent laisser venir les Anglais, convaincus que leur supériorité numérique assurera la victoire. Les Anglais, parce qu'Henri V attend le moment tactique le plus favorable. C'est finalement le roi anglais qui prend l'initiative. Il avance ses lignes jusqu'à mettre les Français à portée de ses archers, fait replanter leurs pieux défensifs dans le nouveau terrain et ordonne de déclencher le tir. La première volée de flèches provoque exactement ce qu'il cherchait à déclencher, la charge de la cavalerie française. Cette première attaque ouvre le combat, mais c'est dans l'affrontement des hommes à pied que le sort de la bataille va se jouer. Le soldat Zincourt, détrempé
par les pluies des jours précédents, se révèle un piège que les Français n'avaient pas anticipé. La charge de cavalerie échoue sous les flèches, devant les pieux. Les chevaux qui refluent ajoutent au désordre. Puis, la masse des hommes d'armes français avance à pied dans la boue, s'épuise et se resserre dans l'entonnoir que forment les bois des deux côtés du champ. Ils atteignent les lignes anglaises et engagent un violent corps à corps. Les hommes de l'arrière poussent ceux de l'avant, qui manquent d'espace pour combattre. Et dans cette mêlée comprimée, boueuse, désorganisée, les archers anglais et gallois quittent leur position pour frapper à leur tour au contact. Les hommes tombés peinent à se relever sous la pression de
la foule. la bataille devient un désastre d'une brutalité mécanique que rien n'interrompt. À un moment difficile à préciser dans le déroulement des combats, Henri V donne l'ordre de tuer les prisonniers. Une attaque contre le convoi de bagages anglais a bien lieu, tandis que le roi redoute une nouvelle offensive française. Mais la chronologie exacte et le poids de ses menaces dans sa décision restent discutées. Ses propres hommes y perdent des rançons considérables. Si l'ordre est établi, Sa conformité aux usages de guerre du XVe siècle reste débattue, notamment au regard des exceptions admises en cas de nécessité militaire.
Des centaines d'hommes qui avaient capitulé selon les règles admises sont massacrés sur ordre royal. La brutalité de cette décision montre, sous le vernis de la piété et de la légitimité dynastique, le visage implacable d'un conquérant qui ne peut se permettre aucune fragilité. La conséquence politique d'Azincourt se matérialise cinq ans plus tard dans le Traité de Troyes de 1420. Henri V épouse Catherine de France, fille de Charles VI, et est reconnu régent puis héritier de la couronne française. Le dauphin Charles, fils du roi, est exclu de la succession au profit du souverain anglais et de ses descendants. La France semble condamnée. Malgré la résistance organisée que poursuivent les forces du dauphin dans une situation militaire difficile, 100 rois
capables de gouverner, avec un titre royal qui s'apprête à passer contractuellement à une dynastie étrangère. Mais deux décès imprévus viennent réouvrir l'histoire. Henri V meurt en 1422, emporté par une fièvre en pleine campagne à l'âge de 35 ans, et Charles VI le suit quelques semaines plus tard. Henri VI d'Angleterre hérite nominalement des deux couronnes. Et quelque part au sud de la Loire, un dauphin français fragile et contesté continue de tenir ce qui lui reste d'un royaume, dans l'attente de quelque chose que personne encore ne sait nommer.
Il existe dans l'histoire de France des moments où le cours prévisible des événements semble soudainement suspendu, où ce que la logique militaire et politique annonçait avec une certitude presque absolue est contredit par quelque chose que les contemporains appellent« miracle» ou« folie», selon leur degré de scepticisme. L'hiver 1429 en est un. Une armée anglaise assiège Orléans depuis le mois d'octobre 1428, resserrant son étau sur la dernière grande ville qui protège la France méridionale. La France de Charles VII, reconnue roi par ses partisans depuis 1422, mais pas encore sacrée, repliée à Chinon dans un état de démoralisation que même ses partisans les plus fidèles ne parviennent plus à dissimuler.
Tout le monde sait qu'Orléans ne peut tenir indéfiniment. C'est dans ce moment d'urgence absolue quand les options semblent épuisées, qu'une jeune femme de 17 ans se présente devant les portes de la forteresse de Vaucouleurs, en Lorraine, et demande qu'on la conduise auprès du roi pour lui annoncer qu'elle a été envoyée par Dieu pour chasser les Anglais de France.
Elle s'appelle Jeanne, du village de Donrény, fille d'un laboureur relativement aisé qui occupe la charge de doyen au sein de la communauté villageoise. Sans formation militaire, sans réseau à la cour, sans aucun des attributs que le monde médiéval reconnaissait comme condition de la légitimité. Ce qu'elle dit est pourtant d'une précision et d'une assurance déconcertante pour tous ceux qui l'écoutent. Elle affirme entendre depuis plusieurs années les voix de Saint Michel, de Sainte Catherine et de Sainte Marguerite, qui lui ont confié la mission de conduire le roi se faire sacrer à Reims. Le capitaine de Vaucouleurs, Robert de Baudricourt, la renvoie chez elle à deux reprises. Elle revient à deux reprises. Et finalement, au début de l'année 1429,
il lui accorde une escorte pour traverser la France, parce que sa certitude est si absolue, son calme si inhabituel, que même un militaire pragmatique ne sait plus comment la congédier. La question de la nature des visions de Jeanne d'Arc est un débat que les historiens ont laissé prudemment ouvert depuis des siècles. Certains y voient une foi sincère et littérale, d'autres une conviction inconsciente nourrie d'une culture religieuse intense. Les récits de sa rencontre avec Charles VII à Chinon en février 1429 évoquent un échange décisif dont les détails restent incertains.
Charles se trouve dans un état de doute profond sur sa propre légitimité. Ses droits sont contestés, le traité de Troyes l'a exclu de la succession, ses conseillers sont découragés. Jeanne lui aurait transmis un signe privé dont la nature et le rôle restent incertains. Avant de l'envoyer à Orléans, Charles la fait examiner à Poitiers par des théologiens et des juristes, puis l'autorise à rejoindre l'armée et lui fait fournir une armure et une bannière. Ce qui se passe entre le 29 avril et le 8 mai 1429 devant les murs d'Orléans dépasse les prévisions les plus optimistes. En dix jours, une série d'assauts contre les Bastilles anglaises libère la ville avec une rapidité qui stupéfie les observateurs des
deux camps. Jeanne n'est pas la seule ni même la principale stratège des opérations. Des capitaines expérimentées comme Dunois dirigent les manœuvres militaires. Mais sa présence transforme profondément le moral des soldats français, leur restitue une énergie offensive que des mois d'usure avaient épuisée et déstabilise psychologiquement des contingents anglais convaincus d'avoir affaire à une puissance qui dépasse le calcul ordinaire.
La suite est encore plus décisive. Jeanne obtient que l'armée royale remonte vers Reims à travers un territoire encore partiellement hostile. et le 17 juillet 1429, dans la cathédrale de la ville des Sacres, Charles VII reçoit l'onction royale selon le rite ancestral hérité des Carolingiens et développé ensuite sous les rois Capétiens. C'est le tournant psychologique et politique de toute la guerre. La légitimité dynastique du Valois, que le traité de Troyes avait tenté d'effacer par voie contractuelle, est réaffirmée devant toute la chrétienté dans le lieu même qui lui donne sa signification sacrée. Les tentatives militaires qui suivent connaissent des revers. L'assaut contre Paris à l'automne 1429 échoue. La
campagne perd de son élan dans les mois suivants. Mais ce que Reims a accompli ne peut plus être défait. Jean d'Arc a changé irréversiblement le rapport de force symbolique et politique de la guerre. Et cette victoire-là, aucune défaite sur le terrain ne peut la lui reprendre. Elle avait sauvé la France. Mais la France ne parvint pas à la sauver. C'est une formule qui peut paraître sèche pour résumer une histoire d'une complexité réelle, dont les tentatives de secours restent discutées. Mais elle dit quelque chose de difficile sur la nature du pouvoir médiéval. La femme qui avait renforcé la légitimité du dauphin, rendu à l'armée française son élan, à la nation un symbole puissant dans les heures les
plus sombres, la femme grâce à qui Charles VII avait vu son autorité affermie et sa reconnaissance comme roi s'étendre parmi ses sujets, fut capturée en 1430 par des bourguignons alliés de l'Angleterre, vendus pour 10 000 livres tournois, jugés, condamnés et brûlés vives à Rouen le 30 mai 1431. Quant à Charles VII, l'ampleur et la nature des démarches entreprises de son côté restent incertaines, tout comme la signification d'un silence dont ces historiens débattent encore, entre la lâcheté calculée, le cynisme politique et les contraintes d'une situation que ni lui ni son entourage ne maîtrisaient entièrement. La capture de Jeanne d'Arc survient lors du siège de Compiègne, le 23 mai 1430. Elle commande une sortie à cheval hors des
murs de la ville et se retrouve coupée de ses troupes par des soldats bourguignons qui la font prisonnière. Plusieurs mois après sa capture, ses geôliers la vendent aux Anglais, une transaction commerciale dont personne ne cherche à dissimuler la nature politique. Pour les Anglais et leurs alliés bourguignons, l'enjeu dépasse la neutralisation d'une combattante. Jeanne est le symbole vivant de la légitimité de Charles VII, et la détruire par voie judiciaire vaut plus que n'importe quelle victoire militaire. Si ces visions peuvent être déclarées diaboliques, alors le sacre de Reims qu'elle a rendu possible était entaché d'impureté, et la légitimité du Valois s'effondre avec elle. C'est précisément ce que
le procès de Rouen est chargé d'accomplir. Le procès qui s'ouvre en janvier 1431 est présidé par Pierre Cochon, évêque de Beauvais, prélat bourguignon dont le zèle dans cette affaire dépasse les exigences ordinaires de la procédure ecclésiastique. Les accusations portent formellement sur l'hérésie et la sorcellerie, le port de l'habit masculin, la désobéissance à l'autorité de l'Église, la revendication d'un accès direct à Dieu sans médiation cléricale. Face à des juges qui l'interrogent en français mais lui tendent des pièges théologiques sophistiqués, seul, sans conseil, tenu dans des conditions délibérément épuisantes, Jeanne se défend avec une vivacité et une cohérence intellectuelle remarquables. Ses réponses, connue par les copies conservées
du procès verbal latin et des comptes rendus français des interrogatoires, en témoigne encore aujourd'hui. Elle finit néanmoins par signer une abjuration partielle sous la pression de semaines d'interrogatoires ininterrompues et est condamnée à la prison perpétuelle. Quelques jours plus tard, elle reprend l'habit masculin qu'elle avait promis d'abandonner, pour des raisons que les sources ne permettent pas d'établir avec certitude et sur lesquelles les historiens continuent de s'interroger. Lors de l'interrogatoire du 28 mai, elle réaffirme aussi l'origine divine de ses voix et revient sur une part essentielle de son abjuration.
Les juges s'appuient sur ses déclarations autant que sur le retour à l'habit masculin pour la déclarer retombée dans l'hérésie et la condamner définitivement à mort. Elle est brûlée en place publique à Rouen le 30 mai 1431. Selon un témoignage rapporté dans les chroniques, un secrétaire du roi d'Angleterre aurait dit, après l'exécution, que les Anglais venaient de brûler une sainte et que cela leur coûterait cher. Loin d'effacer le symbole, le bûcher le consacre. Jeanne morte devient ce que Jeanne vivante n'aurait peut-être jamais pu être entièrement. Une martyr indiscutable. Une figure qui cristallise la conscience française en formation autour d'une injustice criante et d'une cause nationale purifiée
par le sacrifice. 25 ans après sa mort, le 7 juillet 1456, des juges ecclésiastiques annulent la condamnation de 1431 et déclarent le procès nul et entaché de fraude, au terme d'une procédure autorisée par le pape Calixte III. Charles VII, qui a désormais reconquis l'essentiel du royaume, a favorisé ce réexamen.
La France a donc finalement fait quelque chose pour Jeanne d'Arc. Mais un quart de siècle trop tard, et quand le roi qui n'avait pas réussi à la sauver avait tout intérêt à reconnaître ce qu'elle avait été. Son souvenir a pu contribuer à affermir la légitimité royale au-delà de sa mort. Mais la victoire se construit aussi par des transformations militaires et des accords diplomatiques, dont la réconciliation franco-bourguignonne de 1435.
Le symbole de Jeanne ne suffit pas à en expliquer l'issue. À Castillon, le 17 juillet 1453, un vieux général anglais commet la même erreur que des générations de chevaliers français avaient commises avant lui. Il lance une charge frontale contre une position préparée, sur un terrain que ses adversaires contrôlent mieux que lui, contre un ennemi qui n'attend que ce moment pour déclencher ses batteries. Il s'appelle John Talbot, comte de Shrewsbury, l'un des derniers grands soldats anglais de la guerre.
un homme dont l'expérience s'est forgée au fil de longues campagnes, mais aussi dans la défaite de Pathé en 1429 et la captivité qui l'a suivi. Ses troupes chargent les retranchements français, et l'artillerie du maître Jean Bureau ouvre le feu à courte distance avec une précision et une efficacité que les chroniqueurs décrivent comme foudroyantes. Talbot est tué, son armée est détruite, et la guerre de Cent Ans... 116 ans après qu'une lettre de défi fut portée d'une cour à l'autre à travers la Manche, s'achemine vers son terme dans la fumée de la poudre à canon, avec la sonorité sourde d'un monde médiéval qui se ferme et d'un autre, que personne n'a encore nommé, qui commence à s'ouvrir. Pour comprendre comment
la France en est arrivée là, à cette victoire décisive, il faut revenir aux réformes discrètes mais profondes que Charles VII a imposées à son royaume dans les décennies qui ont suivi le Sacre de Reims. Avec l'ordonnance de 1445, il crée les premières compagnies d'ordonnances permanentes, des troupes professionnelles entretenues en temps de paix comme en temps de guerre, soumises à une discipline royale constante et soldées directement par la couronne. En 1448, il institue les Francs-Archers, une milice mobilisable dont les hommes ne reçoivent une solde que pendant leur service effectif. Ce n'est plus seulement une armée féodale convoquée pour la saison des combats puis renvoyée chez elle à l'automne. C'est une organisation nouvelle dont les conséquences politiques
dépasseront très largement le cadre de la guerre en cours et qui pose en France les fondements d'un État centralisé au sens où nous pouvons commencer à l'entendre. La deuxième réforme décisive est l'artillerie. Jean Bureau et son frère Gaspard organisent pour le comte du roi un parc de canons redoutable dans les sièges et, à Castillon, concentrés derrière des retranchements soigneusement préparés. Leur réussite tient à l'organisation des moyens et à l'emploi du feu. Les grands progrès de mobilité associés aux canons français en bronze viendront surtout à la fin du XVe siècle. Cette artillerie bien organisée transforme la reconquête en opération méthodique. La Normandie, passée sous contrôle anglais
lors des conquêtes de 1417 à 1419, est reprise en moins de deux ans entre 1449 et 1450. La Guyenne, possession anglaise depuis le XIIe siècle, tombe en 1451. Une brève reprise de Bordeaux en 1452 donne lieu à la dernière campagne, dont Castillon et la bataille décisive, avant que les sièges ne se poursuivent jusqu'à la capitulation de Bordeaux le 19 octobre 1453. Ce qui se termine à Castillon n'est donc pas seulement une guerre, c'est une certaine façon d'organiser le monde. La France qui en sort n'est plus la France féodale qui y était entrée, cette mosaïque de pouvoirs seigneuriaux, de loyauté parcellaire, d'identité locale souvent plus forte que nationale. 116 ans de guerre, d'invasion, de sièges et
de deuils collectifs ont forgé quelque chose que les chroniqueurs du temps ne savent pas encore nommer avec précision, mais que les historiens désignent depuis comme conscience nationale. Un sentiment diffus mais réel que les habitants du royaume partagent un destin commun, une histoire commune, un ennemi commun contre lequel ils ont appris à lutter ensemble. La monarchie en sort renforcée et l'État central consolidé, mais de puissantes principautés demeurent, au premier rang desquelles la Bourgogne, dont le duc a vu sa position affermie par le traité d'Arras et reste un formidable contrepoids à la couronne. La guerre de Cent Ans, en brisant l'ordre médiéval de l'intérieur, a posé sans le vouloir les fondements de la France moderne. L'Angleterre, de son côté,
sort de cette guerre profondément éprouvée, sans renoncer à ses ambitions continentales. Après 116 ans d'engagement et la perte de la quasi-totalité de ses possessions françaises, ses souverains reviendront combattre en France. Édouard IV en 1475, puis Henri VIII au siècle suivant. La puissance maritime anglaise, puis britannique, se construira sur plusieurs siècles, au croisement du commerce, des rivalités entre États, de l'expansion coloniale et des investissements dans les flottes. Sa prééminence navale au XVIIIe siècle ne découle donc pas directement de la défaite de 1453. Elle appartient à une histoire longue dont Castillon ne fixe pas encore la direction. Et pour vous qui avez suivi cette traversée de 116 ans
de guerre, de défaite et de résurrection, Si cette histoire vous a donné envie d'explorer d'autres civilisations, d'autres tournants qui ont façonné le monde dans lequel nous vivons, abonnez-vous à Histoire des civilisations. Chaque épisode est une porte ouverte sur un passé qui, bien plus que nous ne le pensons, continue de décider de notre présent.