
Histoire des Civilisations· Staffel 1· Folge 8
Les Francs : de Clovis à Charlemagne et au partage de l'empire
Dienstag, 6. Oktober 2026 · 51 min
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Shownotes
Qui étaient vraiment les Francs, ces guerriers germaniques devenus les héritiers de Rome et les fondateurs d’un nouvel ordre européen ? De leurs premières incursions en Gaule romaine au partage de l’empire carolingien, découvrez une épopée faite de conquêtes, de conversions, de rivalités dynastiques et d’alliances avec l’Église.
Cette histoire des Francs retrace l’ascension de Clovis, sa victoire sur Syagrius, la bataille de Tolbiac et son célèbre baptême. Elle explore ensuite la dynastie mérovingienne, les guerres fratricides, la rivalité sanglante entre Frédégonde et Brunehaut, le mythe des rois fainéants et la montée en puissance des maires du palais.
Vous suivrez Charles Martel lors de la bataille de Poitiers, Pépin le Bref dans son renversement du dernier roi mérovingien, puis Charlemagne au sommet de l’empire franc. Conquérant redoutable, réformateur politique et protecteur des arts et des lettres, Charlemagne incarne les contradictions du Moyen Âge et le rêve d’un Occident chrétien unifié.
Du couronnement impérial de l’an 800 au traité de Verdun de 843, cet épisode raconte comment l’empire carolingien s’est divisé entre les héritiers de Charlemagne. Une immersion dans l’histoire médiévale pour comprendre les origines de la France, du Saint-Empire romain germanique et des frontières qui ont façonné l’Europe moderne.
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Imaginez un instant que tout ce que vous croyez savoir sur les Francs soit faux. Non pas légèrement inexact, radicalement, profondément faux. Ces hommes que l'histoire a longtemps dépeint sous les traits de brutes sanguinaires, d'envahisseurs qui auraient précipité Rome dans les ténèbres, ces hommes-là ne voulaient pas détruire l'Empire romain.
Ils voulaient en faire partie. Ils voulaient en être, en respirer l'air, en porter les titres, en revêtir les uniformes. Et cette ambiguité fondamentale, ce désir mêlé d'admiration et de violence, va façonner l'histoire de l'Occident pour les quinze siècles à venir. Bienvenue dans Histoire des civilisations. Aujourd'hui, nous entrons dans l'une des aventures les plus extraordinaires de l'humanité. La naissance du monde franc. De Clovis à Charlemagne, de la rive droite du Rhin aux portes de Rome. Un voyage d'environ six siècles au terme duquel une poignée de guerriers germains vont dessiner sans le savoir, les contours de l'Europe moderne. Nous sommes au troisième siècle de notre ère. Sur la rive
droite du Rhin, dans des territoires que Rome a renoncé à conquérir durablement après le désastre de Teutobourg et les campagnes ultérieures de Germanicus, quelque chose de nouveau est en train de naître. Ce n'est pas un peuple au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Il n'existe pas encore de nation franque, pas de patrie commune, pas de langue unique qui distinguerait les francs de leurs voisins germaniques. Ce qui émerge peu à peu, c'est un regroupement de populations dont le mécanisme exact de formation nous échappe encore. Les saliens, les francs-rénans, les chamaves, les bructères, des noms qui résonnent dans les sources latines comme les échos d'un monde que Rome observe avec une inquiétude croissante. Le mot« franc» lui-même demeure énigmatique.
Son étymologie est débattue. Et le sens de« libre» qu'on lui a attribué plus tard semble être une interprétation née du prestige acquis par les Francs plutôt que l'origine de leur nom. C'est une identité forgée en opposition, non pas contre Rome, mais contre les autres tribus soumises ou absorbées par elle. Et pourtant, paradoxe fondateur de toute cette histoire, la liberté que revendiquent ces hommes ne les pousse pas à fuir l'Empire romain. Elle les attire vers lui comme un aimant. Les premières grandes incursions franques en Gaule romaine, au milieu du IIIe siècle, ressemblent moins à des invasions planifiées qu'à des raids d'opportunités, des éclats de violence dans un empire affaibli par des décennies de crises politiques et
de guerres civiles. Rome, de son côté, observe, subit, puis, avec le pragmatisme qui a toujours caractérisé son génie politique, choisit d'intégrer plutôt que de détruire. Dès la fin du IIIe siècle et tout au long du IVe, Les Francs servent en nombre dans les armées romaines sous des statuts divers, tandis que l'Empire conclut progressivement avec certains groupes des accords d'alliance et d'installation afin de défendre ses propres frontières. Il se passe alors quelque chose de fascinant. Des hommes formés pour combattre Rome se retrouvent à combattre pour Rome, à s'habiller à la Romaine, à apprendre le latin militaire, à adopter les grades et les hiérarchies d'un empire qu'ils admirent autant qu'ils le redoutent. Certains d'entre eux atteignent des postes
de commandement très élevés. Arbogast, un franc, sera pendant quelques années, à la fin du IVe siècle, le véritable maître de l'Empire d'Occident, non pas comme souverain légal, mais comme généralissime de ses armées. C'est dans ce contexte d'interpénétration progressive que surgit la figure de Mérové. Qui était-il exactement? Les sources historiques sont avares de détails, et une légende tardive, plus généreuse, lui prête une origine surnaturelle liée à une mystérieuse créature marine.
Un mythe fondateur commode qui offre à la future dynastie mérovingienne une origine plus qu'humaine. La réalité est probablement plus modeste et plus intéressante. Mérové est vraisemblablement un chef françalien qui s'est illustré lors des grandes batailles du milieu du Ve siècle, peut-être au champ catalonique en 451, lorsque romains et barbares coalisés ont repoussé Attila et ses Huns dans une confrontation que les sources médiévales présentent comme l'un des moments fondateurs de l'Europe chrétienne. Il est l'ancêtre, réel ou symbolique, d'une lignée qui va régner sur les Francs pendant deux siècles et demi et donner son nom à toute une époque.
Car c'est bien vers cet héritage que nous marchons. Dans les décennies qui suivent la déposition du dernier empereur romain d'Occident, en 476, un événement que ses contemporains n'ont pas perçu comme la catastrophe absolue que nous imaginons aujourd'hui, Le pouvoir angol se fragmente en une mosaïque de royaumes barbares et de cités semi-autonomes encore gouvernées par leurs évêques. Les Visigoths au sud, les Burgondes à l'est, les Alamans plus à l'est encore, et tout au nord, entre la Loire et le Rhin, quelques pouvoirs francs, parmi lesquels celui d'un certain Childéric Ier, probablement centré sur Tournai, père d'un fils dont personne encore ne mesure l'importance. Comment un peuple de guerriers mercenaires?
sans état durable, sans tradition administrative, sans prétention à l'autorité universelle, va-t-il hériter d'un empire? La réponse commence avec un adolescent de 16 ans qui monte sur le trône, et dont la vie entière va être une série de choix audacieux au moment précis où les autres hésitent encore. Quinze ou seize ans, estime-t-on. C'est à peu près l'âge auquel Clovis hérite d'un modeste centre de pouvoir autour de Tournai, entouré d'ennemis de toutes parts, Des Alamans à l'est, des Visigoths au sud, d'autres chefs francs rivaux qui ne demandent qu'une occasion pour l'éliminer. Quinze ou seize ans, et trente années plus tard, il sera le maître incontesté de presque toute la Gaule, le roi le plus puissant d'Occident, l'homme qui
a changé à jamais le destin du continent. Comment ce fils de Childéric Ier, roi des France-Aliens de Tournai, va-t-il accomplir l'impossible? La réponse tient en trois mots. Il choisit son moment. Nous sommes en 481. La Gaule est un patchwork de pouvoirs fragmentés. Au nord, entre la Loire et la Somme, un général gallo-romain nommé Siagrius maintient l'illusion d'un pouvoir romain. Grégoire de Tours l'appellera, près d'un siècle plus tard,« roi des Romains», une appellation qui dit tout de son isolement et de son anachronisme. C'est contre lui que Clovis frappe en premier, vers 486, dans ce qui ressemble moins à une bataille rangée qu'à une campagne éclaire. Si Agrius est vaincu, s'enfuit chez les Visigoths, y est livré par
leur roi Alaric II, qui ne veut pas se faire un ennemi inutile, et disparaît. La Gaule du Nord passe aux mains des Francs. Mais Clovis n'est pas seulement un guerrier. Il est, à 15 ou 16 ans déjà, un politique, ce qui est infiniment plus dangereux que d'être seulement un conquérant. Sa première grande intuition est de comprendre que conquérir un territoire ne suffit pas. Il faut le gouverner. Et pour gouverner la Gaule, il faut la complicité de ceux qui y exercent déjà une autorité réelle, à savoir les évêques catholiques.
Ces hommes d'église sont, depuis l'effondrement de l'administration romaine, les véritables piliers de la vie civique dans les cités gauloises. Ils collectent des fonds, arbitrent des conflits, maintiennent l'ordre là où les militaires ont disparu depuis longtemps. Se les aliéner serait une erreur stratégique colossale. Clovis le comprend avant même de s'être converti au christianisme. Et dès ses premières campagnes en Gaule, il prend soin de ménager les biens de l'Église.
Du moins, est-ce l'image que contribuera à forger, près d'un siècle plus tard, le célèbre épisode du« vase de soissons» raconté par Grégoire de Tours, où Clovis punit sévèrement un soldat qui avait osé briser une pièce liturgieuse réclamée par l'évêque de Reims. C'est dans ce contexte que la figure de Clotilde entre en scène. Et avec elle, une dimension nouvelle dans la trajectoire de Clovis. Clothilde est une princesse burgonde et catholique, nièce du roi Gondbo qui règne sur la Bourgogne. Clovis l'épouse vers 492 ou 493, les sources varient légèrement, et ce mariage n'est pas seulement une alliance politique, même si c'en est une excellente. Les chroniqueurs décrivent Clothilde comme une femme d'une intelligence remarquable et d'une conviction religieuse
tout aussi remarquable, qui va travailler pendant des années patiemment, obstinément, à la conversion de son mari. Clovis résiste, peut-être moins par hostilité au christianisme que parce qu'il ne perçoit pas encore, selon certains historiens, l'intérêt stratégique de ce choix, et parce qu'il peut craindre qu'embrasser la foi catholique ne lui alienne une partie de ses guerriers, que l'on suppose encore attachés à leur dieu germanique. Pendant ce temps, les conquêtes continuent, Clovis étant progressivement son royaume. absorbe d'autres chefs francs par la force ou le calcul et adapte peu à peu les mécanismes de gouvernement hérités du monde romain aux pratiques franques.
Non pas encore un État constitué, mais un ensemble de territoires et de pouvoirs que l'autorité royale s'efforce progressivement d'articuler. Grégoire de Tours résumera avec une franchise désarmante la méthode de Clovis en lui faisant déplorer ses rivaux disparus.« Malheur à moi qui ai perdu tous mes proches! avant de préciser que ses lamentations étaient calculées pour débusquer d'éventuels adversaires encore dissimulés. C'est donc un homme à la fois brutal et lucide, à la fois conquérant et bâtisseur, qui se retrouve à marcher vers l'Est avec son armée pour affronter les Alamans qui menacent ses frontières. La date exacte demeure disputée.
Traditionnellement située à l'automne de 496, la bataille est notamment placée par certains historiens en 506. La bataille qui va suivre, dans la région que les sources appellent Tolbiac, va lui arracher une nuit de doute et de prière. Une prière adressée à un dieu qu'il ne connaît pas encore, mais dont il va bientôt apprendre le nom devant toute l'Europe.
Selon une reconstruction tardive devenue célèbre, La nuit de Noël de l'an 496, ou peut-être 498, car les historiens hésitent encore sur la date exacte, la ville de Reims est enveloppée dans l'obscurité et le froid de l'hiver gaulois. La lettre David de Vienne, témoignage contemporain du baptême, situe pourtant la cérémonie à Noël, sans en préciser l'année, le lieu ni le nom de l'officiant. Dans la scène façonnée par la tradition, au cœur d'une cathédrale illuminée par des centaines de cierges, Un roi franc, debout dans les eaux d'un baptistère, s'apprête à commettre l'acte le plus politiquement chargé de son existence, abjurer les dieux de ses pères et se soumettre à un dieu unique. Ce roi s'appelle Clovis, et en quelques minutes,
une poignée d'eau versée sur sa tête va réécrire l'histoire du continent entier. Pour comprendre le poids de ce moment, il faut revenir quelques mois en arrière, sur le champ de bataille de Tolbiac. Les Allemands avaient franchi les frontières du royaume franc et menaçaient de le déstabiliser durablement. Clovis avait rassemblé ses guerriers et marché à leur rencontre. Mais la bataille tournait mal. Les francs reculaient, les pertes s'accumulaient, et c'est à ce moment critique que Grégoire de Tours place le vœu décisif. Clovis, voyant ses hommes en difficulté, invoque le dieu de sa femme Clotilde, ce dieu chrétien dont il a refusé d'entendre parler pendant des années. lui promettant de se convertir si la victoire lui est accordée.
Les Alamans plient, leur roi est tué, et Clovis rentre victorieux avec une promesse à honorer. La préparation du baptême ne fut pas une affaire d'un soir. Rémy de Reims, que l'Église appellera Saint Rémy, était l'un des évêques les plus influents de Gaulle, un homme dont l'autorité morale dépassait largement les frontières de son diocèse. Une instruction religieuse dut précéder le baptême. initiant Clovis et sa cour au fondement de la foi chrétienne catholique, par opposition à l'arianisme que professaient la plupart des autres rois barbares d'Occident. L'arianisme est une version du christianisme qui nie la pleine divinité du Christ, une distinction qui peut sembler abstraite à nos oreilles modernes,
mais qui était alors une frontière politique et religieuse absolument déterminante. On peut voir dans cette différence confessionnelle l'une des clés politiques du choix de Clovis, sans pouvoir réduire sa conversion à un calcul stratégique démontré. Des motivations personnelles, dynastiques et religieuses ont également pu peser. En choisissant le catholicisme orthodoxe, c'est-à-dire la version de la foi approuvée par Rhone et défendue par l'épiscopat gaulois, Clovis ne se contente pas de changer de religion. Il se différencie radicalement de tous ses concurrents politiques. Il devient le seul roi barbare d'Occident à partager la foi de la majorité de ses sujets gallo-romains, le seul à pouvoir prétendre à une alliance naturelle avec
l'Église romaine, le seul dont la légitimité sera soutenue par les évêques dans toutes les cités de Gaule. Quelle qu'ait été l'intention première de Clovis, cette conversion prend ainsi les dimensions d'une révolution politique autant que d'un acte de foi. La nuit du baptême, telle que la reconstruisent les récits tardifs, fut grandiose. Rémy accompagna Clovis jusqu'au baptistère en prononçant, selon la tradition, ces mots restés célèbres.« Courbe la tête, fier cicambre!
Adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré!» Trois mille guerriers francs, selon les chroniques, un chiffre probablement arrondi, mais qui dit l'ampleur du mouvement, auraient été baptisés avec leur roi lors de cette cérémonie que la tradition place dans la nuit de Noël. Ce n'était pas une conversion individuelle et intime. C'était un acte d'État, collectif et politique, dont les conséquences allaient se dérouler sur des siècles. Ces conséquences, on peut les mesurer à l'aune d'un fait très simple. Dans le récit qu'en donnera plus tard Grégoire de Tours, repris et amplifié par la tradition postérieure, certaines guerres de conquête de Clovis prendront le sens de guerres religieuses, notamment contre les Visigoths ariens, présentés comme les
ennemis de la vraie foi. Et l'Église lui apportera en retour son soutien, sa légitimation, son réseau d'informations et ses ressources administratives. L'alliance entre le glaive franc et la croix romaine vient de naître. Ses héritiers, Pépin, Charlemagne, les rois de France jusqu'à la Révolution, l'exploiteront pendant plus de mille ans.
Mais avant d'en arriver à ses grandes destinées, il faut traverser deux siècles de guerres fratricides et de royaumes divisés. Car Clovis meurt en 511, et ce qu'il laisse derrière lui est à la fois un chef-d'œuvre et une bombe à retardement. En 511, Clovis meurt à Paris. Il y a établi sa résidence quelques années auparavant, dans une ville dont le cœur fortifié occupe l'île de la cité, mais dont l'habitat s'étend aussi sur les rives de la Seine.
Il a 45 ans environ. Il a bâti le royaume le plus puissant d'Occident, et il laisse derrière lui une situation que personne, alors, ne perçoit clairement pour ce qu'elle est. Après sa mort, Clovis est mort. Son royaume sera partagé entre ses quatre fils, comme on partage un domaine agricole entre héritiers. Après la mort de Clodomir, ses frères Childebert et Clotaire chercheront à s'emparer de son royaume. Selon Grégoire de Tours, Clotaire tuera de sa propre main deux des fils de Clodomir. Dans quarante ans, la Gaule Franque sera ensanglantée par des guerres civiles si destructrices que ses propres évêques supplieront les rois de s'arrêter. La logique du partage successoral franc est l'une des grandes énigmes de l'histoire médiévale.
Pour un observateur moderne, elle ressemble à une folie institutionnalisée. Plutôt que de transmettre le royaume à un héritier unique, les francs recourent à plusieurs reprises, selon les rapports de force et les négociations du moment, au partage du pouvoir et des possessions entre les fils reconnus du souverain, faisant ainsi émerger des royaumes rivaux autour des princes survivants. Cette pratique n'est pourtant pas une erreur, elle reflète une conception fondamentalement différente du pouvoir. Le royaume n'est pas un État, c'est un patrimoine familial, une propriété collective de la famille royale dont chaque membre mâle est en droit de réclamer sa part. Les quatre fils de Clovis, Thierry, Clodemire, Childebert
et Clotaire, reçoivent chacun un morceau de la Gaule Franque avec sa propre capitale. Reims pour Thierry, Orléans pour Clodemire, Paris pour Childebert, Soissons pour Clotaire. Pendant les premières décennies, ils arrivent encore à coordonner leurs actions militaires, contre les Thuringiens à l'est, contre les Burgondes au sud-est, contre les Visigoths en Aquitaine. Mais cette coopération forcée est fragile, et les premières ruptures apparaissent dès la mort de Clodomyr en 524, lorsque ses frères décident de se partager ses terres en écartant ses propres héritiers. Une décision qui illustre avec une brutalité exemplaire la logique dévorante de cette monarchie. C'est dans ce contexte de violence dimastique que surgissent deux des figures
les plus fascinantes et les plus redoutables du Haut Moyen Âge, Frédégonde et Bruneau. Leurs noms méritent d'être prononcés lentement, car ils vont hanter la suite de ce récit comme deux ombres qui se pourchassent dans les couloirs des palais mérovingiens. Frédégonde est une femme d'origine modeste. concubine puis épouse du roi Chilpéric Ier de Neustrie, dont l'intelligence féroce et la capacité à neutraliser ses adversaires vont faire d'elle la véritable puissance derrière le trône pendant des décennies. Bruneau est une princesse wisigothique cultivée et ambitieuse, qui épouse le roi Sichbert Ier d'Austrasie et se retrouve très vite en opposition frontale avec Frédégonde. Une opposition qui commence par des querelles matrimoniales,
et se transforme en conflit meurtrier sur plusieurs générations. La rivalité entre les deux femmes cristallise le conflit structurel entre deux ensembles régionaux aux tendances distinctes, sans que ceux-ci constituent pour autant des blocs culturels opposés. L'Austrasie orientale reste davantage marquée par les traditions germaniques, tandis que la Neustrie occidentale est relativement plus romanisée. Toutes deux sont cependant multilingues, mêlent les héritages francs et romains et s'appuie sur les structures de l'Église. Frédégonde fait assassiner Siegbert Ier en 575. Bruno lui survivra de longues années, gouvernera en régente au nom de ses successeurs, traversera des décennies de conflits politiques, avant
d'être capturé par ses ennemis et mis à mort en 613, dans des conditions que les chroniqueurs décrivent avec une précision qui en dit long sur la brutalité de l'époque. Ce que cette saga de violence révèle avant tout, C'est la transformation profonde du royaume franc au cours du VIe siècle. Tandis que les rois s'épuisent dans des guerres fratricides, d'autres pouvoirs grandissent dans l'ombre. Les évêques, qui administrent les cités et contrôlent les ressources de l'Église, deviennent des acteurs politiques incontournables.
Les grandes familles de l'aristocratie laïque, parmi les membres desquelles les rois nomment les comtes et les ducs chargés de gouverner les provinces, renforcent progressivement leur influence locale, rendant le contrôle royal de plus en plus difficile. La réduction du contrôle sur une partie des ressources royales variables selon les régions et les règnes, a peut-être compté parmi les facteurs favorisant cette montée en puissance de la noblesse. La question se pose alors avec une acuité particulière. Comment une monarchie aussi puissante a-t-elle pu se s'aborder elle-même en deux générations?
La réponse viendra du VIIe siècle. et elle porte un titre,« Mère du Palais». On roi assis dans un chariot tiré par des bœufs, traversant les rues de sa capitale sous les acclamations d'un peuple qui ignore, ou fin d'ignorer, qu'il n'a plus aucun pouvoir réel. Derrière ce chariot, à cheval, l'homme qui décide vraiment, le maire du palais. Cette image, que l'on doit surtout à Eginhardt, n'est pas un portrait fidèle des derniers souverains mérovingiens, mais une construction au service de la légitimation carolingienne. Elle ne raconte donc pas la disparition progressive et inéluctable du pouvoir royal. Elle déforme une réalité plus complexe, celle d'une autorité qui se transforme, se partage et se dispute au sein d'un système de gouvernement
tout entier en mutation. Et dans l'ombre de ce système, une famille est en train de grandir. Une famille dont le plus célèbre rejeton va marquer l'Europe pour toujours. Le VIIe siècle mérovingien est celui d'un lent transfert de pouvoir qui ne ressemble pas à une révolution, parce qu'il ne s'annonce jamais comme tel. Personne ne proclame ouvertement que la dynastie mérovingienne est finie. Elle règne encore. Ses rois conservent leur légitimité dynastique, leurs noms ornent les chartes et les monnaies.
Mais le pouvoir effectif, celui de décider, de nommer, de lever des armées, de distribuer les terres du fisc royal, glisse progressivement entre les mains d'une institution que les Francs appellent le maire du palais, le majordomus, l'intendant en chef de la maison royale. À l'origine, cette fonction est précisément ce que son nom indique. Le maire du palais supervise l'administration domestique du roi, gère ses revenus, coordonne les serviteurs de la cour. Mais les minorités royales et les crises de succession qui se répètent sous les Mérovingiens renforcent à plusieurs reprises la position du maire du palais, appelé à combler les vides du pouvoir. Il prend les décisions que le roi ne prend pas. Il noue les alliances que
le roi n'a ni la force ni l'habileté de nouer. Il récompense des fidèles avec des terres royales que le roi ne contrôle plus vraiment. Et progressivement, sans que cela soit jamais formellement décidé, il devient ce que le roi n'est plus, le gouvernant réel. La Francie est en réalité divisée en trois sous-royaumes. L'Austrasie à l'est, la Neustrie à l'ouest, la Bourgogne au sud-est, dotée de leurs propres aristocraties locales.
Mais la répartition des rois et des maires du palais entre ces régions varie au fil du siècle et ne forme pas une structure permanente et symétrique de trois cours distincts. Leurs élites entrent néanmoins en compétition pour l'hégémonie sur l'ensemble du royaume franc. Et c'est de cette compétition que va émerger la famille qui va changer l'histoire, les Pipinides, que l'on appellera plus tard les Carolingiens. Les Pippinides doivent leur nom à Pépin de Landenne, un aristocrate austrasien du début du VIIe siècle qui occupe la charge de maire du palais d'Austrasie sous plusieurs rois mérovingiens. Sa fille Bègue épouse Anségise, fils de Saint-Arnoul de Metz, dont les relations aristocratiques et
la réputation de sainteté ouvrent bien des portes dans le monde franc. De leur union naît Pépin de Herstal, et c'est avec lui que la puissance Pippinide prend une dimension nouvelle. En 687, lors de la bataille de Tertri, Pépin de Herstal bat les forces de Neustrie et de Bourgogne et devient la figure dominante des principaux royaumes francs, tout en laissant sur le trône un roi mérovingien dont le rôle se réduit désormais à celui d'un fantôme dynastique. Pépin de Herstal gouverne pendant plus de 25 ans avec une efficacité remarquable.
Il consolide les frontières, mène des campagnes militaires en Frise et en Allemagne, et restaure une unité politique que la Francie n'avait plus connue depuis des décennies. Mais sa mort en 714 ouvre une crise de succession. Son petit-fils Théodohald, encore enfant, est placé sous la tutelle de Plectrude, tandis qu'un autre de ses descendants, emprisonné sur l'ordre de celle-ci, va bientôt contester cette transmission du pouvoir. Ce jeune homme est un fils de Pépin, né d'une seconde union avec une femme que les chroniques appellent Alpaïde, et dont le statut dynastique demeure incertain. Il a peut-être 25 ans. Son nom de baptême est Charles, et l'histoire va lui donner un surnom que sept siècles d'épopée franque n'ont pas suffi
à épuiser. Martel, le marteau. Avec Charles Martel s'ouvre une nouvelle étape dans l'ascension de cette famille. L'homme qui allait remporter la grande victoire de 732 était le fils d'une union au statut dynastique incertain. Charles, fils de Pépin de Herstal et d'une femme que les chroniques appellent Alpaïde, était né d'un second mariage ou d'une union secondaire, dont la place dans l'ordre dynastique demeure difficile à établir. À la mort de son père en 714, le candidat reconnu de la branche principale était Théodohald, petit-fils encore enfant de Pépin, placé sous la tutelle de sa grand-mère, Plectrude. Charles était destiné à l'obscurité, peut-être à la captivité, dans une époque où les rivaux dynastiques gênants tendaient à disparaître discrètement. Or,
vingt ans plus tard, cet homme allait livrer l'une des batailles les plus commentées de l'histoire médiévale, réunifier la Francie d'une main de fer et transmettre à ses fils les fondations d'un empire que son petit-fils porterait jusqu'aux étoiles. La période qui suit la mort de Pétain de Herstal est l'une des plus chaotiques de l'histoire franque. Les grands aristocrates de Neustrie profitent du vide pour secouer la tutelle pipinide, des chefs locaux se rebellent aux quatre coins de la Francie et le roi mérovingien du moment n'est plus qu'une ombre dans ce tourbillon politique. Charles, libéré d'une captivité dans des circonstances qui ressemblent à un roman d'aventure, rassemble des fidèles,
gagne des batailles, en perd quelques-unes, et s'impose progressivement comme le seul homme capable de rétablir l'ordre. En 717, il bat les Nostroburgondes à Vinci, puis de nouveau à Soissons l'année suivante, où il obtient un avantage décisif sur ses adversaires. Il consolide son ascendant au cours des années suivantes, jusqu'à s'imposer comme le maire du palais dominant de toute la Francie, sans jamais prendre le titre de roi, mais avec un pouvoir que nul roi n'aurait osé lui disputer. Les années suivantes sont celles d'une expansion militaire renarquable. Charles mène des campagnes en Frise, en Saxe, en Allemagne, en Bavière, martelant les frontières de la Francie avec une énergie qui stupéfie
ses contemporains et qui lui vaut, de son vivant déjà, une réputation de guerrier incomparable. C'est dans ce contexte qu'il faut placer la bataille d'octobre 732, qui entre dans la mémoire collective de l'Occident sous des noms multiples, Poitiers, Tours, la bataille de la vallée du Ligère, et dont l'importance réelle fait encore l'objet de débats parmi les historiens. Depuis la conquête de la péninsule ibérique par les forces arabo-berbères entre 711 et 719, l'Espagne wisigothique avait cédé la place à la province homéade d'Al-Andalus, administrée par un gouverneur et dont les armées lançaient régulièrement des raids au nord des Pyrénées.
En 732, une armée commandée par Abd al-Rahman remonte vers le nord, défait le duc Eudes d'Aquitaine et se dirige vers Tours, dont le monastère de Saint-Martin et ses immenses richesses ecclésiastiques ont pu constituer l'un des objectifs du raid, sans que l'itinéraire ni les intentions exactes de l'armée puissent être établis avec certitude. Charles rassemble ses guerriers et se porte à sa rencontre. La bataille se déroule dans une zone indéterminée entre Poitiers et Tours. Les chroniques médiévales en font un affrontement cosmique, la confrontation décisive entre chrétienté et islam.
Une lecture que les historiens modernes nuancent fortement, en soulignant que les raids d'Alandalus ressemblaient davantage à des expéditions de pillage qu'à une tentative de conquête durable de la Gaule. La victoire de Charles n'en est pas moins réelle. Abd al-Rahman est tué et son armée se replie. Mais la victoire ne met fin ni aux expéditions ultérieures, ni à la lutte pour le sud de la Gaule, où les musulmans conserveront la Septimanie jusqu'à la prise de Narbonne en 759.
La victoire contribue au prestige militaire de Charles, mais sa mémoire dans les milieux ecclésiastiques restera divisée. Certains auteurs lui reprocheront ses atteintes aux biens de l'Église, jusqu'à le présenter comme condamné aux enfers. Mais Charles Martel accompagne aussi une transformation militaire progressive, dont la portée exacte reste débattue. Face à des adversaires montés et mobiles, les armées franques accordent une place croissante aux cavaliers lourds armés de lances et d'épées, qui deviendront l'une des composantes majeures des forces carolingiennes. Pour soutenir ces guerriers, dont chacun nécessite un investissement considérable pour le cheval, l'armure et l'entraînement, Charles recourt notamment à des
terres ecclésiastiques. Mais le lien entre ces redistributions et le développement de la cavalerie lourde demeure discuté. Il s'agit de processus graduel, que l'on ne peut attribuer à une réforme unique conçue par un seul homme. Charles Martel meurt en octobre 741 à Chiersy, sans avoir jamais pris le titre de roi. Par prudence, sans doute. La légitimité mérovingienne, même vidée de tout contenu réel, avait encore une valeur symbolique que personne n'osait ouvertement contester. Il laisse à ses fils Carloman et Pépin une Francie réunifiée, une armée redoutée et une conscience aiguë que le temps des demi-mesures est peut-être révolu. Pépin, le cadet, va se charger d'en tirer toutes les conclusions,
avec l'aide d'un pape qui attend quelque chose en retour. En novembre 751, dans la cité de Soissons, une scène se déroule qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire des Francs. Le dernier roi mérovingien, Childéric III, est solennellement dépouillé de ses insignes royaux, tondu, car les Mérovingiens portaient les cheveux longs comme signe visible de leur royauté sacrée, et conduit dans un monastère où il finira ses jours dans un effacement si total que l'histoire ne sait même pas avec certitude quelle fut l'année de sa mort. Pépin, fils de Charles Martel, est élu et porté sur le trône des Francs, tandis que la réalité d'une onction dès cette année demeure discutée.
La plus vieille lignée régnante de l'Occident barbare vient de s'éteindre, non dans le sang, mais dans le silence d'une tonsure monastique. C'est peut-être le coup d'État le plus élégant de l'histoire médiévale. Pour comprendre comment Pépin a réussi cela sans déclencher de rébellion généralisée, il faut mesurer la préparation extraordinaire qui a précédé l'acte lui-même. Dès 747, son frère Carlomain, qui partageait avec lui le gouvernement de la Francie, avait renoncé au pouvoir de manière spectaculaire pour se retirer dans la vie monastique en Italie, laissant Pépin seul maître du royaume sans qu'il ait eu à éliminer son frère. Pépin se retrouve alors face à une question que nul de ses prédécesseurs
n'avait osé poser aussi directement. Peut-on légitimement déposer un roi? La réponse allait venir de Rome. Pépin envoie une ambassade au pape Zacharie avec une question qui ressemble à de la philosophie politique, mais qui est en réalité une demande d'autorisation. Lequel mérite le mieux le titre de roi? Celui qui emporte le nom sans en exercer le pouvoir ou celui qui exerce le pouvoir sans en porter le nom? La réponse du pape, telle que les sources la rapportent, est sans ambiguïté. C'est celui qui agit en roi qui doit être reconnu comme tel. L'autorité pontificale vient de légitimer le renversement d'une lignée dynastique. En échange, Pépin va donner à la papauté quelque chose qu'elle cherchait depuis des décennies, une
protection armée face aux Lombards qui menacent Rome depuis le nord de l'Italie. Car l'Italie du milieu du VIIIe siècle est un puzzle politique dangereux. Byzance, l'Empire romain d'Orient, qui se considère encore comme le protecteur légitime de la papauté, est absorbée par ses propres crises, notamment les querelles iconoclastes sur le culte des images qui ont creusé un fossé profond entre Rome et Constantinople. La papauté cherche un nouveau protecteur.
Pépin est là, avec ses armées et ses ambitions. Entre 754 et 756, Pépin mène deux campagnes en Italie. contraint les Lombards à restituer les territoires de l'ancien exarchat de Ravenne et les remet au pape plutôt qu'à l'empereur de Byzance, tandis que Byzance continuait de considérer l'ancien exarchat comme un territoire impérial et en réclamait la restitution. C'est ce que l'histoire appelle la« donation de Pétain» et cet acte a une portée immense. Il fonde l'État pontifical, un territoire temporel gouverné par les papes, dont les derniers vestiges ne s'effaceront qu'avec l'unification de l'Italie en 1870. Simultanément, il marque une étape décisive dans le lent éloignement politique de la papauté
vis-à-vis de Byzance, réorientant progressivement l'axe politique de l'Église romaine vers l'Occident franc, sans rompre encore tous ses liens avec Constantinople. Parmi les grandes figures ecclésiastiques de cette époque se trouve Boniface, l'archevêque de Mayence, évangélisateur de la Germanie et important réformateur de l'Église franque. Il avait présidé le concile de Soissons, mais la cérémonie de 751 et l'onction sainte longtemps associée à son nom demeurent discutées par les historiens, tandis que la participation de Boniface est aujourd'hui écartée. En 754, le pape Étienne II traversa lui-même les Alpes pour venir oindre de nouveaux pépins en personne sur le sol franc. Une cérémonie bien mieux attestée et une première dans l'histoire médiévale,
qui dit long sur l'importance que Rome accordait à cette alliance nouvelle. Tétin le Bref meurt en septembre 768, après un règne de 17 ans qui a posé les fondations d'un ordre nouveau en Occident. Il laisse deux fils, Charles et Carlemain, un royaume renforcé, une alliance solide avec Rome et une armée renforcée et aguerrie. Carlemain mourra quelques années plus tard, laissant Charles seul maître de la Francie. Et il va s'avérer que le fils de Pépin le Bref est tout sauf bref. Son règne durera 46 ans et il va transformer le monde. 46 ans de règne. 46 ans dont plus de 30 passés en campagne militaire. Si vous cherchez une image pour résumer la première moitié du règne de Charlemagne, ce n'est pas celle d'un sage entouré
de lettrés dans son palais. C'est celle d'un homme en selle, traversant des forêts, franchissant des rivières, conduisant des armées d'un bout à l'autre d'un empire immense, avec une énergie que ses contemporains trouvaient presque surnaturelle. Charlemagne fut, avant d'être un mythe, l'un des conquérants les plus méthodiques que l'histoire occidentale ait produit.
Et ces guerres ne ressemblent pas à des aventures de gloire. Elles ressemblent à des chantiers, longs, coûteux, acharnés, dont certains s'étendent sur des décennies entières. La plus longue et la plus dure fut la guerre contre les Saxons. Elle dura 30 ans, de 772 à 804, et constitue peut-être l'épreuve la plus révélatrice des méthodes carolingiennes. Les Saxons, peuple germanique installé au nord-est du royaume franc, résistaient depuis des générations à toute tentative de domination et à toute christianisation. Charlemagne entreprit de les soumettre avec une méthodologie que les sources carolingiennes décrivent sans chercher à en atténuer la dureté. Campagne répétée, destruction des sanctuaires païens, déportation de populations entières vers d'autres
régions de l'Empire. Les annales royales franques rapportent un épisode particulièrement pesant à Verdène, en 782, où 4 500 Saxons captifs auraient été exécutés après une rébellion. Un nombre dont l'exactitude est contestée, mais dont la présence dans les annales dit l'ampleur de la violence que le projet de conquête carolingien pouvait engendrer. Mais parallèlement à cette violence... Charlemagne construisait.
C'est là son paradoxe fondamental. L'homme qui ravageait les villages saxons et détruisait leurs sanctuaires était aussi celui qui attirait à sa cour les plus grands lettrés d'Europe, Alcuin d'York, Pierre de Pise, Théodulf d'Orléans, Paul Diacre, et leur demandait de réformer les écoles, de corriger les manuscrits de la Bible, de standardiser l'écriture latine. La minuscule Caroline, Cette écriture claire et régulière mise au point dans les ateliers de copie carolingien a influencé les typographies latines que le monde imprime encore aujourd'hui. Ce n'est pas un détail anecdotique, c'est la trace visible d'un projet de civilisation porté par un conquérant.
Ce projet s'appuyait sur une structure administrative que Charlemagne réorganisa, étendit et rendit plus régulière à partir de mécanismes hérités de ses prédécesseurs. Son empire était immense. À son apogée, il couvrait ce qui est aujourd'hui la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, l'Allemagne occidentale, l'Autriche, l'Italie du Nord et une partie de l'Espagne. Et impossible à gouverner depuis un centre unique. Charlemagne étendit le maillage des comtés, chacun dirigé par un comte nommé par lui et responsable de la justice, de la levée des armées et de la collecte des revenus. Pour contrôler l'exécution des ordres royaux, le fonctionnement de la justice et l'activité des responsables locaux, il
systématisa le recours aux« missi dominiti», des envoyés itinérants, souvent dépêchés par pair, chacune composée d'un laïc et d'un clair, qui parcouraient les régions de l'Empire en inspectant, en corrigeant, en rendant justice au nom de l'Empereur. C'était une réponse pragmatique et inventive à un problème que tous ses successeurs allaient retrouver. Les campagnes contre les avares à l'est, dans ce qui est aujourd'hui la Hongrie, complétaient l'expansion carolingienne durant les dernières décennies du 8e siècle et fournirent à Charlemagne des ressources considérables. Au sud-ouest, la campagne menée vers Saragosse en 778 donna lieu à un échec célèbre. Lors du retour, l'arrière-garde franque fut anéantie dans l'embuscade de Roncevaux, par des
Basques selon les sources les plus fiables. non par des Sarazins, comme le racontera plus tard la légende. Ce n'est que plus tard, à partir des environs de 795, que les territoires conquis au-delà des Pyrénées commencèrent à former la marche d'Espagne. C'est pourtant la défaite de Roncevaux que les poètes médiévaux transformèrent en affrontements épiques dans la chanson de Roland, l'une des premières grandes œuvres de ce qui allait devenir la littérature française. À la fin du VIIIe siècle, Charlemagne gouverne le plus grand État d'Europe occidentale depuis la chute de Rome.
Son palais d'Aix-la-Chapelle est un foyer intellectuel où les échanges entre clercs de différentes origines produisent une fermentation culturelle remarquable. On y copie des manuscrits antiques qui auraient sinon disparu, beaucoup de textes latins classiques que nous possédons aujourd'hui ne nous étant parvenus que grâce au scriptoria carolingien. Comment nommer cet ensemble? Ces lettrés cherchent leurs mots. Certains parlent d'une nouvelle Rome. La réponse officielle va venir une nuit de Noël, dans une basilique romaine, d'une façon que personne n'avait peut-être planifiée.
Le 25 décembre 800, la basilique Saint-Pierre de Rome est comble de prélats, de nobles francs, de clercs et de fidèles romains. Charlemagne est agenouillée en prière devant l'autel. Il est venu à Rome pour régler une crise politique délicate. Le pape Léon III, accusé par ses ennemis romains d'inconduite grave, a fui vers le nord pour se placer sous la protection du roi des Francs. Puis, une délégation franque l'a escorté jusqu'à Rome pour le réinstaller sur son trône. Charlemagne, lui, est arrivé séparément dans la ville un an plus tard.
La situation politique est complexe, les tensions sont vives, mais la cérémonie semble suivre son cours habituel. Puis, Au moment où Charlemagne se relève, Léon III pose sur sa tête une couronne d'or et la foule éclate en acclamation que les chroniques reproduisent en latin.« À Charles-Auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!» Ce moment a fasciné les historiens depuis douze siècles. Son biographe Eginhardt rapporte que Charlemagne lui dit plus tard qu'il ne serait pas entré dans l'église ce jour-là s'il avait su ce que le pape avait l'intention de faire. Cette déclaration a été interprétée de mille façons. Sincérité d'un homme surpris et mécontent d'une initiative pontificale risquant de lui aliéner l'empereur
de Byzance? Protestation calculée, destinée à poser d'emblée que la couronne émanait de Dieu et non du pape? Récit rétrospectif enjolivé par Éguinard pour flatter son maître? Les historiens ne sont pas unanimes, et il serait honnête de reconnaître que le débat reste ouvert sur ce point précis. Ce qui est certain, en revanche, c'est l'ampleur du changement symbolique. Depuis 324 ans, depuis la déposition de Romulus Augustule en 476, l'Empire romain d'Occident avait disparu de la carte politique. Voilà qu'un roi franc emportait de nouveau le titre, dans la basilique qui incarnait la tradition apostolique romaine. Pour Byzance, qui se considère comme la continuation légitime et ininterrompue de l'Empire romain,
c'est une usurpation. Pour les Francs et la papauté, c'est une renaissance. Pour Charlemagne lui-même, ce sont probablement les deux à la fois, une dignité qu'il désirait, sans en avoir choisi la forme. Dans les années qui suivent ce couronnement, Charlemagne gouverne son empire avec une conscience aiguë de ce que la dignité impériale implique. Il légifère davantage, réforme l'Église plus activement encore, tente d'unifier les poids et mesures à travers tous ses territoires, standardise la monnaie. Aix-la-Chapelle reste le centre nerveux de cet ensemble, un lieu où les échanges entre lettrés de différentes origines continuent de produire cette fermentation culturelle qu'on a appelée la Renaissance carolingienne. C'est aussi là
que se posent, inévitablement, des questions sur l'avenir. Car l'Empire carolingien porte en lui une fragilité structurelle que les splendeurs d'Aix-la-Chapelle ne parviennent pas à masquer. Il repose en grande partie sur la personnalité d'un seul homme, sur ses déplacements incessants, sur sa capacité à maintenir en respect une aristocratie dont les intérêts locaux finissent toujours par l'emporter sur la loyauté envers un pouvoir central lointain. Ses autres fils légitimes étaient morts avant lui. Seul Louis, dit le pieu, lui survécut comme fils légitime et héritier de l'Empire pour assurer la continuité dynastique. En 813, Louis devient à Aix-la-Chapelle co-empereur et associé au règne de son père, sans intervention pontificale, comme
pour affirmer que la couronne vient du père et non du pape. Le message est clair. L'Empire n'est pas une concession de Rome. C'est une légitimité carolingienne pleine et entière. Charlemagne meurt en janvier 814 à Aix-la-Chapelle, à environ 65 ans. Son âge exact est lui aussi discuté par les historiens.
Il laisse un empire immense, une idée puissante et un unique héritier légitime pour la portée. Il laisse aussi une question sans réponse. Un empire aussi vaste, construit aussi vite, soudé par la force d'une seule volonté, peut-il survivre à son bâtisseur? Les trente années qui suivent vont y répondre, dans les intrigues, les guerres fratricides et les plaines de Fontenoy.
Dans la ville de Verdun, trois souverains concluent un accord sur le partage de l'Empire, qui va réorganiser la carte de l'Europe. Réorganisation qui influencera profondément la géographie politique ultérieure du continent. Ces trois hommes sont les petits-fils de Charlemagne. Lothaire, Charles dit le chauve, et Louis dit le germanique. Et l'accord qu'il conclut consacre le partage du pouvoir entre trois souverains.
Une rupture majeure dans l'unité politique carolingienne, même si Charles le Gros réunira encore brièvement l'essentiel de cet ensemble entre 884 et 887. Mais regardez cette carte autrement, et vous verrez tout autre chose. Vous verrez une étape majeure dans la formation de la Francie occidentale et de la Francie orientale, lointaine devancière de la France et de l'Allemagne, et d'une bande de terre dont certaines parties seront, à diverses époques et pour des raisons changeantes, au cœur de tensions européennes.
Pour comprendre Verdun, il faut d'abord comprendre ce qui s'est passé entre 814 et 843, trois décennies d'une violence dynastique qui rappelle les pires années mérovingiennes, comme si l'histoire se répétait avec une cruelle régularité. Louis le Pieux, héritier de Charlemagne, était un souverain sincèrement attaché au projet impérial de son père.
Mais si l'historiographie traditionnelle lui a souvent reproché de manquer du caractère implacable nécessaire pour maintenir la cohésion d'un empire dont les forces centrifuges n'attendaient que le premier signe de faiblesse, des travaux plus récents proposent une lecture plus favorable de son règne et de son action politique. Le problème était, une fois encore, la succession. Louis avait trois fils d'un premier mariage, Lothaire, Pépin et Louis, et un quatrième, Charles, né d'un second mariage avec Judith de Bavière. La question de la part de Charles dans l'héritage impérial cristallisa toutes les tensions. Lothaire, l'aîné, désigné comme futur seul empereur, refusait tout partage qui réduirait son autorité. Les guerres civiles éclatèrent.
Les fils s'opposèrent au père. Les nobles prirent parti. Les évêques tentèrent en vain de réconcilier les partis. En 833, lors d'un épisode que les chroniques appellent« Le chant du mensonge», Louis le Pieux fut abandonné par la quasi-totalité de son armée, qui rallia son fils Lothaire. Une humiliation publique sans précédent pour un souverain carolingien. Louis le Pieux mourut en 840 sans avoir résolu la question. Les guerres entre ses héritiers continuèrent, et la bataille de Fontenoy-en-Puisay, en 841, fut l'une des plus meurtrières que les Francs se fussent livrées entre eux depuis des siècles. Les contemporains la décrivirent comme exceptionnellement sanglante, même si le nombre réel des victimes demeure inconnu, et
le choc moral fut profond. C'est sur ce terrain d'épuisement et de destruction que le traité de Verdun devint possible. Non pas comme un triomphe, mais comme une capitulation partagée devant une réalité que personne ne pouvait plus ignorer. Le traité divisa l'Empire en trois parts distinctes. À l'auteur, l'aîné qui gardait le titre impérial, revenait une bande centrale allant des Pays-Bas actuels jusqu'à l'Italie, la Francie médiane, un territoire qui ne correspondait à aucune unité culturelle ou linguistique cohérente et qui en cela portait déjà en lui le germe de sa propre fragilité. La Lotharingie proprement dite n'apparut qu'en 855, lorsque la partie septentrionale de cet ensemble revint à Lothaire
II à la suite d'un nouveau partage. À Louis-le-Germanique revenait la Francie orientale, les terres saxonnes, bavaroises, alamaniques, au-delà du Rhin. À Charles-le-Chauve revenait la Francie occidentale, un ensemble multilingue où le latin populaire évoluait déjà vers plusieurs langues et dialectes romans, futurs parlés d'œil et d'ocque, ainsi que d'autres formes romanes, aux côtés du breton, du basque et de langue germanique.
Ce découpage, présenté souvent comme le simple constat d'un échec, était avant tout un compromis dynastique et territorial, fondé sur les rapports de force et le partage des ressources. Il ne suivait pas de manière cohérente les frontières culturelles ou linguistiques, et sa correspondance ultérieure avec certaines zones politiques et linguistiques ne fut que partielle. La Francie occidentale de Charles le Chauve allait devenir, à travers l'élection d'Hugues Capet après la mort sans héritier de Louis V en 987 et le rejet des prétentions du carolingien Charles de Lorraine, la France médiévale puis moderne. La Francie orientale de Louis le Germanique allait nourrir, à travers des transformations complexes, ce qui deviendrait
le Saint-Empire romain germanique. Et entre les deux, la Francie médiane morcelée, dont la partie septentrionale devint la Lotharingie en 855, un nom qui survit encore dans celui d'une région française, comprenait des terres qui devinrent à plusieurs reprises l'enjeu de conflits ultérieurs, pour des raisons et dans des configurations territoriales très différentes. Alors, que retenir au terme de ce voyage d'environ six siècles, de la Germanie du troisième siècle jusqu'aux salles de négociation de Verdun? Les Francs n'ont pas réussi à bâtir un empire durable. Leur rêve d'un Occident unifié sous une autorité unique s'est fracassé, comme tant d'autres rêves impériaux, sur la dureté des intérêts particuliers et la fragilité des
constructions politiques reposant sur un seul homme de génie. Mais dans cet échec, ils ont accompli quelque chose que peu de peuples ont réussi. Leurs États ont participé, aux côtés d'autres forces historiques et à partir d'héritages romains, chrétiens, germaniques et régionaux, à la formation des cadres institutionnels, des alliances religieuses, des frontières linguistiques et des traditions juridiques à partir desquelles les nations modernes d'Europe occidentale allaient se construire pendant les siècles suivants. Quand vous prononcez le mot« France», quand vous évoquez la relation entre l'Église et l'État, quand vous pensez à l'idée même d'une Europe unie ou divisée, vous êtes, sans le savoir, les héritiers de Mérové, de Clovis, de
Charles Martel, de Pépin-le-Bref et de Charlemagne. Toute cette histoire qui vous semble lointaine est en réalité le sol sous vos pieds. Si ce voyage vous a donné envie d'en savoir plus sur les civilisations qui ont façonné notre monde, abonnez-vous à Histoire des civilisations. Chaque épisode est un nouveau plongeon au cœur de ce qui fait l'humanité.